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Autogérée et coopérative, Ardelaine tisse des liens depuis 50 ans

13 juin 2018 / Maud Dugrand (Siné mensuel)

Les utopies peuvent fonctionner ! Ardelaine est une filature coopérative née en Ardèche dans le sillage de mai 1968. Autogestion, polyvalence et « ménagement » sont les principes qui ont fait son succès. C’est désormais une référence dans le secteur de l’économie sociale et solidaire.

  • Saint-Pierreville (Ardèche), reportage

Sur la façade de la filature, une pancarte : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Comme un étendard brandi par une poignée d’idéalistes réalistes qui ont su créer, au fil des années, un modèle économique, écologique, social, convivial. Bienvenue à Ardelaine, une entreprise, mais bien plus que cela.

La filature est installée à Saint-Pierreville, un village de l’Ardèche perché au-dessus de la vallée de l’Eyrieux, à une heure de route de la Voulte. La vue est spectaculaire. Organisée en société coopérative (Scop), l’entreprise compte cinquante salariés dont la moitié habite dans le village de 530 habitants. Tous les salariés sont payés au Smic et se partagent une vingtaine de métiers différents. Le travail se fait à la main dans les ateliers. Ici, on fabrique de la literie en laine, des matelas, des couettes, des coussins, des surmatelas mais aussi des vêtements. Ardelaine, contraction d’« Ardèche » et de « laine » mais aussi d’« art de la laine », travaille avec 200 éleveurs de moutons. Soixante-dix tonnes de laine sont utilisées chaque année pour un chiffre d’affaires de deux millions d’euros par an. Alors bien sûr, un matelas Ardelaine ne coûte pas le même prix qu’un synthétique de chez Monsieur Meuble. Mais on peut le garder à vie, le faire recarder tous les dix ans, et les couettes restent douces et chaudes pendant vingt ans !

Ardelaine, c’est aussi un café-librairie au sol recouvert de tapis dans lequel on se sent tout de suite à l’aise. La librairie regorge d’ouvrages sur l’écologie, l’économie sociale et solidaire, le développement local, l’éducation. Quelques marches plus haut, le restaurant. C’est là que nous retrouvons Béatrice, qui nous raconte cette histoire née dans l’après 68.

Elle avait 20 ans quand elle a rejoint son amoureux en Ardèche après la claque de mai, son diplôme d’orthophoniste en poche. « On était nombreux à vouloir vivre une autre vie ailleurs, en Ardèche, dans la Drôme, les Hautes-Alpes, les Pyrénées. Des copains voyageaient dans les pays du tiers-monde. Nous, on leur disait que les campagnes chez nous s’étaient vidées, que des savoirs ancestraux étaient en perdition et qu’il fallait faire quelque chose. » Elle a rejoint Gérard, 25 ans, fraîchement devenu architecte. Ensemble, ils se frottèrent au théâtre ambulant et à la vie nomade, faite de manche et d’expérience communautaire, au grand dam de leurs parents qui se demandaient à quoi bon avoir payé des études à leurs rejetons. « La joie du collectif s’est imprimée en nous », affirme Béatrice.

L’autogestion traversait ce moment politique. Et si on se passait de patron 

Lors d’une balade dans la région, Béatrice et Gérard tombèrent sur une filature endormie à Saint-Pierreville. Quelques fils de laine s’entortillaient encore sur des toutes petites machines au milieu des gravats et des toiles d’araignée. « Une vision de château de la Belle au bois dormant », se souvient Béatrice. C’est le coup de foudre. La propriétaire, médusée, vit quelques jeunes chevelus venir lui prêter main-forte pour sauver la charpente avant son effondrement. Elle se désespérait d’avoir dû fermer l’usine quelques années plus tôt. « Vous êtes la providence », leur dit-elle. Elle sera restée dix ans avec eux dans l’une des maisons de la filature avant qu’Ardelaine puisse investir et acheter l’ensemble.

La laine, c’était has been, elle finissait sur un tas de fumier. Aujourd’hui encore, la Commission européenne considère toujours la laine comme un déchet, au même titre que les abats. Alors, qui sont ces jeunes qui n’y connaissaient rien et pourquoi faire revivre une filature à l’abandon ? « Nous voulions sauver un patrimoine, relancer le travail de la laine dans le département et se confronter à la création d’une entreprise coopérative grandeur nature », raconte Béatrice. Il est utile de se rappeler qu’en 1968, on entrait à l’usine à 16 ans et qu’on y travaillait 48 heures par semaine. Cinq millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté. Un an avant, les premières grèves avaient démarré des usines. Avant qu’il y eût 10 millions de grévistes, le 24 mai 1968. On s’arrêtait, on discutait, on réfléchissait. L’autogestion traversait ce moment politique. Et si on se passait de patron ?

