Une transhumance a parcouru le Tarn contre le barrage de Sivens et l’agriculture productiviste

25 octobre 2014 / Grégoire Souchay (Reporterre)

Un grand rassemblement est organisé ce samedi au Testet pour s’opposer au projet de barrage de Sivens. Il va être rejoint par Aline, Merguez, d’autres paysans, et quatre-vingt moutons présents pour l’occasion. Depuis mercredi, deux transhumances ont parcouru le département du Tarn pour soutenir la lutte. Reporterre a marché avec eux.


- Montans (Tarn), reportage

A l’origine de l’action, les déclarations de Thierry Carcenac et des pro-barrages de la région, qui tentent de réduire la contestation à un assemblage de personnes extérieures, « des Tarnais d’origines diverses », selon le président du Conseil Général du Tarn. Cela a poussé des éleveurs locaux à réagir, comme le raconte Claire : « Nous avons voulu rassembler celles et ceux qui cultivent ou travaillent en lien avec la terre et qui se sentent concernés par la lutte du Testet. » Ainsi est née la transhumance du Testet, qui du nord au sud, a traversé le département pendant trois jours.

Deux marches sont parties mercredi dernier, à l’aube, l’une du nord du département du Tarn, depuis Vaours, l’autre du sud, avec un départ à Graulhet et que nous retrouvons pour sa deuxième halte dans une ferme de la commune de Montans. C’est Philippe Maffre et Sylvie Ledran, agriculteurs et membres de la Confédération Paysanne, qui accueillent les marcheurs : « Leur démarche est intéressante, nous aussi, nous nous battons pour obtenir un moratoire, un débat public. On ne sait toujours pas combien d‘agriculteurs bénéficieront réellement du projet ni le coût de l’eau au mètre cube. En fait, on n’a aucune preuve que ce barrage répondra au problème d’eau dans la vallée ».

« La terre n’est pas une paillasse de laboratoire »

Les marcheurs se retrouvent autour d’une vision commune qui va plus loin : « La question n’est pas de savoir si ce projet est au bon endroit ou à la bonne dimension, c’est un projet bidon qui sert simplement à faire brasser de l’argent, c’est du capitalisme », juge Laurent. Selon lui, le projet a été décidé d’abord et les justifications sont apparues ensuite. « Hier ils nous disaient que c’était pour diluer des pollutions qui n’existent plus, puis c’était l’irrigation du maïs, aujourd’hui on nous dit que c’est pour sauver les poissons dans la rivière. Demain, ils seront plus écolos que les écolos », ironise Jérémy, maraicher, qui rappelle que « ce sont les zones humides qui permettent de préserver la ressource en eau, pas les barrages ».

Ces opposants proposent des solutions concrètes aux problèmes d’eau dans la vallée : « Si tu as besoin d’eau, tu vas voir un artisan local, tu demande à un voisin de te prêter une petite pelle et tu construis ton lac collinaire ». Vingt petites retenues de ce type existent déjà sur le Tescou.

Et surtout, ces producteurs agricoles questionnent les modes de culture. Pour Jérémy, « si tu fais du semis direct, si tu changes tes pratiques culturales, tu peux réduire de 90% ta consommation en eau, il faut juste sauter le pas ». Pour Laurent, éleveur, « on essaie d’avoir une logique cohérente par rapport à la santé de nos animaux. La terre n’est pas une paillasse de laboratoire ». Ce que confirme Claire : « On est dans une quête, chacun sur son terrain pour trouver comment s’adapter à la terre et pas l’inverse ».

Puçage et barrage : même combat

Certains ici sont proches du mouvement Faut Pas Pucer que nous présente Bertrand : « Le puçage des animaux, c’est un outil de plus pour que les technocrates contrôlent et gèrent les activités humaines de manière capitaliste. » Laurent ajoute : « On nous vend le puçage sous prétexte de traçabilité, mais en fait on ne se pose jamais la question de la production de masse. C’est l’échelle industrielle qui produit les crises sanitaires, pas le manque de traçabilité ». Et pour eux, la question est directement reliée avec la lutte du Testet : « Puçage ou barrage, nous nous battons contre une agriculture productiviste, industrielle. C’est la même remise en question ».

C’est également une manière d’élargir la lutte au-delà du seul champ agricole et de « sortir d’une logique corporatiste ». Ainsi, la transhumance venue du Vaours rassemblait des personnes d’horizons divers, « des assistantes sociales, des postiers, des plombiers, confrontés au problème de l’informatisation de leur métier, qui font face au téléguidage de leur activité quotidienne » et qui souhaitent réagir collectivement avec les éleveurs à ces questions.

Cette transhumance s’est déroulée sans accroc, hormis « un contrôle d’identité un peu loufoque, où des gendarmes ont relevés nos noms mais sans demander nos cartes d’identités. On était potentiellement dans les prémisses de trouble à l’ordre public » se remémore Jeremy.

La marche de Graulhet a rejoint celle de Vaours vendredi 24 octobre au soir. L’objectif est d’arriver samedi vers midi au début du rassemblement pour interpeller. « On a vu en passant dans les villages que beaucoup n’étaient pas encore au courant du projet, nous avons pu prendre le temps d’expliquer le sens de notre action ».Tous ici sont très vigilants à ce que « notre démarche ne soit pas récupérée par des technocrates, aussi écologistes soit-ils », faisant référence à la visite de Cécile Duflot et Noël Mamère lundi dernier. « Nous ne sommes pas là pour faire de la gestion d‘environnement mais simplement pour vivre et avoir de quoi vivre en bonne santé avec nos bêtes ». Comme beaucoup d’autres, ces opposants seront présents avec le troupeau collectif durant toute la manifestation de ce week-end, où ils entendent bien faire entendre que les questions de technique, d’informatisation, de productivisme « ne sont pas un problème corporatiste mais un problème social et sociétal ».


LA JUSTICE REJETTE L’EXPULSION DE LA METAIRIE

- La Métairie Neuve -

Le tribunal d’Albi a rendu vendredi 24 octobre son jugement concernant l’expulsion des parcelles sur lesquelles se trouve la ferme de la Métairie Neuve, et qu’occupent des opposants. L’entreprise chargée du chantier, la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG) portait la plainte contre les occupants. Mais elle a été condamnée aux dépens. Leur faute ? Ce n’est pas elle, mais le Conseil Général qui est propriétaire des terres. De plus, les terrains sur lesquels se trouvent la Métairie Neuve ne se situe pas sur l’emprise du projet mais juste à côté, elle n’a donc aucun motif à agir. Une bonne nouvelle en attendant une réunion entre les experts du gouvernement et la Préfecture du Tarn prévu en début de semaine prochaine, qui pourrait venir amender le projet.


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Source et photos : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photo Métairie Neuve : Hervé Kempf.

Lire aussi : Tout savoir sur le Testet, si vous avez loupé les épisodes précédents


Ce reportage a été réalisé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :


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