Bercy récupère l’énergie, un mauvais coup pour l’écologie
Bruno Le Maire, en plus d'être aux manettes de l'Économie et des Finances, dirigera désormais aussi la politique énergétique de la France. - Arthur Weidmann / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
Bruno Le Maire, en plus d'être aux manettes de l'Économie et des Finances, dirigera désormais aussi la politique énergétique de la France. - Arthur Weidmann / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
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L’énergie passe sous le giron du ministère de l’Économie suite au remaniement du gouvernement. Un ministère dirigé par Bruno Le Maire, fervent promoteur du nucléaire.
Une preuve supplémentaire de l’obsession d’Emmanuel Macron pour le nucléaire et de son désintérêt total pour l’écologie. Lors du remaniement annoncé jeudi 11 janvier, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire a récupéré le portefeuille de l’énergie. Cette question était jusqu’alors portée par la ministre de plein exercice Agnès Pannier-Runacher, en charge de la transition énergétique mais aussi du climat.
« Avoir la responsabilité de l’énergie, c’est se donner les meilleures chances d’accélérer la réindustrialisation du pays et la réalisation du programme nucléaire français », a réagi Bruno Le Maire dans un entretien accordé au Figaro. Ce programme, décrit dans l’avant-projet de loi pour la souveraineté énergétique, vise à prolonger le fonctionnement des cinquante-six réacteurs nucléaires existants au-delà de soixante ans, à construire quatorze EPR2 et à remettre en état l’usine de retraitement des combustibles usés de La Hague et l’usine de fabrication de combustible Mox Melox.
« Nous avons un atout maître : l’énergie nucléaire »
Le ministre de l’Économie devrait s’acquitter de cette tâche avec enthousiasme : il a déjà défendu bec et ongles le financement du nucléaire à l’échelon européen et orchestré la renationalisation d’EDF. C’est aussi lui qui a accompagné le nouveau PDG d’EDF, Luc Rémont, pour sa première sortie publique à la centrale nucléaire de Penly, où doit être construite la première paire d’EPR2.
« Nous avons un atout maître : l’énergie nucléaire. Que diable sommes-nous allés critiquer cet atout maître ? Mais que diable sommes-nous allés remettre en cause ce qui est notre atout décisif pour notre économie, pour notre compétitivité, pour la lutte contre le changement climatique au XXIᵉ siècle ? », avait-il alors déclaré, dans une vibrante déclaration d’amour à l’atome et à l’électricien français.
Énergie et environnement, la fin d’une histoire
Pour les écologistes, la nouvelle est beaucoup moins réjouissante. C’est la première fois depuis dix-sept ans que ce secteur quitte le giron d’un ministère de l’Écologie ou apparenté. L’administration de l’énergie, appelée à l’époque Direction de l’énergie et des matières premières, avait été rattachée au super-ministère de l’écologie de Jean-Louis Borloo sous la présidence de Nicolas Sarkozy, en 2007.
Un an plus tard, elle a été renommée Direction de l’énergie et du climat (DGEC) pour préparer le sommet de Copenhague. « Cela a été une véritable réorientation de la politique de l’énergie. On a considéré que la priorité était désormais le développement durable et la réduction des émissions de gaz à effet de serre », explique à Reporterre l’avocat en droit de l’environnement et de l’énergie Me Arnaud Gossement.
Concrètement, l’intérêt de ce grand ministère est de centraliser « les différents leviers de la transition énergétique — les transports, le bâtiment, l’énergie — en ayant un regard sur leur impact environnemental », dit à Reporterre la directrice des programmes du Réseau Action Climat, Anne Bringault. Qui s’interroge : maintenant qu’il a disparu, quid de la prise en compte de l’environnement dans les choix énergétiques et de la cohérence de la transition ?
