Au Testet, on peut restaurer la zone humide. Comme à Gif, où la rivière reprend son cours

5 novembre 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Après des siècles passés à maîtriser nos fleuves, l’heure est désormais à la « renaturation ». Car redonner à une rivière un cours naturel, c’est améliorer la biodiversité et le cadre de vie. Pourtant sur le terrain, les obstacles sont nombreux : coût pour les collectivités, réticences et incompréhensions des habitants...

- Gif-sur-Yvette (Essonne), reportage.

Des tractopelles creusent la terre à l’entrée de Gif-sur-Yvette (Essonne). Un tas de racines, des arbres abattus, une étendue bouseuse. Et au milieu, dissimulé par la poussière du chantier, un méandre apparaît.

Le futur bras de la Mérantaise. Ce petit ruisseau reçoit depuis un an un lifting écolo. « On l’aide à redevenir naturel, on lui redonne sa morphologie d’origine », explique Eric Mayost, ingénieur chez Segex, l’entreprise qui supervise les travaux.

Pour le moment, le lieu ressemble plus à un terrain vague qu’à une rivière vive. Pour se rendre compte, il faut continuer sur une centaine de mètres en aval. Herbes folles, jeunes saules, eau claire, on entendrait presque le rossignol chanter. Les promeneurs rêvassent sur les passerelles.

Tout paraît idyllique. Pourtant, « la renaturation de la Mérantaise n’a pas été un long fleuve tranquille », dit François Vivien, du Syndicat Intercommunal pour l’Aménagement Hydraulique de la Vallée de l’Yvette (Siahvy), maître d’ouvrage du projet.

Restaurer, ce n’est pas recréer le passé

Depuis plusieurs siècles, la Mérantaise circule dans un canal creusé dans la terre pour amener l’eau aux moulins. Et elle aurait pu rester paisible dans son bief pendant quelques années encore, si de grosses inondations n’étaient venues perturber la vie tranquille des Giffois. Cinq arrêtés de catastrophe naturelle, des caves submergées et des barques dans les rues, tout ça à cause d’un petit ruisseau !


- Le lavoir, point noir lors des inondations, est en cours de travaux. -

« En 2007, nous avons donc décidé d’aménager la rivière pour lutter contre ces crues », raconte Michel Barret, président du Siahvy et adjoint au maire. Une démarche qui pourrait s’inscrire dans la Directive Cadre sur l’eau qui, depuis l’an 2000, impose des actions publiques pour veiller au bon état des milieux aquatiques.

Polluées et entravées, nos rivières vont mal. Barrages, canaux, chenaux sont autant d’obstacles qui empêchent une libre circulation des sédiments et des poissons, indispensable à la biodiversité. D’après un inventaire réalisé à la DCE, seuls 7 % des masses d’eau en France sont en très bon état écologique.


- Schéma pour comprendre l’impact d’une canalisation de la rivière sur la biodiversité (Agence de l’eau) -

L’Agence de l’eau a donc fait de la « restauration de la continuité écologique » une priorité. Elle pousse les collectivités à entreprendre des travaux de renaturation. Au programme : création de méandres au niveau du lit originel, végétalisation des berges, suppression des retenues d’eau.

Pour convaincre syndicats et mairies, elle sort le portefeuille : 80 % des 3,8 millions d’euros du chantier de la Mérantaise sont financés par l’Agence. « C’est un projet exemplaire, sur plus d’1,5 km, avec un double objectif, lutter contre les inondations et restaurer la rivière », souligne Michel Barret.


- Michel Barret, président du Siahvy et adjoint au maire. -

Pourtant, certains restent sceptiques quant à l’idée d’une renaturation. « Qu’y a-t-il de plus naturel qu’un bief de plus de 500 ans ? », s’interroge Jean-Paul Le Cocq, membre de l’association Agrum, qui s’oppose aux travaux. « Une rivière vive, c’est une rivière qui vit, qui n’est ni uniforme, ni canalisée », répond Séverine Collomb, directrice des service techniques du Siahvy.

Le bon fonctionnement d’un cours d’eau se caractérise en effet par la variété d’habitats disponibles, l’alternance de zones plus ou moins profondes, plus ou moins calmes, et la libre circulation des espèces.

