Au Testet, zadistes ou pas, « Voici pourquoi nous sommes là »

Durée de lecture : 12 minutes

13 novembre 2014 / Isabelle Rimbert (Reporterre)

Le 25 octobre au Testet, Rémi Fraisse n’avait pas encore été tué par l’Etat. Parmi les milliers de personnes venues participer à ce qui s’annonçait comme un joyeux week-end de résistance contre le barrage de Sivens, voici huit rencontres : huit personnes venues exprimer leur soutien et apporter leur pierre à l’édifice de la lutte. Tout comme l’avait fait Rémi Fraisse.


Olivier, 38 ans : « Je préconise la lutte arborée »

« J’ai commencé à ressentir une forme criante d’injustice au moment de la conférence de Rio en 1992, avec le constat de la déforestation galopante. Ça m’a donné envie de reconquérir la Terre, de la replanter. Je me suis installé sur la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes en mars 2011, car cela ressemblait à un lieu sur lequel il était possible de faire germer la vie, et qu’elle y prolifère. Avec l’idée d’arriver à avoir un impact positif sur l’environnement.

Dans le monde, il existe de nombreuses luttes contre la déforestation, et je pense qu’il est de notre devoir de s’interposer face aux puissances de destruction. Pour moi, le sens de la lutte au Testet, mais aussi sur la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes, c’est d’arriver à sauver ce qui peut encore l’être. Vivre sur place et être sur le terrain, c’est une des façons de résister, parmi plein d’autres possibles.

Ici au Testet, je suis venu avec ces costumes d’arbres, créés il y a un an pour contrer la construction du barreau routier à Notre-Dame-Des-Landes. C’est un costume protecteur et symbolique, fait pour résister à la violence des CRS. Il est temps que chacun ouvre les yeux sur cette société dont la raison d’être est de faire du profit sur tout ce qui existe, le vivant en général et l’humanité en particulier.

Avec d’autres, je cherche les moyens d’arrêter ce processus, en faisant marcher notre intelligence collective. Au Testet, la violence d’Etat est encore montée d’un cran pour protéger des intérêts privés. Tant qu’on est dociles, ils continueront. Je préconise la lutte arborée !

Et même si je me considère comme quelqu’un de plutôt pacifiste, ça ne m’empêche pas de combattre physiquement sur le terrain, en trouvant des moyens créatifs de lutter. On ne se laissera pas abattre ! »


Solène 33 ans : « Quotidiennement, les copains se faisaient défoncer par les Gendarmes Mobiles »

« J’ai entendu parler de la lutte du Testet il y a un an, et j’ai commencé à venir fin août : je pensais rester deux jours, je suis restée une semaine. Pour construire des cabanes, aider, apporter mon soutien. J’en suis repartie avec les larmes aux yeux, car je savais que quotidiennement, les copains se faisaient défoncer par les Gendarmes Mobiles (GM) sur place.

Je suis revenue pour la manif du 25 octobre sur la zone. Et le choc a été rude : je n’ai pu que constater la désolation du lieu. Cette forêt de Sivens est pourtant un endroit magique. Je suis venue défendre ce qu’il en reste, et aider les opposants qui, après des mois de lutte, sont tous très éprouvés. Ici, j’ai été touchée par la solidarité dont les gens font preuve : il y a beaucoup de respect, de bienveillance et d’écoute.

Connaissant les enjeux qu’il y a derrière, on ne peut que réagir. On fait face à des intérêts économiques et politiques qui sont en train de bousiller la planète comme si les ressources étaient inépuisables. Notre société génère énormément de gaspillage et de surconsommation. Il faut se rendre à l’évidence : c’est un modèle qui n’est plus valable.

Ayant été sensibilisée très jeune à la protection de l’environnement et au respect du vivant, cette injustice m’insupporte. De même que la violence d’Etat et le déni de droit dont il fait preuve. Ce qui se passe ici est totalement anti-démocratique : ce sont de petits arrangements entre gens haut placés, qui entendent faire de l’argent au détriment de la nature. »


Kitoo, 55 ans : « Comme j’aime tricoter, j’ai décidé de fabriquer des cagoules et des bonnets pour les gens sur place »

« J’habite dans l’Hérault près de Pézenas. J’avais entendu parler du projet de barrage via Internet, et je suis venue début septembre. En arrivant, j’ai compris combien cette lutte est juste et légitime. J’ai vu cette portion de forêt ratiboisée, et le courage des zadistes sur place : cela m’a donné envie de m’investir à mon tour.

