Au procès des décrocheurs de Macron, la désobéissance civile en débat

Durée de lecture : 7 minutes

12 septembre 2019 / Marie Barbier et Tommy Dessine (Reporterre)

Huit activistes et un journaliste comparaissaient mercredi 11 septembre devant le tribunal correctionnel de Paris pour « vol en réunion » après avoir décroché des portraits présidentiels pour protester contre la politique gouvernementale.

  • Palais de justice de Paris, reportage

Peut-on enfreindre la loi pour défendre une cause qui nous paraît juste ? La question était mercredi 11 septembre après-midi au cœur des débats de la 33e chambre du tribunal correctionnel de Paris [1], devant laquelle huit militants écologistes et un journaliste comparaissaient pour avoir décroché des portraits d’Emmanuel Macron dans des mairies parisiennes. Les faits remontent au 21 et 28 février dernier. Le mouvement Action non violente-COP21 avait alors lancé une campagne de décrochage des portraits présidentiels. Depuis, 132 portraits présidentiels ont ainsi été décrochés [2] pour protester contre l’« absence de politique écologiste » du gouvernement. Une action symbolique qui n’est pas du goût des autorités : 74 perquisitions, 945 heures cumulées de garde à vue pour 95 personnes et 17 procès pour 57 personnes poursuivies pour « vol en réunion ». Un délit pour lequel la peine maximale encourue est de cinq ans d’emprisonnement et 75.000 euros d’amende.

Sous le feu des questions de la présidente du tribunal, Anne Wyon, et du procureur, les militants défendent leur mode d’action. « Était-il nécessaire de commettre une infraction pour défendre votre cause ? » demande la magistrate à Pauline Boyer. « Je pense que oui, répond la coordinatrice d’Alternatiba. Le dérèglement climatique s’accélère et va être irréversible. Chaque minute compte. Symboliquement, décrocher le portrait d’Emmanuel Macron, c’était laisser un mur aussi vide que sa politique. » Le procureur : « Votre combat est louable madame, mais ne pensez-vous pas que les moyens pour y parvenir sont erronés ? » « De nombreux droits ont été arrachés grâce à des luttes non violentes, répond la militante écologiste. Elles permettent de faire évoluer la société. »

Le représentant du ministère public insiste : « Imaginons que le maire de ma commune mène une politique de traitement des déchets qui ne me corresponde pas, est-ce qu’il m’appartiendrait de soustraire un véhicule de cette mairie pour faire changer la politique de la mairie ? Quelles sont les limites ? Votre action constitue ni plus ni moins qu’une violation des règles de notre République. »

Au tour de Cécile Marchand, chargée de campagne « climat » aux Amis de la terre, de défendre les décrochages à la barre : « Pour contrecarrer la politique gouvernementale, on a déjà tenté beaucoup de choses, des marches, des pétitions. Concrètement, rien ne se passe. On n’a pas d’autre choix. Grâce à cette action, on a organisé la marche des portraits, qui nous a permis de faire le vrai bilan de la politique d’Emmanuel Macron pendant qu’il se pavanait au G7 en disant qu’il allait sauver l’Amazonie. On a pu dire à la presse internationale qu’il était à la fois pompier et pyromane. »

« Dérober le portrait présidentiel, c’est assez mineur par rapport au dérèglement climatique », tente à son tour Marion Esnault, photojournaliste et prévenue. La présidente : « Mais que se passera-t-il si, dans un an, le gouvernement n’a toujours pas changé de politique, allez-vous passer à une dégradation supérieure ?
— Nous sommes dans une lutte pacifiste, de désobéissance civile,
répond la prévenue.
— La restitution des portraits a t-elle été envisagée ?
— Elle le sera quand le gouvernement prendra des décisions à la hauteur des enjeux. »

Las, le débat tourne souvent au café du commerce. Ainsi, lorsque Célia Blauel, adjointe à la mairie de Paris chargée de la transition énergétique et du climat, venue témoigner en faveur des prévenus, tente de développer : « À Paris, on a mis 40 millions d’euros pour cette politique et pourtant nous ne sommes pas encore à la hauteur. Il faut vraiment qu’on arrive à avancer ensemble, toutes les politiques publiques : l’État, l’Europe, les villes… » La magistrate l’interrompt : « Il n’y a pas que les politiques. De simples particuliers peuvent changer leurs fenêtres pour avoir une meilleure isolation... »

