Au Québec, humains et coyotes apprennent à cohabiter

24 septembre 2018 / Hélène Gélot (Reporterre)

Depuis deux décennies, les métropoles nord-américaines se peuplent de coyotes. La présence de ces nouveaux habitants dotés d’une grande capacité d’adaptation oblige les humains à modifier leur comportement, pour rendre possible la cohabitation.

  • Montréal (Canada), correspondance

En plein cœur de l’été montréalais, alors que la chaleur humide prenait d’assaut les habitants de la métropole, un habitant à quatre pattes et aux dents longues d’ordinaire timide a soudainement fait parler de lui dans la presse locale. Et pour cause : en l’espace d’une semaine, entre le 21 et le 28 juillet derniers, trois enfants ont été mordus par un coyote dans des parcs de la ville. Si les blessures étaient mineures, l’emballement médiatique qui a suivi ces incidents a fait son œuvre et certains citoyens ont commencé à s’inquiéter. Allons-nous croiser de plus en plus de coyotes aux comportements agressifs sur le pas de nos portes ?

Montréal n’est pas la seule ville concernée par le défi de la cohabitation avec le coyote en Amérique du Nord. Depuis une vingtaine d’années, Vancouver, Chicago, New York, Los Angeles, Toronto et la plupart des grandes villes nord-américaines ont vu les coyotes investir le milieu urbain et se rapprocher peu à peu des quartiers résidentiels. La capacité d’adaptation de cet animal à des milieux très variés est la clef de son succès : depuis le milieu du XXe siècle, les coyotes ont étendu leur aire de répartition de 40 % sur le continent américain. Ils sont arrivés au Québec dans les années 1940 et à Montréal dans les années 1970. À Chicago, une équipe de chercheurs de l’université d’État de l’Ohio, menée par Stanley Gehrt, étudie de près le comportement de ces carnivores en ville depuis 18 ans, notamment grâce à la pose de colliers émetteurs sur certains individus. Selon leurs estimations, les effectifs des coyotes ont explosé depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000 à Chicago : ils seraient actuellement autour de 4.000 dans la ville et sa zone périurbaine.

« Lorsqu’on cible les interventions sur un nombre restreint de coyotes aux comportements agressifs, c’est beaucoup plus efficace en matière de diminution du risque » 

Au cours des années, seul un accident mortel dû à une attaque de coyotes a été reporté en Amérique du Nord. L’événement remonte à 2009. Mais de temps à autre, certains coyotes s’en prennent à des chats ou des chiens, ou mordent des humains. À Montréal, depuis juin 2017, les autorités ont pris en note une quinzaine d’attaques de chiens et 11 morsures (sans gravité) ou tentatives de morsures sur des humains. Les villes se doivent alors de réagir et tenter de gérer au mieux la présence de ces nouveaux habitants à fourrure. « Quand les coyotes sont apparus à Chicago à la fin des années 1990, le premier geste de la ville a été de tenter de les éliminer, relate le chercheur Stanley Gehrt. Mais cela n’a pas fonctionné : on a continué à avoir toujours davantage de coyotes. L’expérience a démontré que si on élimine les coyotes par crainte de risques futurs, on sera toujours en train d’éliminer des coyotes, et on n’aura peut-être aucun impact sur leurs effectifs. Au contraire, lorsqu’on cible les interventions sur un nombre restreint d’individus aux comportements agressifs, c’est beaucoup plus efficace en matière de diminution du risque. » Cette approche est celle qui est désormais mise en œuvre par Chicago et la plupart des autres villes nord-américaines, dont Montréal. « Les études montrent en effet que lorsque des incidents surviennent dans un secteur, ils sont causés par un ou deux individus seulement, explique Frédéric Bussière, biologiste au service des grands parcs, du verdissement et du Mont-Royal de la ville de Montréal. Nous l’avons vu en mai dernier, lorsque plusieurs incidents sont survenus au même endroit. À l’issue d’une campagne de capture ciblée où nous avons retiré un individu, il n’y a pas eu d’autre morsure, et les signalements de coyotes dans la zone ont baissé. »

La ville de Montréal a installé des panneaux d’information sur les coyotes dans les parcs où ces canidés sont fréquemment observés.