Depuis septembre, je reviens tous les week-ends. Je me suis demandée de quelle manière je pouvais être utile, et comme j’aime tricoter j’ai décidé de fabriquer des cagoules et des bonnets pour les gens sur place. J’ai lancé un appel sur le web afin de recueillir de la laine, et j’en ai reçu de partout, comme ces pelotes venues des Pays-Bas, filées et teintées à la main. Pour moi, symboliquement, c’est fort : c’est autre chose que d’envoyer de l’argent.

Ce que j’ai trouvé ici, c’est avant tout un concentré d’humanité, de conscience et de solidarité. Tout cela fait écho à mes convictions : je me revendique anarchiste depuis mes dix-sept ans. Et dans cette lutte, je retrouve les valeurs anarchistes : le respect de la liberté et du vivant, l’entraide, l’autogestion, le côté anti-autoritaire, ainsi qu’une réflexion constante sur ce qui nous concerne, qui tranche avec l’endoctrinement politique aveugle.

Beaucoup pensent que l’anarchisme, c’est la violence et le chaos alors que c’est juste l’inverse ! C’est, pour moi, un moyen d’arriver à l’harmonie. Quand on arrêtera d’élire des gens qui pensent à notre place, la société se portera mieux.

Je croise de nombreuses personnes qui se sentent nourris, grandis et équilibrés par la lutte et par cette vie de partage. Et je reste persuadée que le changement doit venir de l’action de chacun. »


Adeline, 32 ans : « Si mon action permet à vingt personnes d’ouvrir les yeux, c’est déjà ça »

« J’habite Gaillac. Cette forêt, je viens m’y promener depuis mes douze ans. Dans les environs, peu de gens sont au courant de ce projet de barrage. C’est en voyant des tags « non au barrage » que j’ai pris le temps de me renseigner, fin août. Depuis, je viens avec mes deux enfants, dès que possible, pour apporter mon soutien.

J’ai fait des actions devant le Conseil Général d’Albi : des chorégraphies avec d’autres filles. C’est une façon d’interpeller les gens : ils s’arrêtent et on peut alors leur faire passer des messages. Je suis aussi active sur Internet, c’est un autre bon moyen de diffuser des idées. Mais c’est un boulot énorme, car il y a beaucoup de désinformation, alors il faut systématiquement vérifier avant de diffuser.

Je me suis donné pour mission d’essayer d’ouvrir la lutte aux gens du coin. Car curieusement, on trouve beaucoup plus de personnes de l’extérieur dans ce combat. J’aimerais que les gens s’interrogent, s’intéressent et s’informent au-delà de ce qui est diffusé dans les médias dominants. Si mon action permet à vingt personnes d’ouvrir les yeux, ce sera déjà ça.

Il est capital de faire tomber les poncifs et les contre vérités du genre : « Les opposants sont une bande de hippies, ou de gens violents, etc. »

Ici, il y a toutes sortes de personnes : certains travaillent et posent des jours de congé pour être présents, il y a des étudiants, des chômeurs… Sur place ou ailleurs, il y a mille façons de s’investir et de prêter main forte. Car ici sur la Zad, c’est très isolé. Grâce aux pique-niques, à l’occupation du conseil général et des manifestations dans les lycées, la lutte s’est un peu désenclavée. Et ce n’est qu’un début ! »


Camille, 42 ans : « L’occupation reste le seul rempart contre la destruction des écosystèmes »

« Après avoir vécu à Notre-Dame-des-Landes, je suis à la Zad du Testet depuis un an. Je lutte contre les projets qui attaquent nos cadres de vie. Les recours judiciaires à notre disposition s’avèrent inefficaces. Dans des cas de force majeure comme aujourd’hui, l’occupation reste le seul rempart contre la destruction des écosystèmes.

Considérant les atteintes graves à la biodiversité, les multiples projets inutiles et imposés ainsi que la faillite du système concernant la préservation du vivant, beaucoup ici s’estiment en état de légitime défense pour la survie des générations. Comment peut-on rester sans rien faire face à un système sourd à toute requête et face aux violences policières ?

De plus, ici on est en plein conflit d’intérêts : la société qui a fait les études préalables est aussi maître d’ouvrage du projet, avec des appuis politiques derrière. C’est un système nuisible qui s’auto-alimente, j’appelle cela de l’économie endogène capitaliste.