Coup de pouce
Pour la filière nucléaire, ce transfert représente un coup de pouce plus qu’un avantage décisif. Depuis le discours d’Emmanuel Macron en février 2022 à Belfort qui marque le redémarrage de l’atome, l’exécutif multiplie les mesures pour parvenir à ses fins. Le ministère de la Transition énergétique a ainsi été créé trois mois plus tard « pour relancer le nucléaire », rappelle Anne Bringault. « Agnès Pannier-Runacher a tout à fait fait le job qu’on attendait d’elle à ce niveau-là. »
Il y a aussi eu la loi d’accélération du nucléaire, le projet de fusion entre l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) et l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et l’avant-projet de loi pour la souveraineté énergétique. Même le coût du nucléaire actuel et à venir — 66 milliards d’euros pour le prolongement de la durée de fonctionnement des réacteurs existants, 52 milliards d’euros pour la construction de six EPR2 — est censé être assuré par la nationalisation d’EDF et le nouveau prix de l’électricité nucléaire l’an dernier. « On avait déjà un gouvernement très pronucléaire, les choses étaient déjà engagées », résume Anne Bringault.
C’est surtout pour les autres secteurs énergétiques que le changement risque d’être difficile. « Le budget de l’énergie sert aussi au soutien aux énergies renouvelables, aux mesures de maîtrise de la demande, à la rénovation thermique des bâtiments. Jusqu’à présent, ces choix faisaient l’objet d’arbitrages et parfois de tensions entre le ministère de l’Écologie et celui de l’Économie. Si ces arbitrages sont internalisés dans les administrations de Bercy, cela risque de favoriser encore plus le nucléaire au détriment des autres options », redoute Yves Marignac, expert énergie et nucléaire et porte-parole de l’association négaWatt interrogé par Reporterre.
Plusieurs acteurs de la filière des énergies renouvelables ont déjà exprimé leur inquiétude. « Il est probable que dans les mois à venir, il n’y ait au minimum pas de décisions favorables aux énergies renouvelables, type mesures de simplification. Il est même possible qu’un certain nombre d’outils soient remis en cause, comme les calendriers d’appels d’offres pour l’achat d’énergies renouvelables », abonde Me Arnaud Gossement.
Anne Bringault, elle, est plus optimiste. L’exécutif a déjà exprimé la volonté de développer de grandes filières pour le solaire et l’éolien en mer, qui sont matures, assure-t-elle. Le problème risque plutôt de se trouver dans le pilotage des projets au plus près du territoire. Jusqu’alors, l’énergie était cogérée par le ministère de la Transition énergétique et celui de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. « L’enjeu territorial, le lien avec les collectivités est majeur dans le déploiement des énergies renouvelables, dit-elle. Avec ce transfert, on risque d’oublier cette implication pourtant nécessaire des territoires et passer à une vision portée par les grandes entreprises. »
La sobriété à la trappe ?
Les leviers de la transition énergétique qui risquent réellement de passer à la trappe sont la sobriété et les économies d’énergie. « Bercy ne voit pas ces sujets d’un bon œil, considérant que ça va faire perdre de l’activité », observe Anne Bringault. Une dernière grande incertitude plane sur rien moins que… le climat. « Agnès Pannier-Runacher allait aux COP et négociait les sujets climatiques au niveau européen. Elle était en charge de l’élaboration de la stratégie nationale bas-carbone », rappelle l’experte.
Qui va récupérer ces missions ? « Si c’est Bercy, qui n’est pas dans le même pôle que le ministère des Transports ou le ministère du Logement en charge des secteurs les plus émetteurs, c’est quand même une grosse source de préoccupation. » Pour l’heure, le suspens reste entier, les noms des secrétaires d’État devant être annoncés ultérieurement.
« La planification écologique n’a pas du tout été évoquée par Gabriel Attal »
Par ce transfert, Emmanuel Macron cherche aussi à draguer l’électorat de droite à l’approche des élections européennes. Son idée est de gommer au maximum les questions écologiques entourant la production énergétique, et de mettre en avant les enjeux de souveraineté. Un glissement qu’a déjà opéré l’exécutif en remplaçant la loi « énergie climat », qui n’a jamais vu le jour, par un avant-projet de loi « pour la souveraineté énergétique ».
« La planification écologique n’a pas du tout été évoquée par Gabriel Attal depuis sa prise de fonction, commente Anne Bringault. Emmanuel Macron ne l’évoque quasiment plus. Le gouvernement préfère mettre l’accent sur la souveraineté industrielle et ce qui est présenté comme la souveraineté énergétique. » Ceci, « alors qu’il est absolument faux de dire que le nucléaire contribue à la souveraineté de la France. L’uranium n’est pas extrait à Vesoul », ironise Me Arnaud Gossement.