Afin de repérer les individus problématiques, la ville de Montréal encourage les habitants à rapporter leurs rencontres avec l’animal par l’entremise de la « ligne info coyote ». Au bout du fil, les intervenants du Guepe (Groupe uni des éducateurs-naturalistes et professionnels en environnement) répondent aux questions et inquiétudes des habitants et prennent en note les signalements. Quand un animal est jugé problématique, des professionnels de gestion de la faune interviennent. Des tentatives d’effarouchement sont mises en œuvre pour les animaux qui sont devenus trop familiers. Quant aux coyotes qui se sont montrés agressifs, ils font l’objet de campagnes de capture. En 2018, un seul coyote a été capturé, puis euthanasié, à Montréal, en mai. « La période d’appâtage a duré trois semaines et les pièges sont restés actifs pendant un mois avant de réussir à capturer l’animal, commente le biologiste Frédéric Bussière. Le coyote est un animal très craintif, très difficile à capturer. Pour toutes les raisons du monde, on préfère éviter d’en arriver là. »

Un coyote montréalais photographié par les caméras à détection automatique.

Et pour cela, il est nécessaire d’agir avant que les coyotes ne deviennent trop familiers. Ces canidés sont de nature très craintive et la plupart d’entre eux évitent au maximum les rencontres avec les êtres humains. À la campagne, ils sont actifs de jour comme de nuit, mais ils ont adapté leur comportement au milieu particulier des villes, où ils ne sortent des broussailles qu’à la faveur de l’obscurité, quand les rues sont désertes. C’est lorsque certains individus perdent cette peur viscérale des humains, qu’ils cessent de nous percevoir comme une menace, que le danger survient. Pour cette raison, le rôle des citoyens amenés à croiser ces carnivores est crucial. « Les gens ont une très grande influence sur le comportement des coyotes, mais ils ne s’en rendent pas toujours compte », commente le chercheur Stanley Gehrt.

« Pour que les coyotes puissent vivre parmi nous, ils doivent continuer à nous craindre » 

À Montréal, le Guepe a ainsi pour mission d’éduquer et de sensibiliser les citoyens au sujet des coyotes. C’est l’un des volets majeurs du plan de gestion de ces canidés mis en place par la ville. « Nous organisons des interventions dans les écoles, des patrouilles de sensibilisation dans les parcs, des kiosques d’information sur le coyote à différents événements… énumère Jennifer Marchand, intervenante de l’organisme Guepe et spécialiste des coyotes. L’objectif est d’expliquer aux gens l’attitude qu’ils doivent adopter lorsqu’ils croisent un coyote. On leur rappelle aussi qu’il est très important de ne jamais les nourrir. »

Jennifer Marchand, de l’organisme de sensibilisation Guepe, informe des habitants à propos des coyotes dans le parc Frédérick-Back de Montréal.

Selon les témoignages recueillis par l’organisme, les jours qui ont précédé les morsures d’enfants en juillet, des habitants s’étaient approchés très près du coyote pour tenter de le nourrir ou de le prendre en photo. « Ce qui est arrivé est déplorable, mais l’humain a une part de responsabilité », rappelle la naturaliste. Lorsqu’un habitant croise un coyote, les spécialistes conseillent de faire du bruit, de crier, de lever les bras, de s’assurer que l’animal s’enfuie. « Chaque rencontre qui n’est pas désagréable pour le coyote, ou même qui est agréable, l’habituera à se rapprocher de plus en plus de nous et à ne plus nous voir comme un prédateur », explique Jennifer Marchand. En outre, pour que les coyotes ne s’habituent pas à la nourriture humaine et continuent à chasser, les habitants sont fortement encouragés à ne pas nourrir leurs animaux domestiques à l’extérieur, et à sortir les ordures au dernier moment, voire à les mettre dans des contenants fermés. « Dans certains quartiers, on a systématiquement des signalements de coyotes les veilles de collecte de déchets, racontait la naturaliste du Guepe à des habitants lors d’un kiosque d’information sur les coyotes. Pour un coyote, il est bien plus facile de chasser le sac de poubelle noir que le petit campagnol. Le sac poubelle, il court moins vite ! Mais il ne faut pas oublier qu’un coyote est responsable de l’éducation de ses petits à la chasse. Lorsqu’il a compris qu’il est plus facile de ramasser les déchets que de chasser, il l’enseignera à ses petits. Et à raison de six à huit petits par année… l’impact n’est pas négligeable. » Le chercheur Stanley Gehrt fait le même constat : « Les coyotes sont extrêmement intelligents : ils ont d’immenses capacités d’apprentissage. Et sans le vouloir, les gens peuvent éduquer les coyotes et les rendre téméraires. Pour que les coyotes puissent vivre parmi nous, ils doivent continuer à nous craindre. C’est malheureux… mais nous n’avons pas d’autre choix. »



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Source : Hélène Gélot pour Reporterre

Photos : © Hélène Gélot/Reporterre sauf les coyotes : © ville de Montréal.
. chapô : Un coyote montréalais photographié par les caméras à détection automatique.

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