Ici, on essaie de construire autre chose : un système résilient et respectueux de l’environnement qui profite à tous et pas à quelques-uns, et sa mise en pratique. Tout cela est possible grâce aux rencontres et à la convergence qui se crée petit à petit entre les différentes luttes qui ont les mêmes fondements. »


Yves, 65 ans : « C’est le combat entre le bien commun et des intérêts privés »

« Je suis retraité de l’Education nationale. Et aussi faucheur volontaire. Je me devais d’être présent ici, car on partage la même lutte. C’est un combat entre le bien commun et des intérêts privés. Ici, on se bat pour un modèle d’agriculture respectueux de l’environnement : assez de cette agriculture intensive destructrice !

Je pense que ceux qui acceptent l’inondation de cette zone humide pour un barrage inutile, ce ne sont pas des paysans, ce sont des financiers ! Et je ne vois pas ce qui les empêcherait d’accepter par la suite la plantation de maïs OGM, c’est strictement dans la même logique.

Je suis persuadé que cette mobilisation peut avoir un impact fort sur la suite du projet. Comme beaucoup, je suis sur place pour la première fois, mais avec l’idée que chacun ici pourra semer sa graine de prise de conscience auprès d’autres personnes.

Il est maintenant impératif que la mobilisation populaire s’intensifie, et que l’on parle de ces aménagements du territoire en dehors des milieux militants. Car au-delà de la question du barrage, il s’agit d’un choix de société, et cela concerne tout le monde. »


Henry, retraité : « L’imbrication entre élus et entrepreneurs fait froid dans le dos »

« Originaire du Sud Ouest, j’ai été chercheur en zoologie au Muséum d’Histoire Naturelle à Paris, avant de m’installer en tant qu’agriculteur. C’est là que j’ai été amené à m’occuper de questions d’eau et j’ai publié en 2007 un livre dont le titre est L’eau, un enjeu pour demain.

Le Sud Ouest est l’endroit où il y a le plus de barrages, pas moins de soixante-trois. Les promoteurs sont impliqués dans la culture du maïs et les politiques suivent docilement. L’imbrication entre élus et entrepreneurs fait froid dans le dos : certains élus sont aussi administrateurs dans les sociétés qui construisent les barrages. Et pas grand-chose n’est fait dans la légalité, comme ici dans le Tarn.

Moi, j’appelle ça une mafia, ni plus ni moins. Les chambres d’agricultures sont aux mains de syndicats productivistes, avec des liens étroits entre technologies d’agriculture intensives et intérêts financiers des constructeurs de barrage, ce que tout le monde a l’air de trouver normal.

Depuis une dizaine d’années, il y a un programme de construction de ces barrages. Et si Sivens passe, il y en aura une quinzaine d’autres. On est en train de foutre en l’air les hydro-systèmes, par la faute de gens incompétents.

Mais il y a moyen d’arrêter le processus. On est aujourd’hui à un tournant, un peu comme à Notre-Dame-des-Landes. Si ce rassemblement donne à réfléchir sur les vraies questions de fond, les choses peuvent changer. »


Laurent, 43 ans : « Nous refusons l’industrialisation de notre métier »

« Je suis éleveur dans le mont de Lacaune, dans le Tarn. Nous avons organisé une transhumance pour arriver ici sur la ZAD du Testet, avec l’idée d’envisager une réoccupation sur du long terme. Nous avons marché deux jours et demi, soit soixante kilomètres. Certains venaient du nord, d’autres du sud du département et on se retrouve ici avec cent-vingt brebis. En tant qu’éleveurs, nous sommes de plus en plus confrontés à l’industrialisation de notre métier.

La politique productiviste nous étrangle : pour développer le capital, il faut faire consommer les gens, et donc baisser les prix de l’alimentation. Il y a des subventions compensatrices, et pour obliger les agriculteurs à respecter des directives technocratiques, on conditionne les aides à des cahiers des charges. Par exemple, on nous oblige à mettre une puce électronique sous la peau des brebis.

Mais nous refusons l’industrialisation de notre métier. Ici, au Testet, on refuse l’industrialisation d’un paysage par des technocrates qui ne sont concernés en rien par ce qui se passe ici. Ecrasés par cette société industrielle, on doit s’entraider pour se défendre. Se défendre contre cette société dont le but n’est que de faire du profit au détriment du vivant.

Nous assistons à une perte d’autonomie dans nos professions agricoles, à une perte de sens dans notre quotidien aussi. C’est ce qui nous accable, et ce contre quoi on est décidés à se battre. »


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Source et photos : Isabelle Rimbert pour Reporterre

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