Aux Etats-Unis, les nouvelles variétés d’OGM sont tolérantes à plusieurs pesticides

Durée de lecture : 7 minutes

26 janvier 2015 / Benjamin Sourice

Les firmes de biotechnologie agricoles commercialisent aux Etats-Unis de nouvelles variétés d’OGM capables de tolérer plusieurs pesticides à la fois.

Bienvenue dans la nouvelle ère des OGM ! Le ministère états-unien de l’Agriculture (USDA) et l’Agence pour la protection de l’Environnement (EPA) des Etats-Unis sont en passe de donner leur accord pour la commercialisation et la mise en culture d’une « nouvelle génération » d’OGM destinés aux agriculteurs. Semences miracles ou plantes à haut rendement capables de pousser sans eau, penserez-vous ? Rien de cela !

La première génération de plantes génétiquement modifiées commercialisées pour l’agriculture, depuis bientôt vingt ans, consistait surtout en deux types de transgènes intégrés à la majorité des cultures GM (maïs, soja, coton, colza...) : un transgène de production d’un insecticide par la plante ou un transgène de tolérance à un herbicide, le plus souvent le Roundup de Monsanto (70 % des cultures américaines).

La seconde génération consiste, elle, à combiner ces modifications dans une même plante, en « empilant les traits », jusqu’à obtenir un OGM capable de produire jusqu’à six insecticides et tolérer au moins deux herbicides différents (technologie Smartstax).

Mises sur le marché

Jeudi 15 janvier 2015, Monsanto obtenait ainsi le feu vert du Ministère de l’Agriculture (USDA) pour la commercialisation de semences OGM nommées Roundup Ready Extend destinées à tolérer un mélange de deux herbicides combinés : le Roundup et le Dicamba. Si la combinaison de deux herbicides dans une formule unique est une nouveauté, le Dicamba est une molécule ancienne, de la classe des herbicides provoquant des perturbations hormonales chez la plante, et commercialisée depuis 1967.

Il semblerait bien que la mode soit à faire du neuf avec de l’ancien dans le secteur des biotechnologies : Dow AgroSciences cherche également à mettre sur le marché des OGM tolérants le 2,4-D, un des ingrédients de l’Agent orange, un défoliant militaire utilisé pendant la guerre du Vietnam.

Pour Robin Mesnage, chercheur au King’s College de Londres :

« Le Dicamba est connu pour son fort potentiel de dispersion, or malgré son ancienneté, les scientifiques savent relativement peu de chose des effets de ces pesticides sur l’homme aux doses retrouvées dans l’environnement. Cette classe de pesticides agit comme des hormones, mais ces molécules ne sont jamais testées comme des perturbateurs endocriniens potentiels. Par ailleurs, ces pesticides sont toujours testés séparément alors que leur usage en mélange devient la norme. »

Quant à l’empilement des traits de production d’insecticide, la revue de référence Nature Biotechnology publiait le 19 janvier 2015 une étude indiquant que les différentes toxines produites par les OGM de seconde génération n’étaient pas assez différentes pour que la stratégie de combinaison soit réellement efficace. En réalité, les « différences » minimes qui existent servent surtout aux entreprises pour déposer des brevets et payer moins de royalties à la concurrence.

Les « super mauvaises herbes » envahissent les champs

Ces nouveaux OGM doivent répondre au fléau que subissent les cultivateurs américains : le développement, chez les parasites ciblés, de résistances aux pesticides, insecticide ou herbicide, associés aux OGM

Ainsi, en Inde ou aux États-Unis, « la bataille contre les insectes ravageurs est en train d’être perdue » suite aux mutations leur permettant de résister à l’insecticide Bt des plants de coton OGM. Même phénomène avec le développement de l’amarante résistante au glyphosate, molécule dite « active » du Roundup, dans les champs de soja et maïs GM américains.