Les témoins cités par la défense, Christophe Cassou, climatologue, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), et Manuel Cervera-Marzal, sociologue et philosophe, enseignant-chercheur à l’université d’Aix-Marseille, sont priés d’écourter leurs témoignages : « Hors sujet », dit le procureur, qui souhaite requérir avant 18 heures. « Vous utilisez les moyens de la justice à vos propres fins, donc merci de ne pas dépasser dix minutes », enjoint la présidente. « L’engagement de la France pour l’accord de Paris n’a pas été respecté, a tout de même le temps de dénoncer le premier. Le rythme est deux fois plus lent que ce qui serait nécessaire. Les enjeux climatiques vont au-delà du fait scientifique, ce sont des enjeux démocratiques, de droit, de justice. Si on arrive en 2070 à trois degrés de plus, ce sera insoutenable. On a encore le temps, tout n’est pas perdu, mais l’action doit être immédiate et très brutale. » Pour Manuel Cervera-Marzal, « notre culture sacralise l’obéissance dès le plus jeune âge : celle aux parents, puis au patron. Mais les plus grandes atrocités du XXe siècle ont été commises par un excès d’obéissance ».

Reste le cas du journaliste Vincent Verzat qui sort totalement du cadre de ces débats. « Je suivais cette action dans le cadre de ma profession, précise le vidéaste au tribunal, j’avais un ordre de mission de Mediapart ». Ce n’est pas l’avis du procureur, pour qui certains actes du journaliste lors de l’action relève de la « revendication » : « Sur des procès verbaux, il est dit que vous aidez à déplier une banderole ? ». « Je voulais qu’on comprenne ce qui se passait et la banderole était toute fripée, donc je l’ai défroissée. » « On était là pour suivre cette action, confirme le journaliste de Brut Rémy Buisine, appelé à la barre comme témoin. Quand un journaliste filme, c’est assez inadéquat qu’il se retrouve sur le banc des accusés. On peut avoir un soutien idéologique pour les actions que l’on filme, mais c’est important de mettre la frontière entre ce qu’on peut penser et notre travail. C’est une question de liberté de la presse. » L’avocate de Vincent Verzat, Valentine Réberioux, plaide la relaxe et dénonce la « répression à l’encontre des journalistes depuis la Zad de Notre-Dame-des-Landes » : « Le but de tout çà est d’assimiler les journalistes aux militants, par des personnes qui considèrent que militant est un gros mot. »

Lors de ses réquisitions, si le procureur cite Henry David Thoreau et son essai Résistance au gouvernement civil, paru en 1849, c’est pour se donner raison : « Le vol d’un portrait présidentiel va t-il vraiment sensibiliser nos concitoyens à l’urgence climatique ? Soyons sérieux. » Pour le représentant du ministère public, « la mairie est le bien de tous, cet acte constitue une soustraction frauduleuse du bien d’autrui, même s’il n’y a aucune constitution de partie civile. » Il requiert 1.000 euros d’amende pour chacun des prévenus, dont 500 euros assortis de sursis simple, « pour que dans les cinq prochaines années, ils [les prévenus] aient en tête cette épée de Damoclès ».

Les avocats de la défense plaident, eux, l’état de nécessité. « Ce n’est pas notre maison qui brûle, selon les mots de Chirac. C’est nous. On ne peut pas attendre cinq ans, dix ans, quinze ans, il faut que le gouvernement prenne ses responsabilités aujourd’hui », dit Me Astrid Ronzel, pour qui les prévenus doivent être relaxés parce qu’ils ont répondu à un danger. « Si quelqu’un volait un extincteur pour éteindre un incendie, vous le relaxeriez, poursuit Me Michael Bendavid. Pourquoi la désobéissance civile est-elle le meilleur moyen ? Parce qu’elle permet de sensibiliser les citoyens. Elle ne vaut pas que pour les régimes tyranniques, elle vaut aussi pour nos démocraties quand elles sont dans l’erreur absolue ». Et Me Alexandre Faro de citer Georges Bernanos : « Il faut beaucoup d’indiscipline pour faire un peuple libre. »

Le jugement a été mis en délibéré au 16 octobre à 9 heures. Ironie suprême, en plein milieu de l’audience, à la mairie de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), un 130e portrait d’Emmanuel Macron était décroché en soutien aux prévenus.


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[1La présidente, Anne Wyon, a tenu à préciser qu’il s’agit d’une audience de droit commun (et pas de l’antiterrorisme), « contrairement à ce [qu’elle a] entendu dans la presse ». Cette après-midi, la 33e chambre siège cependant dans la salle de la 16e.


Source : Marie Barbier pour Reporterre

Le procès a été suivi par Marie Barbier pour Reporterre en fil continu sur twitter

Dessins : © Tommy Dessine/Reporterre

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