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ReportageLuttes

Batteries électriques : dans le Nord, la résistance aux gigafactories

L'usine Automotive Cells Company (ACC), la première "gigafactory" de batteries pour voitures électriques à s'installer en France, entre Douvrin et Billy-Berclau, dans le Pas-de-Calais. Une 3e doit s'implanter à Sambre-Avesnois, mais la résistance s'organise.

Encore une ? Les gigafactories de batteries électriques se multiplient dans le Nord. À Maubeuge, un projet soulève la résistance. Car ces immenses usines consomment massivement terres, eau et électricité.

Vieux-Reng (Nord), reportage

« Au Nord, c’était les corons », mais ce sera aussi les « gigafactories », immenses sites dédiés à la production de batteries pour voitures électriques. Quatre au total sont prévues. L’ouverture des deux premières unités – ACC à Douvrin et Verkor à Dunkerque — n’avaient rencontré aucune résistance : décideurs politiques et médias ont chanté les louanges de ces projets pourvoyeurs d’emplois sur des bassins sinistrés, sans qu’aucune critique – ou presque – ne vienne noircir le tableau. De même, l’arrivée prochaine du taïwanais Prologium à Dunkerque s’est faite sans accroc. Ces usines, pierre angulaire de la stratégie de réindustrialisation souhaitée par le président de la République dans le cadre de France 2030, se développent tranquillement dans la région.

Fin novembre, la Sambre-Avesnois, arrondissement des Hauts-de-France le plus touché par le chômage, a appris qu’elle serait également concernée. Le site de l’aérodrome de La Salmagne — situé dans la commune de Vieux-Reng, à quelques kilomètres de Maubeuge — a été choisi pour l’implantation d’une usine.

Bernard Lachapelle, pilote d’ULM et Marie-Luce Goethals, agricultrice, sont tous deux opposés à ce projet consommateur de terres, d’eau, d’électricité et de métaux rares. © Théo Heffinck / Reporterre

Près de deux mois — et une pétition signée à l’époque par 10 000 personnes — plus tard, l’accueil sur le terrain s’est révélé glacial. Le 20 décembre, sur le parvis de l’hôtel de ville de Maubeuge, 300 manifestants ont crié leur colère à l’initiative de l’Addas (Association de défense et de développement des activités de La Salmagne), qui fédère les opposants aux projets de gigafactories sur le territoire. Mégaphones, pancartes, tracteurs... Le rassemblement a eu lieu en marge du conseil communautaire, où le lancement des études préalables sur le site de l’aérodrome de La Salmagne a été décidé. Parmi les opposants, en plus de simples habitants, se trouvaient des agriculteurs (qui craignent pour la ressource en eau) et des passionnés d’aviation (l’aérodrome serait rasé).

La zone autour de l’aérodrome est inondable. De fortes pluies y ont saturé les champs. © Théo Heffinck / Reporterre

« Ce qui s’est passé à Maubeuge, c’est assez historique. Le seul endroit où y a eu des mouvements comme ça, c’est en Allemagne, lors de l’ouverture de l’usine Tesla », glisse Thomas Jodarowski, président de l’association pour la suppression des pollutions industrielles (ASPI). Elle est l’une des rares organisations à avoir fait entendre son opposition à l’implantation des premières gigafactories dans le Nord.

Un site touristique

Situé dans un écrin de nature, l’aérodrome de La Salmagne a été racheté par l’agglomération Maubeuge-Val-de-Sambre en 2006 pour une bouchée de pain, avec la volonté de dynamiser le tourisme local. Très vite, une école de parachutisme — qui vit Zinedine Zidane y faire son baptême de l’air en 2008 — a vu le jour. « Je fais venir les équipes de France de jeunes chaque année à Maubeuge », assure Sébastien Chambet, entraîneur de parachutisme au niveau national.

De l’autre côté de l’aérodrome, Bernard Lachapelle, dirigeant d’ABC Flight ULM et pilote chevronné, est lui aussi très attaché aux lieux qu’il fréquente depuis un quart de siècle. « Nous sommes un centre d’examen théorique pour les Hauts-de-France. Toute cette histoire [de gigafactory], c’est de la fumisterie », dit celui qui « claqué 500 000 euros » dans son entreprise il y a trois ans.

La priorité devrait être la poursuite du développement touristique de l’aérodrome, assure-t-il. « Plus on arrivera à développer, plus on arrivera à attirer des gens. Ici, on devait avoir une soufflerie [un simulateur de chute libre], mais ça ne s’est pas fait, c’est parti à Lille. Il faudrait promouvoir ce bel endroit », assure celui qui est aussi membre et porte-parole de l’association Addas.

Benoît Tomsen se bat avec force contre le projet de gigafactory. Il est aussi impliqué dans d’autres luttes, notamment en forêt de Mormal, toute proche. © Théo Heffinck / Reporterre

Pourquoi vouloir raser l’aérodrome ? N’y a-t-il pas d’autres endroits disponibles ? « Non, selon Arnaud Decagny, premier vice-président (UDI) de l’Agglomération en charge de l’aménagement et maire de Maubeuge. On avait prévu une zone de 40 hectares, mais cela n’était pas suffisant. On n’était pas prêts. Or, le site de La Salmagne [83 hectares] est maîtrisé par l’Agglomération. » Pour l’édile de Maubeuge, il y avait urgence, vu les demandes des investisseurs : le terrain doit être prêt pour 2026. « C’est une course contre la montre », estime Arnaud Decagny.