« Restaurer une rivière, ce n’est pas recréer le passé », précise Hervé Piégay, directeur de recherche au CNRS. L’objectif n’est pas tant de redessiner un fleuve primitif que de « reconstituer une géométrie complexe, afin de favoriser la diversité. »

Un changement de mentalité

« C’est une nouvelle conception de la gestion des rivières, poursuit Séverine Collomb. Avant, on voulait surtout la dompter avec des vannes, des clapets... Aujourd’hui, on veut la laisser libre. » Finis les barrages hydrauliques ou les chenaux ! Peu à peu, avec parfois des résistances et des reculades, autorités et citoyens regardent les rivières d’un nouvel œil.

Eric Mayost travaille depuis quinze ans sur ce type de projets. Mais depuis quelques années, il constate une implication croissante de la part des collectivités : « Ce n’est pas qu’une mode, je pense qu’il y a un changement de mentalité. On ne voit plus les rivières comme un tout-à-l’égout. »

Pour Hervé Piégay, « la restauration écologique permet des projets d’aménagement du territoire, notamment dans les agglomérations. » Verdir les villes en libérant les ruisseaux.


- À Gif-sur-Yvette, les berges de la Mérantaise sont accessibles aux promeneurs. -

« Il y a eu un changement radical de politiques », dit le chercheur. « Concrètement, pour résoudre le problème des inondations, on a longtemps cru que le bassin de rétention était la seule solution, précise de son côté Séverine Collomb. Maintenant, on préfère créer des zones d’expansion naturelle. » Un optimisme que tempère Sophie Bonnet, de l’Agence de l’eau : « Il y a encore beaucoup de résistances, à cause du coût ou de la réticence des riverains. »

A Gif-sur-Yvette, où la Mérantaise serpente à travers de nombreuses propriétés privées, convaincre les habitants n’a pas été chose facile. Car chantier rime d’abord avec déboisement, modification du cours d’eau, creusement ou terrassement. « Ils ont transformé la forêt en marécage, et gaspillé des millions d’euros d’argent public », s’emporte Jean-Paul Le Cocq.

Impliquer les habitants

Le Giffois parle d’une « escroquerie » : « Ils nous font croire à une belle action de préservation de l’environnement, alors que l’opération vise uniquement à récupérer des subventions. » La renaturation, une nouvelle tendance du greenwashing ?

« Il faut faire attention à l’effet de mode, conçoit Hervé Piégay. Mais si elle est bien faite, en prenant en compte la complexité de l’écosystème, la restauration écologique porte ses fruits. »

Jean-Paul Le Cocq dénonce également le manque de concertation. Le Siahvy et la mairie s’en défendent, arguant avoir mené des dizaines de réunions publiques et d’entretiens individuels. « Les gens sont inquiets, ils pensent qu’ils vont perdre en qualité de vie, alors que c’est faux », dit-on au Syndicat.

Car à Gif-sur-Yvette, on tient à sa tranquillité. Banlieue chic de la capitale située entre le plateau de Saclay et la vallée de la Chevreuse, la ville apparaît comme un havre de paix pour nombre de chercheurs et de cadres supérieurs qui y vivent.


- Le ruisseau passe dans des propriétés, comme ici, où des aménagements paysagers ont été réalisés. -

La plupart des propriétaires se sont pourtant laissés convaincre. « Au début, nous ne parlions qu’avec les avocats, puis peu à peu, un dialogue s’est instauré, et les habitants sont aujourd’hui très contents. » Il reste une dizaine d’opposants actifs.

Mais les dés semblent aujourd’hui jetés. La Mérantaise « renaturée » devrait être achevée au printemps 2015. Soit sept ans après la première réunion. « Nous avons été très rapides à détruire nos espaces naturels, résume Eric Mayost, mais nous sommes très lents à les reconstituer. »




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Lire aussi : « Les inondations sont bénéfiques pour la biodiversité et contre la sécheresse »

Source et photos : Lorène Lavocat pour Reporterre

Première mise en ligne le 18 octobre 2014.

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