Tout savoir sur le Testet, si vous avez loupé les épisodes précédents

20 octobre 2014 / Grégoire Souchay (Reporterre)



Voici le B.A. BA du dossier du Testet, pour connaître les tenants et aboutissants de ce projet de barrage inutile et imposé.

A l’heure où la bataille du Testet monte sur la scène politique, il est utile de faire le point sur le dossier, pour ceux qui ont manqué les épisodes précédents. En quinze questions et quinze réponses, voici le Testet pour les Nuls.

Qu’est-ce que le projet de barrage de Sivens ?

En 2001, la Compagnie d’Aménagement des Coteaux de Gascogne (CACG) réalise un rapport sur « le confortement de la ressource en eau du Tescou ». Elle propose dans ses conclusions la construction d’une retenue d’eau sur cette rivière qui coule dans les départements du Tarn et du Tarn-et-Garonne entre Gaillac et Montauban. Deux ans plus tard, l’Agence de l’Eau Adour-Garonne se base dans son Plan de Gestion des Etiages sur cette étude pour lancer le projet de barrage du Testet dont la réalisation sera confiée à la même CACG.

Le chantier est prévu sur 29 hectares, avec une emprise totale du projet sur 36 hectares, au niveau de la forêt de Sivens près du lieu-dit Testet, sur la commune de Lisle-sur-Tarn (département du Tarn). Or, cette forêt abritait jusqu’à septembre 2014 une zone humide boisée d’une superficie de 11 hectares, la zone humide du Testet. Avec 93 espèces protégées recensées, c’est l’une des deux dernières zones humides d’un seul tenant de cette nature qui existait encore dans le Tarn. Le barrage contiendrait 1,5 millions de mètres cubes d’eau, bien que le président du Conseil général ait reconnu depuis que ce volume était surdimensionné.


- Une vue de la forêt en août 2014, avant la destruction de la forêt -

À quoi ce barrage est-il censé servir ?

Selon la déclaration d’utilité publique délivrée en 2012, ce barrage vise pour 30 % à « soutenir le débit d’étiage », c’est-à-dire à augmenter le débit du cours d’eau en aval, afin notamment de diluer des pollutions dans la rivière. Problème, entre l’étude sur le projet et aujourd’hui, les principales sources de pollution ont été supprimées. L’essentiel du projet concerne donc en fait la « constitution de réserves en eau » destinées à l’irrigation (70%). Moins d’une trentaine d’irrigants de maïs semences aurait un intérêt réel à utiliser cette eau.

Combien coûterait-il ?

Le coût du projet de barrage est évalué à 7,8 millions d’euros. Il est entièrement financé sur des fonds publics, de France et d’Europe : 4,2 millions d’euros pour l’Agence de l’Eau Adour-Garonne, 1 million d’euros chacun pour les Conseils généraux du Tarn et du Tarn-et-Garonne et enfin 2 millions via le fonds européen FEADER.

Mais cette dernière dotation est remise en cause : elle ne peut en effet être attribuée pour des projets servant uniquement à l’irrigation. De plus, l’Agence de l’Eau aurait suspendu le versement de ses fonds au résultat de la mission d‘expertise envoyée mi-septembre par le ministère de l’Environnement.

Le financement du projet est donc très fragilisé.

Qui promeut ce barrage ?

La CACG est une société d’économie mixte d’aménagement de projets territoriaux. C’est l’un des acteurs majeurs depuis 1945 du développement de l’irrigation dans le sud-ouest. À Sivens, la CACG joue à la fois le rôle de bureau d’études et de maître d’œuvre du chantier. Elle vend également du matériel d’irrigation.

La maîtrise d’ouvrage revient quand à elle au Conseil général du Tarn, dont le président est Thierry Carcenac (PS). Celui-ci est très favorable au projet et a refusé de rencontrer les opposants. Le projet est également porté par le Conseil général du Tarn-et-Garonne, l’Agence de l’eau Adour-Garonne et la Chambre régionale d’agriculture. Mais l’appui le plus puissant est bien celui de la FNSEA, dont certains adhérents bénéficieront directement de l’investissement pour le barrage. Le premier ministre Manuel Valls s’est aussi prononcé en faveur du barrage.


- Thierry Carcenac -

Y-a-t-il des conflits d’intérêts ?