« J’ai un taux de chômage élevé »

Devant le manque de foncier disponible pour accueillir un site de grande envergure, l’Agglo a tranché. « J’ai un taux de chômage élevé sur l’arrondissement. Ma responsabilité, c’est de relever la tête et d’avoir une zone en croissance. » En attendant, Arnaud Decagny tempère : « Les études nous permettront de prendre une décision le moment venu. Aujourd’hui, il n’y a rien de fait. Si c’est pour faire des entrepôts avec cent emplois, ce n’est pas la peine. »

Bernard Lachapelle, dirigeant d’ABC Flight ULM et pilote chevronné, est lui aussi très attaché aux lieux qu’il fréquente depuis un quart de siècle. © Théo Heffinck / Reporterre

Le territoire regorge de friches industrielles, mais les élus se plaignent d’un coût de dépollution trop élevé. Un argument irrecevable pour Benoît Tomsen, président de Natur’Hainaut, association locale de défense de l’environnement, en lutte contre le projet. « Bernard Baudoux, le président de l’agglomération [maire communiste d’Aulnoye-Aymeries et poids lourd de la politique locale] était déjà aux commandes il y a vingt ans, et les friches étaient déjà là. Il n’a rien foutu », soupire Benoît Tomsen. « Ils ont leur petit mandat, et ils voient juste leur gloire personnelle. C’est une vue à court terme, il n’y a rien qui bouge », ajoute Marie-Luce Goethals, agricultrice à Vieux-Reng. Contacté, le maire n’a pas donné suite à notre demande d’interview.

Résistance, acte II

Le projet de la Salmagne n’est pas le premier à pointer son nez dans l’arrondissement de l’Avesnois. En 2022, l’entreprise Alteo, basée à Gardanne — réputée pour être à l’origine du scandale des « boues rouges » rejetées en Méditerranée — s’est associé avec le japonais Wscope pour s’installer à Jenlain, village de charme réputé pour sa bière éponyme.

Au programme, 600 millions d’euros d’investissements prévus, pour une gigafactory de 50 hectares amenée à devenir la plus grande usine de séparateurs de batterie du monde. Devant le refus virulent des agriculteurs, les promoteurs n’ont pas demandé leur reste. Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, a fini par annoncer le retrait du projet en mars 2023. Toutefois, l’accord entre Alteo et Wscope tient toujours : se concrétisera-t-il à La Salmagne ?

Le fort de la Salmagne est un lieu de balade apprécié des Maubeugeois. © Théo Heffinck / Reporterre

Nous avons contacté Nord France Invest, l’organisme régional chargé de faire l’interface entre les entreprises et les collectivités, qui a décliné notre proposition d’interview.

Trop gourmand en électricité et en eau

C’est un secret de Polichinelle : une gigafactory est gourmande en métaux rares, en électricité, et l’éventuel projet de La Salmagne ne fera pas exception. « L’usine Envision de Douai consommera à terme 1 920 Gwh, l’équivalent de 863 000 habitants », affirme Thomas Jodarewski, incollable sur les études d’impact du projet. Surtout, elle consomme énormément d’eau. Président de l’association Natur’Hainaut, Benoît Tomsen a suivi avec attention l’affaire de Jenlain, et a travaillé sur le dossier de l’eau, en compagnie de deux hydrologues.

« À Vieux-Reng, on est sur 25 000 à 30 000 personnes alimentées par an. La nappe fait 1,2 million de m3. Dans l’hypothèse où ils prennent 4 500 m3 par jour, on sera entre 1,2 et 1,6 million de m3 par an. Vous allez les trouver où ? Le préfet ose sortir des arrêtés pendant la sécheresse, et le même vient dire qu’on va pomper pour les batteries. Et que deviendra l’eau utilisée ? » s’indigne Benoît Tomsen. À titre de comparaison, la gigafactory de Douvrin va consommer près d’1 million de m33/an.

Le site de l’aérodrome serait rasé. © Théo Heffinck / Reporterre

« S’ils viennent ici, ce n’est pas pour la beauté du paysage, ni pour faire plaisir. C’est parce qu’ils veulent pomper le pognon, et puiser la nappe », conclut Benoît Tomsen. Le projet pourrait aussi aggraver une situation déjà délicate en termes de pollution de la nappe phréatique — notamment à cause des nitrates ou des pesticides.

Enfin, l’aérodrome est situé dans une zone marécageuse et inondable. Sachant que le département voisin du Pas-de-Calais vient d’être durement touché, artificialiser les sols est contestable. Pourtant, dans la presse locale, les élus défenseurs du projet assument la nécessité de se dépêcher avant la mise en application de la loi zéro artificialisation nette (ZAN). « Le ZAN arrive pour 2030. On a encore une petite marge de manœuvre », assurait le président de l’Agglomération de Maubeuge Bernard Baudoux dans La Voix du Nord. Ce que nous a confirmé Arnaud Decagny, le maire de Maubeuge et VP de l’Agglo : « Pour nous, ce sera l’un des derniers grands projets, à cause de la loi. »

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