Entre voisins, ils se partagent une voiture, et ça marche !
Dans la Drôme, à Pont-de-Barret, la vieille Citroën ZX est utilisée par plusieurs habitants qui se partagent les frais. - © Camille Jacquelot / Reporterre
Dans la Drôme, à Pont-de-Barret, la vieille Citroën ZX est utilisée par plusieurs habitants qui se partagent les frais. - © Camille Jacquelot / Reporterre
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Face au manque de transports en commun, des habitants d’une commune rurale de la Drôme ont fait le choix d’une voiture mutualisée : elle appartient aux voisins qui le souhaitent ! Une initiative citoyenne inédite, qui repose sur l’entraide.
Pont-de-Barret (Drôme), reportage
« Tiens, voilà la voiture qui revient ! » À Pont-de-Barret, sous le soleil de fin d’hiver, une vieille Citroën ZX fait son apparition dans l’une des artères principales de ce village de Drôme provençale de quelque 600 habitants. Au volant, Camille Gandioli roule fenêtres ouvertes avec à l’arrière ses deux enfants, visiblement impatients d’aller se dégourdir les jambes. « Ça y est, la mascotte est de retour », s’exclame la mère de famille en coupant le moteur de ladite « mascotte ». Installée dans la Drôme depuis 2013, cette papetière de métier fait partie de la trentaine de personnes à utiliser, plus ou moins régulièrement, la voiture, partagée par les habitantes et habitants de la commune et leur entourage.
« Au début, on s’est demandé s’il n’y avait pas quelque chose à faire des deuxièmes voitures inutilisées qui dorment dans les garages, alors qu’en zone rurale, beaucoup de personnes ont des difficultés pour se déplacer », racontent Xavier Charles et Adrien Zask, à l’origine du projet, fin 2021.
À peine le temps de commencer à réfléchir à la question que la famille d’Adrien Zask proposait de lui céder la Citroën ZX. « Comme ils habitent Paris, ils ne s’en servaient pas », précise l’ouvrier maraîcher. « À partir de là, c’était parti ! » commente Xavier Charles qui, en un rien de temps, a décidé d’assurer la voiture à son nom — « J’avais le meilleur dossier auprès des assurances ! » rigole-t-il — pour qu’elle puisse être utilisée par quiconque en aurait besoin, dans cette commune rurale non desservie par une ligne régulière.
Carnet et tableau Excel
Pour utiliser le véhicule, rien de plus simple. Sur un groupe Telegram dédié, chacune et chacun note le créneau auquel il souhaite prendre la voiture. Les clés sont à récupérer et à redéposer auprès de Pomme Breysse, la gérante du bar-tabac de la commune, ouvert de 7 à 22 heures, du lundi au dimanche.
Pour l’essence, le fonctionnement est également bien rodé. « Quand on ramène la voiture, on note le kilométrage pour garder une trace de la distance parcourue, explique Camille Gandioli en remplissant le carnet dédié à cet effet. Si on a fait le plein, on le note également. » Le kilomètre est facturé 25 centimes, ce qui permet de couvrir les frais d’essence, d’entretien et les éventuelles réparations.
« C’est vraiment la compta pour les nuls »
Pour s’assurer que les dépenses sont réparties équitablement entre les usagers, Xavier et Adrien font les comptes deux fois par an en se fondant sur le petit carnet qui, le reste du temps, reste dans la boîte à gants. « On a un tableau Excel à deux balles qui nous permet de voir si certains doivent un peu de sous ou si, à l’inverse, il y en a qu’il faut rembourser. C’est vraiment la compta pour les nuls », disent les amis dans un éclat de rire.
Et ça marche. Depuis 2021, la voiture, qui compte à peine plus de 30 000 km au compteur, est utilisée 2 à 3 fois par semaine pour des motifs divers. Ici, quelqu’un dont la voiture est en réparation. Là, une personne qui se déplace uniquement à vélo électrique mais qui, pour des trajets exceptionnels, a besoin d’une voiture. Là encore, quelqu’un dont le véhicule n’est pas en assez bonne forme pour faire de grands trajets, comme cet habitant de Pont-de-Barret qui devait aller chercher sa compagne à Marseille.