La CACG est à la fois juge et partie, puisque cette compagnie a fait l’étude concluant au besoin du barrage, et qu’elle doit le réaliser, ce qui représente une volume d’activité important pour elle. Le conseil d‘administration de la CACG est essentiellement composé d’élus. On y retrouve ainsi André Cabot, à la fois conseiller général et rapporteur de la commission permanente en charge du projet au Conseil Général du Tarn ; membre du conseil d’administration de l’Agence de l’eau Adour Garonne et vice-président de sa commission des interventions. Francis Daguzan, qui préside le Conseil d’Administration de la CACG, est également l’un des vice-présidents du Conseil général du Gers. Or, jusqu’en juillet 2013, celui-ci était présidé par Philippe Martin, ministre de l’Ecologie entre juillet 2013 et mars 2014. A ce poste, il a donné son aval au projet malgré les avis défavorables de ses services. Le directeur même de la CACG, Alain Villocel, est également vice-président de la commission Programme, finances et évaluation de l’Agence de l’eau Adour-Garonne.


- Répartion du capital de la CACG -

Qu’en pensent les experts environnementaux ?

Tous les conseils environnementaux ont rendu des avis défavorables. Le Conseil Scientifique Régional du Patrimoine Naturel (CSRPN) a pointé « une expertise écologique souffrant d’insuffisances et d’interprétations non pertinentes ». À sa suite, le Conseil National de Protection de la Nature (CNPN), qui dépend du ministère de l’environnement a également relevé dans un premier avis de 2013 « des inventaires faunistiques très insuffisants ». Re-saisi après une réécriture de forme du projet, il persistait dans son avis défavorable en septembre 2013 soulignant « qu’aucun nouvel élément probant sur le fond n’a été fourni ».

- Télécharger le 2e avis du CNPN :

- Télécharger l’avis du CSRPN :

De son côté, l’ONEMA (Office national de l’eau et des milieux aquatiques) a indiqué dans un avis du 22 juin 2012 que « les mesures de correction et de compensation restent insuffisantes » en ajoutant : « Le maintien du bon état chimique et écologique de l’eau en aval immédiat de la retenue ne semble pas garantie ».

L’enquête publique a conclu à un avis favorable, mais conditionné à l’existence d’un avis favorable de la CNPN, qui n’existe donc pas.

Le projet menace-t-il des espèces protégées ?

Les naturalistes employés en 2008 par la CACG semblent avoir réalisé un inventaire précipité peu rigoureux, soulignent les avis de la CNPN et du CSRPN. Un inventaire complémentaire a été réalisé au printemps 2013 par le bureau d’études AMIDEV, mais là encore, aucune garantie n’a été fournie sur la fiabilité de ce travail. Au moins vingt espèces protégées ont échappé aux observations du bureau d’étude. Autre problème : l’enquête publique ne prend aucunement en compte la présence sur la zone de migrateurs amphihalins, ce qui va à l’encontre du Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE).


- Ampuse, espece protégée non répertoriée, mais présente au Testet -

Qui sont les opposants au barrage de Sivens ?

La lutte est menée par deux principaux collectifs. D’un côté, le Collectif pour la Sauvegarde de la Zone Humide du Testet, né en 2011, mène la contre-expertise citoyenne et les recours juridiques. Il rassemble militants, écologistes et citoyens de tout bords. Le collectif Tant qu’il y aura des Bouilles est né avec les premières occupations de terrain, le 23 novembre 2013. Ce collectif informel, mouvant, sans porte-parole, fonctionne de manière horizontale et en démocratie directe, avec une autonomie dans les choix. L’ensemble des lieux d’occupation constitue une ZAD (zone à défendre), relevant de la même orientation que celle existant à Notre-Dame-Des-Landes. À ces collectifs s’ajoutent des riverains qui appuient la lutte via des dons de vêtements, de nourriture et d’objets, et qui permettent à la ZAD de continuer à vivre.


- La ferme de la Métairie, centre de la ZAD -

Comment agissent ces opposants ?

Si quelques jets de cocktail molotov artisanaux ou de pierre ont pu être observés lors d’affrontements avec les forces de l’ordre début septembre, la stratégie des barricades s’est rapidement épuisée, en raison de son inefficacité. Les opposants tentent la plupart du temps de s’opposer de manière non violente : action de clowns, sit-in pacifique devant les cordons de gendarmes ou les centres de décision, occupation des arbres menacés d’abattage et bien sûr vie au quotidien sur les lieux.

Les plus téméraires se sont enterrés dans le sol pour freiner le passage des machines. Enfin, une grève de la faim a été entamée début septembre 2013 par certains membres du Collectif Testet, et se poursuit à la date du 20 octobre.

Qui d’autre soutient cette lutte ?

Les associations environnementales comme Nature Midi-Pyrénées ou Les Amis de la Terre, ont été parmi les premières à soutenir l’opposition, avec quelques élus écologistes locaux. La mobilisation a pris un autre tour avec l’appui, y compris logistique, de la Confédération Paysanne début septembre. Puis, ce furent les lycéens du département qui tentèrent spontanément de bloquer leur lycée en soutien aux opposants au barrage. Egalement, la solidarité est venue des autres ZAD du pays, notamment de Notre-Dame des Landes. Des actions de solidarité se sont organisées dans divers secteurs du Tarn ainsi qu’à Toulouse, Bordeaux, Nîmes, Nantes ou Auxerre. Enfin, au niveau politique, la Confédération paysanne, le Parti de Gauche, EELV, Ensemble, le Parti pour la Décroissance, ATTAC et Nouvelle Donne ont appelé à un moratoire sur le projet.

