« Avec le pétrole du Venezuela, les États-Unis remettent la main sur un atout stratégique majeur »
Un pétrolier attend d'être chargé de pétrole brut à Maracaibo, au Venezuela, le 9 mai 2025. - © Federico Parra / AFP
Un pétrolier attend d'être chargé de pétrole brut à Maracaibo, au Venezuela, le 9 mai 2025. - © Federico Parra / AFP
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Les États-Unis veulent prendre le contrôle du pétrole du Venezuela. Une mainmise qui doit alerter l’Europe, prisonnière des importations, explique Matthieu Auzanneau, du Shift Project. Au risque de perdre sa souveraineté.
Le bras de fer opposant Washington à Caracas s’est spectaculairement intensifié dans la nuit du 2 au 3 janvier avec l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces étasuniennes. Après des mois de pressions des États-Unis, officiellement au nom de la lutte contre le narcotrafic, l’objectif est désormais assumé : le pétrole.
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Le Venezuela est un pays énergétique majeur. Son sous-sol recèle les plus grandes réserves mondiales de pétrole —plus de 300 milliards de barils y sont enfouis —, tandis que son industrie, affaiblie par les sanctions, la corruption et l’exil des compétences, est aujourd’hui exsangue. Le départ de Nicolás Maduro ouvre la perspective d’un retour massif des majors étasuniennes, sur fond de recomposition géopolitique mondiale, analyse Matthieu Auzanneau, directeur du Shift Project et coauteur de Pétrole, le déclin est proche. En ce sens, la décarbonation n’est pas seulement un impératif climatique, explique-t-il, c’est une condition de souveraineté.
Reporterre — Pourquoi le pétrole est-il au cœur du conflit entre le Venezuela et les États-Unis ?
Matthieu Auzanneau — Le Venezuela possède des réserves de pétrole colossales, parmi les plus importantes au monde, sous forme de pétrole extra lourd. Avec son intervention, Washington remet la main sur un atout stratégique majeur.
Le monde des producteurs et exportateurs de pétrole fonctionne comme un immense échiquier, décisif pour comprendre la géopolitique mondiale : le pétrole, c’est l’énergie, donc la puissance — économique, politique, militaire. En reprenant le contrôle du Venezuela, les États-Unis récupèrent une pièce décisive.
« Donald Trump vient de retirer à la Russie un levier important »
Les conséquences sont immédiates. Dans ses relations avec Washington, le président russe Vladimir Poutine pouvait jusqu’ici brandir comme monnaie d’échange l’ouverture de gisements sibériens aux compagnies américaines. Donald Trump vient de retirer à la Russie un levier important.
Cet épisode réactive aussi la doctrine Monroe, l’idée que l’ensemble du continent américain constitue l’arrière-cour stratégique des États-Unis. Historiquement, le Venezuela a longtemps été une succursale pour les pétroliers américains. Avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, sa production était centrale dans l’effort de guerre des États-Unis. Sa nationalisation, notamment sous Hugo Chávez, avait marqué une rupture, ouvrant la porte à la Chine. Aujourd’hui, Trump renverse cette dynamique.
Comment expliquer le paradoxe vénézuélien : d’immenses réserves, mais une production marginale, tombée à moins de 1 % de l’offre mondiale ?
Jusqu’aux années 1990, le Venezuela était un producteur majeur de pétrole conventionnel. Mais celui-ci a atteint ses limites physiques. À partir de Chávez, le pays a tenté de basculer vers l’exploitation du pétrole extra lourd de la ceinture de l’Orénoque [au nord du pays].
Or ce pétrole est lent à développer : il exige des infrastructures massives, des capitaux considérables et des procédés de raffinage lourds, étant très visqueux et acide. À certains égards, c’est plus difficile encore que les sables bitumineux canadiens.
Le pays n’a pas réussi à compenser le déclin du pétrole conventionnel. À partir de 2015, et surtout de 2017 sous Trump, les sanctions américaines ont aggravé la situation en coupant l’accès aux technologies et aux financements. Le potentiel est immense, mais la production est structurellement contrainte.
Comment ce pétrole peut-il devenir une manne pour les États-Unis ?