Une machine à carder de la coopérative Ardelaine.

Ils furent sept à s’installer dans la deuxième maison, qui tient encore debout à côté de celle de la propriétaire. Pierre Tissier et sa femme, Simone, institutrice, Catherine Chambron, titulaire d’un IUT gestion, Frédéric Jean, compagnon du devoir en maçonnerie, Pierre Cutzach avec son bac agricole en poche, Béatrice et Gérard. Sans argent ni mise financière de départ, seules Simone et Catherine avaient un métier qui rapportait un peu. Il a été décidé de tout mutualiser et de dépenser le moins possible en cultivant un potager, en partageant deux bagnoles, en bossant à la cueillette des cerises et aux vendanges. « Il fallait être efficace, solidaire, il fallait bien s’organiser, raconte Béatrice. On n’échappa pas aux premières engueulades mais aussi aux franches rigolades. On en ressortit soudés. » Et ça a marché : 20 % du Smic de chacun fut investi chaque mois pour financer les travaux de la filature. Sans pression de temps ni de rentabilité. À plusieurs, ils retapèrent les bâtiments, cultivèrent de quoi se nourrir, s’initièrent à la tonte, au travail de la laine, se formèrent à la comptabilité, la commercialisation. « Nous voulions faire du développement local et cela devait passer par l’économie sociale et solidaire. Et nous voulions vivre en cohérence avec nos idées », raconte Béatrice. Du temps, un peu d’argent, de l’huile de coude, la filature renaquit. En 1982, ils se sentirent prêts et créèrent Ardelaine. Des premiers fils à tricoter vendus sur le marché de la Voulte, ils passèrent à la fabrication de matelas, de couettes et de vêtements, en complet décalage avec la tendance de l’époque. Peu à peu, ils se sont fait connaître aux premières éditions du salon Marjolaine à Paris, où le réseau bio faisait ses premiers pas. Puis dans toute l’Europe grâce à son catalogue. L’atelier de confection de vêtements s’est installé au rez-de-chaussée d’un immeuble de l’office HLM dans la ZUP de Fontbarlettes, le quartier populaire de Valence (lire ci-dessous). « On est passé à deux doigts de l’export, mais quel sens cela avait-il d’être toujours sur la route quand on a des enfants à élever, deux pour Gérard et moi, trois pour Pierre et Simone ? » confie Béatrice. Surgit alors une idée folle : inciter les gens à venir à Saint-Pierreville. Un premier musée a été ouvert sur place puis, dix ans plus tard, un parcours muséographique, puis le café-librairie, le restaurant bio et local, la conserverie. Et là encore, le succès, puisque 10.000 personnes visitent Ardelaine chaque année.

Une polyvalence qui suscite la curiosité des écoles de management 

Les salariés ont plusieurs métiers et peuvent passer de la production à la commercialisation, de l’atelier couette à la vente en magasin sur place. Une polyvalence qui suscite la curiosité des écoles de management. « Nous, on fait plutôt du “ménagement” affirme Gérard Barras. Ardelaine comme laboratoire économique, c’est la revanche de 68 ! » Les influences de l’économie sociale et solidaire notamment puisées du côté de Jean-Baptiste André Godin, fondateur des poêles Godin, et le terreau culturel de l’équipe des fondateurs les ont conduits à créer une sorte de think tank, Les Bergerades, qui se donne pour mission de partager les expériences avec d’autres Scop. Une collection de bouquins « Pratiques utopiques » est lancée afin de recueillir le témoignage d’autres aventures collectives encore en vie aujourd’hui.

Le cardage de la laine dans la coopérative Ardelaine.

Des sept fondateurs, cinq ont vécu toute leur carrière à Ardelaine. Depuis deux ans, Béatrice s’est attelée à un troisième livre pour raconter l’histoire de l’atelier de Valence. Elle vide et trie, avec l’aide de Simone l’institutrice, les greniers de la filature pour retrouver tous les documents d’Ardelaine depuis sa fondation, une demande des archives départementales de l’Ardèche. Une façon de vivre un détachement apaisé. Ce qui frappe à l’écoute de Béatrice et de Gérard, avec qui nous partageons la soupe du jour au café-librairie, c’est que, malgré les obstacles, nombreux — personne ne croyait à leur aventure —, ils n’ont jamais douté. La réussite pour eux est avant tout d’avoir trouvé l’équilibre entre des sphères en conflit, car morcelées, celles du travail, de la famille, des loisirs, de la culture. Avec Ardelaine, ils sont parvenus à concilier ville et campagne, à développer l’intelligence collective, à pratiquer mille métiers différents et à élever leurs enfants.