Y-a-t-il eu des violences policières ?

Depuis maintenant deux mois, la zone est sous contrôle policier permanent avec des interventions quasi-quotidiennes sur l’ensemble des lieux occupés, y compris sans autorisation de justice ou avis d’huissier. On recense notamment : un trauma-crânien suite à piétinement, des tirs tendus de flashball, des explosions à bout portant de grenades lacrymogènes ou assourdissantes ainsi que des passages à tabac de personnes isolées. Ces violences répétées s’accompagnent de certaines humiliations : campements saccagés sans raison, affaires volées ou brûlées. Ainsi, le lieu de La Maison des druides, déclaré ouvertement comme zone non violente, a été expulsé et saccagé quatorze fois en un mois et demi.

Les travaux respectent-ils la loi ?

Les travaux de défrichement ont commencé le 1 septembre. Les onze hectares de forêt ont été totalement détruits. Mais en infraction avec le Code Forestier, puisque le défrichement et l’abattage des arbres ont eu lieu sans autorisation préalable de défrichement. Les opérations obligatoires de diagnostic archéologique préalable ont par ailleurs été oubliées, en dépit de l’ampleur du projet. Depuis, les engins de chantier ont totalement ratiboisé la zone, au pas de course et en prenant de nombreux risques : à la fois pour les travailleurs qui n’étaient pas protégés des opérations policières, mais surtout pour les opposants qui se trouvèrent mis en danger par le travail des machines d’abattage à quelques mètres de celui où ils étaient perchés.

Les recours juridiques sont-ils épuisés ?

Non. Les recours suspensifs en référé ont été rejetés. La juge chargée d’instruire le recours concernant l’autorisation de défrichement s’est déclarée incompétente mais a néanmoins condamné les associations environnementales à 4.000 euros d’amende pour « plainte abusive ». Mais trois recours doivent encore être jugés sur le fond, d’ici une ou deux années. Ils concernent les arrêtés qui portent sur la loi sur l’eau, l’utilité publique du projet et la destruction d’espèces protégées.

Pourquoi n’y a-t-il aucun dialogue ?

Selon le Conseil général, il n’est pas possible de discuter tant qu’une opposition directe s’exerce sur le chantier. De plus, la discussion ne peut avoir lieu, selon lui, que concernant les mesures de compensation, à la marge. À l’inverse, pour les opposants, l’essentiel est d’ouvrir une discussion sur le fond. Même la grève de la faim (plus de 60 jours) n’a pas permis d’obtenir un débat public contradictoire. Seule ouverture : une commission d‘expertise envoyée par le Ministère de l’Environnement mi-septembre pour réévaluer le projet et faire des propositions d‘aménagement du projet. Mais son rapport n’est pas encore public.

Pourquoi le mouvement continue-t-il ?

La zone humide désormais détruite, les engins de chantier risquent de s’atteler maintenant au décapage, c’est-à-dire à l’enlèvement des souches et de l’humus sur plus de trois mètres de profondeur. Le sol ainsi décapé pourrait laisser place au terrassement et à la construction de la digue. Mais rien n’est joué. Les financements européens sont compromis et la contestation ne faiblit pas. Le ministère de l’Ecologie doit prochainement rendre un rapport qui pourrait redimensionner le projet ou le remettre en question. L’arrivée de l’hiver pourrait également freiner le chantier. Il s’agit donc pour les opposants de maintenir l’occupation et à défaut de sauver la zone humide, d’empêcher la construction du barrage. Rendez-vous est donné ce week-end du 25 et 26 octobre pour un rassemblement national sur place.

Dates clefs :

2001 : rapport CACG sur le confortement de la ressource en eau.

2003 : plan de gestion des étiages de l’agence de l’eau

2009 : lancement du projet

2012 : enquête publique

23 novembre 2013 : début de l’occupation.

Mars 2014 : report des opérations de déboisement.

1er septembre 2014 : début du défrichement.

23 septembre 2014 : fin de la destruction complète de la zone humide.

30 septembre : début du décapage et de l’arrachage des souches. Présence policière constante.


Complément d’info : Un reportage vidéo de Jolène White, à voir ici.




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Lire aussi : Le livre « Sivens, le barrage de trop »

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre.

Photos par Grégoire Souchay sauf :
. lycéens de Castres (photo du chapô) (Jason Esnard)
. Thierry Carcenac (Assemblée nationale)
. La Métairie (Hervé Kempf)



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