Des chercheurs répertorient aujourd’hui plus de trente espèces de « super mauvaises herbes » résistantes au glyphosate sur le territoire national. Selon le cabinet Stratus, spécialisé dans l’audit de l’agrobusiness, depuis 2012 le phénomène est hors de contrôle, et touche plus de 50 % des agriculteurs américains, et jusqu’à 92 % dans l’État céréalier de Georgie pour le seul glyphosate. De nombreuses autres molécules sont aussi affaiblies par l’expansion galopante des résistances naturelles.

- Evolution des espèces résistantes aux herbicides © International Survey of Herbicide Resistant Weeds, 2015 -

Ces « super weeds » sont le résultat direct et prévisible d’une surexposition des adventices aux différents herbicides. Depuis 1995, l’Agence de protection de l’environnement compilait des données sur l’usage et les quantités de pesticides, cet effort statistique a été opportunément stoppé en 2007…

Il est pourtant certain que le premier réflexe agricole face aux résistances a été d’augmenter les doses épandues dans les champs d’OGM, contrairement aux promesses des producteurs d’OGM d’en réduire l’usage.

Il faut dire que les semenciers OGM, tel Monsanto, Dupont, Dow et Pioneer Hi-Bred, sont aussi les leaders mondiaux de la production de pesticides.

Vers un cartel des producteurs d’OGM et de pesticides ?

Longtemps concurrentes, s’affrontant dans une course aux brevets sur les semences ou devant les tribunaux pour des querelles de propriété intellectuelle, ces entreprises font désormais front commun pour résoudre le problème des « super weeds » ! Leur solution : des « OGM de seconde génération » combinant différentes modifications génétiques de tolérance aux herbicides.

Dupont signait ainsi en mars 2013 un accord de 1,3 milliard de dollars avec Monsanto pour utiliser ses sojas transgéniques tolérants aux herbicides à base de glyphosate et/ou de Dicamba. De nombreux accords similaires permettent désormais aux semenciers de puiser, contre royalties, dans une véritable banque de gènes mutualisés afin de créer des plantes transgéniques à partir de brevets détenus par différentes compagnies.

Après deux décennies de stratégie de monopolisation du marché, en partie gagnée par Monsanto, les entreprises du secteur semblent désormais opter pour la coopération, si ce n’est une stratégie d’entente pouvant déboucher sur un véritable cartel dans le secteur des biotechnologies au profit des sociétés américaines.

Pour Bill Freeze, du Center for Food Safety, la mise sur le marché prochaine des OGM résistants au Dicamba associé au Roundup serait « le fruit d’une stratégie de l’industrie des pesticides pour augmenter les ventes de leurs herbicides toxiques » ; il ajoute que l’évolution actuelle des biotechnologies « rend l’agriculture américaine plus dépendante que jamais de la chimie. »

Pour le Dr Marcia Ishii-Eiteman du Pesticide Action Network USA, la décision de l’USDA « n’est que la dernière manifestation du mépris du ministère de l’Agriculture face aux préoccupations des exploitants et de leur allégeance aux multinationales des pesticides. »

La France n’est pas à l’abri de voir arriver ces « nouveaux » OGM. En pleine négociation du projet de Traité transatlantique Europe-Etats-Unis (TAFTA ou TTIP), le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll déclarait en avril 2014 être « favorable à un débat démocratique » sur les « OGM de seconde génération ».

Appuyant son idée sur un OGM pseudo miraculeux, le « Riz doré », peut-être notre ministre n’avait-il pas en tête la réalité de ces éponges à pesticides que l’industrie voudrait mettre dans nos champs et nos assiettes ?


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Lire aussi : Le Parlement européen facilite l’autorisation des cultures d’OGM

Source : Courriel à Reporterre de Benjamin Sourice

Benjamin Sourice est l’auteur de Plaidoyer pour un contre-lobbying citoyen (Ed. Charles Léopold Mayer).

Photos :
. Chapô : Free stock (CC/Rosana Prada)
. Avion épandage : Flickr (CC BY-NC-ND 2.0/Roger Smith)

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