Béatrice a toujours été horripilée par la façon de célébrer l’anniversaire de 1968. Longtemps traitée de soixante-huitarde, telle une insulte. « Cinquante ans après, l’analyse de 68 est moins superficielle, les historiens font bien leur boulot et montrent que les aventures collectives, ça peut marcher. » L’accomplissement se lit sur leurs visages. Traces d’une vie bonne.

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DE LA LAINE POUR TISSER LES LIENS D’UN QUARTIER « SENSIBLE »

Les vêtements Ardelaine sont fabriqués au rez-de-chaussée d’une HLM dans le quartier populaire de Fontbarlettes, à Valence, où vivent des gens de dix-sept nationalités différentes.

Des moutons dessinés sur un simple panneau de bois surplombent la façade de l’immeuble HLM. L’atelier donne sur la rue. Derrière la porte, Florine, Aurélie, Sylviane, Lili s’affairent à fabriquer la collection de vêtements de laine. Meriem, la responsable, se souvient de son installation en 1986, quand la Scop a décidé de localiser son atelier à Fontbarlettes, à Valence. Aidée par la communauté arménienne, la plus nombreuse en France, la première grosse machine à tricoter a été achetée et tout a été appris sur le tas. « Je n’y connaissais rien, j’avais fait des études de lettres », raconte Meriem. Mi-Ardéchoise mi-Algérienne, la jeune femme âgée d’à peine 22 ans à l’époque a renoncé à son vingtième arrondissement parisien pour s’installer dans un appartement au-dessus de l’atelier. Elle est devenue « la tricoteuse » d’Ardelaine. L’équipe s’est étoffée dans le quartier où vivaient ensemble familles maghrébines, turques, arméniennes, réunionnaises et comoriennes. Aidée des enfants du quartier, Meriem a planté les premières fleurs dans des bacs à l’abandon devant l’atelier. Puis, elle s’est attaquée à la cour de l’immeuble, dans un sale état. C’est là que lui est venue l’idée, avec des étudiants des Beaux-Arts, de faire vivre cette cour. Elle a tapé à toutes les portes du carré d’immeubles. Les habitants ont décidé d’en faire une aire de jeux pour les gosses. Aujourd’hui, la cour est devenue jardin, parsemé de ruches, un potager est installé sous serre, un chalet en bois a été construit. Meriem n’en reste pas là. La mairie lui a donné le feu vert pour qu’un hectare d’espace vide soit transformé en jardin. Aujourd’hui, on en compte cinq à Fontbarlettes. Bien avant la grande vogue de l’agriculture urbaine, l’Oasis Rigaud a vu le jour en 2003, le quartier dit « sensible » a la fierté de posséder un des plus grands espaces de jardin cultivé en ville. L’un d’eux, le plus ancien, est situé à côté de l’école primaire et de la maison de retraite. Une centaine de familles y cultivent la terre. « Le plus souvent, les gens ont envie d’être seuls. On n’est pas dans le concept de jardin partagé, même si les rencontres sont nombreuses. Quand on vit avec sept gamins dans un appartement, on a besoin de solitude. » Et de manger aussi de bons produits made in Fontbarlettes, labellisés Nature & Progrès. Pas juste pour l’agrément mais bien pour mettre du beurre dans les épinards de la table familiale.

Meriem a appliqué les mêmes méthodes du savoir-faire ensemble initié à Saint-Pierreville. Et a su tordre le cou à ce qui plombe les gens, le chômage, la stigmatisation. « On voulait prouver que Fontbarlettes n’est pas qu’un quartier de besoins mais aussi de ressources. »


À LIRE POUR ALLER PLUS LOIN


-* Moutons rebelles, Ardelaine, la fibre développement local. Vers une coopérative de territoire, de Béatrice Barras, éditions Repas, 248 pages, 17 €.
-* Chantier ouvert au public, le Viel-Audon, village coopératif, de Béatrice Barras, éditions Repas, 190 pages, 17 €. (Le récit d’un hameau en ruine rebâti par des chantiers de jeunesse.)




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Lire aussi : Ni capitalisme, ni Etat - la Coopérative intégrale s’épanouit à Barcelone

Source et dessin : Article transmis amicalement à Reporterre par Siné mensuel.

Photos : © Ardelaine

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