Camille Gandioli, elle, partage une même voiture avec son conjoint, ce qui n’a jamais posé de souci jusqu’à ce que ce dernier commence une formation de neuf mois qui le contraint à se servir de la voiture du foyer toutes les semaines, du lundi au vendredi. « D’habitude, je fais tout à vélo mais là, seule avec les enfants, c’était impossible, dit-elle. Entre les trajets à l’école, au centre aéré, chez le médecin et mes activités perso, ça faisait vraiment trop sans voiture. »
Sans la voiture partagée de Pont-de-Barret, Camille en est sûre, son foyer aurait dû acheter une deuxième voiture, avec des conséquences financières importantes.
Un manque criant de transports publics
Christian Deloraine, lui, est luthier à la retraite. À 81 ans, il a lui aussi utilisé la célèbre Citroën ZX à plusieurs reprises, une fois lorsque sa voiture est tombée en panne, une autre quand ses pneus ont crevé. « Je suis célibataire avec de petits revenus. Cette voiture m’a vraiment rendu service », dit-il, sans tarir d’éloges sur cette initiative citoyenne qui attire les regards.
« On reçoit pas mal de coups de téléphone de gens qui veulent faire pareil dans leur village et qui cherchent à avoir plus d’infos, raconte Xavier Charles. C’est une bonne chose, mais je leur dis à chaque fois qu’il n’y a pas de recette miracle pour que ça marche. À chaque territoire son fonctionnement ! Si nous ça a aussi bien marché, c’est aussi et surtout parce qu’il y avait déjà des liens de confiance très fort entre les habitants », insiste le musicien alors que derrière lui, face au bar-tabac, se dessinent les contours de la librairie et de l’épicerie associatives de la commune.
« Dans la Drôme, les liens de solidarité sont très forts, on peut vraiment en être fiers », affirme Marie Pochon, députée écologiste de la troisième circonscription. Dans la commune voisine de Crest, une initiative similaire, bien que plus formelle, permet par exemple à une trentaine d’automobilistes de se partager plusieurs véhicules.
« Le problème, poursuit l’élue, c’est que ces initiatives d’autopartage qui permettent de se déplacer à moindre coût et de limiter son impact environnemental [d’après le ministère de la Transition écologique, un ou une abonnée à un service d’autopartage réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 10 %], émergent aussi et surtout car il y a un manque criant de transports publics et de services de mobilité adaptés dans nos territoires ruraux ! » Et de préciser : « Le système de la débrouille est un système que je constate, pas forcément que je défends. »
Préparer l’après
Dans la ligne de mire de la députée écologiste, le plan France Ruralités. Lancé en grande pompe en juin 2023, ce dernier prévoyait un fonds de soutien de 90 millions d’euros sur trois ans pour « favoriser les alternatives à la voiture individuelle » en milieu rural, soit 30 millions de budget annuel.
« C’est une somme franchement ridicule par rapport à l’étendue des besoins, critique Marie Pochon. Quand on voit les moyens qui sont mis dans le Grand Paris Express [la Cour des comptes a estimé le coût à plus de 30 milliards d’euros à terminaison], on se rend bien compte qu’il y a un fossé entre les investissements en milieux ruraux et urbains. » Et d’enchérir : « On peut se féliciter de la résilience citoyenne et de la capacité des habitants des zones rurales à inventer des solutions avec le système D, mais si on veut mettre fin à la fracture entre les grandes villes et les zones rurales, il va falloir agir, et vite. »
D’ici à ce que « l’État prenne ses responsabilités », comme Marie Pochon le lui enjoint, Xavier, Adrien et les utilisateurs semblent bien décidés à continuer à se retrousser eux-mêmes les manches. « Si cette voiture-ci lâche, car elle date quand même de 1996, on lancera un appel national pour en trouver une autre », affirment les deux amis à l’origine de l’initiative. « Comme toujours, on fera ce qu’on sait faire, partir de la réalité et se débrouiller avec celles et ceux qui veulent monter dans le bateau, disent-ils. Si le pire arrive [politiquement], ça nous permettra de nous appuyer les uns les autres sur des réseaux de solidarité déjà existants. »