Du point de vue de la puissance, le pétrole vénézuélien est une assurance stratégique de long terme. Il s’intègre dans un ensemble continental — États-Unis, Canada, Mexique, Colombie, Brésil, Argentine, Venezuela — qui représente près de 40 % de la production mondiale sous contrôle direct ou sous influence potentielle des États-Unis.
Cela permet de peser face à l’Opep [l’Organisation des pays exportateurs de pétrole] et à la Russie, d’influencer les prix, les volumes et les flux. Comme lors de la guerre en Irak [entre 2003 et 2011, censée stabiliser la région et sécuriser l’accès au pétrole], le potentiel est énorme, mais rien n’oblige à maximiser immédiatement la production : c’est une carte que l’on peut graduellement jouer, à des fins géopolitiques.
Donald Trump promet un retour massif des majors étasuniennes au Venezuela. Le risque d’un scénario irakien existe-t-il ?
Clairement. Le cas de l’Irak devrait inviter à la prudence [l’invasion de l’Irak est aujourd’hui largement considérée comme un échec stratégique majeur pour les États-Unis]. C’est un pari audacieux, comme souvent dans la géostratégie américaine.
Ce qui me frappe, c’est que notre siècle, censé être celui de la sortie des énergies fossiles, a commencé par une guerre pour le pétrole en Irak — et se poursuit par d’autres. Depuis le début de cet entretien, nous n’avons pas parlé de climat. Cela dit beaucoup de l’ordre du monde : les logiques de puissance écrasent les logiques environnementales.
Cette stratégie illustre-t-elle ce que certains appellent le « carbofascisme » ?
Je n’utilise pas ce terme. Ce qui m’intéresse, ce sont les mécanismes. Dans notre monde physique, il n’y a pas de puissance — économique, politique et militaire — sans énergie. C’est une réalité brute.
Ce que révèle la situation actuelle, ce sont les logiques de puissance mises à nu. Face à elles, l’Europe est particulièrement exposée, en important quasiment tout le pétrole et le gaz naturel qu’elle consomme.
« L’Europe est dans une impasse géostratégique fatale »
Ses ressources propres sont largement décarbonées — électricité, biomasse —, mais faute de stratégie cohérente, elles ne lui assurent pas une véritable autonomie. L’Europe doit faire de la décarbonation un impératif stratégique, non seulement pour le climat, mais pour sa souveraineté.
Aujourd’hui, elle est prise en tenaille entre Trump et Poutine, les deux principaux exportateurs mondiaux d’énergie, c’est-à-dire de puissance.
Vous liez donc directement décarbonation, souveraineté et démocratie européenne ?
Absolument. Au Shift Project, c’est au cœur de notre message : pour le climat, mais aussi pour que nos démocraties puissent choisir librement leur destin, il nous faut mettre en œuvre les politiques industrielles et celles de la demande qui nous permettront de nous passer de ces combustibles fossiles.
Concrètement, comment cette dépendance énergétique affaiblit-elle l’Europe ?
La seule source abondante de pétrole et de gaz de l’Europe occidentale, la mer du Nord, s’épuise depuis un quart de siècle. Pour compenser, nous avons jugé bon de signer un pacte faustien avec Poutine. L’industrie européenne est en récession depuis l’invasion de l’Ukraine, fondamentalement à cause du prix du gaz. Et nous sommes désormais ultradépendants des importations de gaz de schiste américain.
Quand on parle de vassalisation, ce n’est pas symbolique, c’est très concret. Perdre le contrôle de l’industrie, c’est perdre le contrôle de son destin. Décarboner, c’est le reconquérir.
Nous vivons un instant fatidique dans l’histoire de l’Union européenne. La souveraineté par la décarbonation n’est pas une option idéologique : c’est une nécessité stratégique. Elle suppose des politiques économiques sérieuses, assumées. Certains projets, comme l’hydrogène tel qu’il a été conçu, sont devenus des cimetières d’illusions, preuve que nous n’avons pas été assez rigoureux.
En repoussant la décarbonation, nous nous sommes mis dans une impasse géostratégique fatale.
Comme à l’époque des pionniers de l’Europe, sortir de cette impasse demandera lucidité, cohérence, audace et cohésion. Si elle échoue à sortir des énergies fossiles, l’Europe régressera dans un bourbier. Si elle réussit, elle marquera l’Histoire à jamais et acquerra des avantages inouïs.