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EntretienTransports

« Autoriser les mégacamions en France serait insensé »

Le 12 mars 2024, un texte sur les mégacamions doit être voté en plénière au Parlement européen.

Jusque-là interdits, les mégacamions à 2 ou 3 remorques pourraient désormais rouler sur les routes françaises. Un vote crucial est prévu le mardi 12 mars au Parlement européen. Pour Karima Delli, les autoriser serait « insensé ».

Verrons-nous bientôt des mégacamions à deux ou trois remorques circuler sur les routes de France ? Alors qu’ils étaient interdits, ces mastodontes pourraient être autorisés par une directive négociée au niveau européen, destinée à « verdir » le secteur des transports. Le mardi 12 mars, le texte doit être voté en plénière au Parlement européen. Pour Karima Delli, eurodéputée écologiste française, le moment est crucial. La présidente de la commission transports et tourisme au Parlement européen porte plusieurs amendements.


Reporterre — Jusque-là proscrits en France, les mégacamions à deux ou trois remorques pourraient désormais rouler sur nos routes. Comment est-ce possible ?

Karima Delli — Cette décision désastreuse pourrait aboutir au niveau européen. Le 14 février dernier, la commission des transports du Parlement européen a adopté en première lecture une directive qui fixe à la hausse de nouvelles dimensions et poids maximum autorisés pour les poids lourds. Cette augmentation est pensée pour compenser le fait que les camions électriques soient plus lourds que les camions diesel, en raison du poids supplémentaire de la batterie électrique. Le texte propose donc d’augmenter le poids maximum des camions de 40 à 44 tonnes.

« Ils peuvent peser jusqu’à 60 tonnes »

Mais il contient notamment une entourloupe incroyable : il simplifie les conditions transfrontalières de circulation des mégacamions, qui sont des poids lourds composés de plusieurs remorques. Ils peuvent peser jusqu’à 60 tonnes et mesurer 25,25 mètres de long. Ces mastodontes pourraient rouler en France. Ils ne seraient même pas considérés comme des convois exceptionnels, qui sont eux encadrés par une réglementation très contraignante. Ils suivraient les mêmes règles que les camions classiques. Cela participe à rendre cette directive inacceptable, et à contresens de ce qu’il faudrait faire en matière d’écologie.


L’objectif annoncé de cette directive est pourtant, comme vous l’avez rappelé, de « verdir » le secteur du transport en Europe. Pourquoi rate-t-elle son but ?

Le texte n’ira absolument pas dans le sens de la décarbonation des routes : différentes études montrent que des camions plus lourds, même s’il y en a moins, ne permettent pas de réduire les émissions de CO2. Le CER, un groupement qui rassemble les acteurs européens du rail, montre que si cette directive autorisant les mégacamions était adoptée, cela provoquerait l’émission de 6,6 millions de tonnes de CO2 supplémentaires par an dans l’Union européenne. Autre problème : en l’état, le texte autorise également les camions diesel à augmenter leur taille, donnant lieu à la possibilité de voir rouler des mégacamions diesel. C’est insensé.

Les mégacamions représentent aussi un vrai risque pour la sécurité routière. Leur distance de freinage est plus longue que les camions plus légers, et ils seront pourtant soumis aux mêmes limitations de vitesse. Et les accidents impliquant un poids lourd sont près de trois fois plus mortels qu’avec d’autres véhicules. Leur gigantisme n’est pas, non plus, adapté aux axes routiers français. Les semi-remorques ne passent pas certains ronds-points, imaginez pour un 60 tonnes...

«  Si cette directive autorisant les mégacamions était adoptée, cela provoquerait l’émission de 6,6 millions de tonnes de CO2 supplémentaires par an dans l’Union européenne.  » Wikimedia commons / CC BY-SA 4.0 / Falk2

Qui devra assumer le coût de l’adaptation des routes à ces monstres ? Ce sont les Français ! En plus, les camions lourds accélèrent l’usure des routes, ce qui pourrait faire exploser les coûts de maintenance. Ces dépenses sont autant de pertes pour le développement du ferroviaire et du fluvial. Quel signal enverrons-nous aux entreprises qui seraient tentées, aujourd’hui, par le rail ? Cette directive enferme le transport de marchandises dans le seul secteur du routier.



Comment comptez-vous empêcher l’ouverture de nos routes aux mégacamions ?

Avant d’être appliqué, ce texte doit encore être voté en plénière par le Parlement européen le mardi 12 mars, à Strasbourg. Les travaux seront poursuivis par le nouveau Parlement après les élections européennes. Mais nous sommes à un moment crucial pour ramener la directive sur de bons rails. Nous avons déposé deux amendements : l’un pour interdire les camions diesel de plus de 40 tonnes, et l’autre pour interdire les pays voisins comme l’Espagne, la Belgique ou l’Allemagne — qui autorisent déjà des mégacamions — de les faire traverser les routes françaises.

À mon avis, ce sera serré avec notamment le lobbying des pays de l’est de l’Europe, très favorables au transport routier. J’invite le gouvernement français à se mettre à mes côtés et à pousser pour l’interdiction les mégacamions. Notre pays se trouve au cœur de la géopolitique des poids lourds. Il faut qu’il soit très ferme.

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