Briser l’omerta : des journalistes bretons s’unissent face aux pressions de l’agro-industrie

Durée de lecture : 11 minutes

9 juillet 2020 / Klervi Le Cozic (Reporterre)



En Bretagne, des journalistes se sont réunis en collectif contre la « loi du silence » imposée par l’agroalimentaire. Procès-bâillons, intimidations... Ils dénoncent l’omerta qui règne autour du secteur agroindustriel et la difficulté d’exercer leur métier.

Quinze journalistes viennent de créer le collectif Kelaouiñ — Kelaouiñ signifie « informer » en breton — qui lutte pour la liberté d’informer sur l’industrie agroalimentaire en Bretagne. Menaces, pressions, poursuites judiciaires, auto-censure... Ils dénoncent l’omerta qui règne autour du secteur agroindustriel et la difficulté d’exercer leur métier.

Dans les témoignages des journalistes, pas de pneus crevés. Mais des pressions souvent insidieuses, qu’ils ne veulent plus taire. « Un coup de fil de l’agroalimentaire à une rédaction, ça n’arrive jamais. C’est beaucoup plus pernicieux... » souligne Pierre-Yves Bulteau, journaliste et membre du collectif. Pour Hélène [1], pigiste dans la région, « ces pressions, sans être hyper spectaculaires, finissent par influencer le travail des journalistes ».

Elle a choisi de témoigner anonymement de ce qu’elle a vécu après la publication d’une enquête sur une pratique agricole controversée : « J’ai reçu un SMS d’une chambre d’agriculture me disant qu’elle voulait porter plainte. Puis un courriel d’un laboratoire de recherche public qui disait que j’avais écrit des fake news. Ils m’ont demandé d’écrire un correctif et m’ont signifié que si je refusais, ils entameraient des poursuites pour diffamation. » Une réaction disproportionnée, estime-t-elle. « Quand quelqu’un n’est pas content d’un papier, on s’explique. Si nécessaire, il y a un droit de réponse. Mais une menace de procès, c’est assez violent. » Pour la journaliste pigiste, « la technique de dissuasion des procès-bâillons fonctionne très bien. C’est de l’intimidation. »

La journaliste Inès Léraud a également fait l’objet de menaces de poursuites à la suite de ses enquêtes bretonnes. Fin 2019, Christian Buson, président du GES — un bureau d’études environnementales mis en cause dans l’enquête que la journaliste a réalisé pour la Revue dessinée Algues vertes, l’histoire interdite (éditions La Revue dessinée — Delcourt, 2019) — lui a intenté un procès en diffamation. L’ouvrage ne fait pourtant que citer ses propos lors d’une conférence filmée par France 3. En janvier 2020, Christian Buson a finalement renoncé à sa plainte quelques jours avant l’audience. Dans sa bande dessinée, Inès Léraud évoque aussi les menaces du chargé de communication de la préfecture des Côtes-d’Armor. Aujourd’hui, la journaliste explique à Reporterre :

« C’était fou qu’un représentant de l’État laisse aussi clairement entendre que le sujet était gênant et cherche à m’intimider, je n’avais jamais vu ça. »

« Si tu écris sur l’agroalimentaire, tu sais que tu seras relu très attentivement avant la publication par la direction »

À la suite d’une enquête parue dans le média Basta sur le groupe Chéritel, grossiste en fruits et légumes, pris en flagrant délit de « franciser » des tomates venues d’ailleurs, Inès Léraud a fait l’objet d’une poursuite pour diffamation. Son procès aura lieu les 20 et 21 janvier prochain devant le tribunal de grande instance de Paris. « Le cas d’Inès Léraud n’est que la partie immergée de l’iceberg » souligne Erwan [2], membre du collectif et journaliste précaire qui a travaillé au journal Le Télégramme. Il préfère ne pas donner son vrai nom « de peur de ne plus retrouver de travail au sein des journaux locaux qui m’embauchent ». Pour lui, « la presse bretonne doit composer avec l’agroalimentaire tout comme les collectivités locales, le milieu associatif et chaque citoyen individuellement. On doit faire attention à ce qu’on dit par peur de subir des pressions... C’est systémique ».

La journaliste Inès Léraud a fait l’objet de menaces de poursuites à la suite de ses enquêtes bretonnes, sur les algues vertes notamment.

Parfois, estime t-il, les pressions viennent de l’intérieur même des rédactions. « C’est un secret de polichinelle : si tu écris sur l’agroalimentaire, tu sais que tu seras relu très attentivement avant la publication par la direction. Dans l’article, si on donne la parole à des opposants, il faut absolument laisser de la place, voire plus de place, au syndicat FNSEA, la chambre d’agriculture ou les représentants de l’agro-industrie. À l’inverse, vous lirez rarement la parole des opposants dans un article qui parle d’un nouveau projet agroalimentaire », dénonce Erwan.

Pour exemple, il se souvient des journaux du Télégramme parus le 5 septembre 2018. « La veille, des pseudos manifestations de salariés avaient été organisées devant les sites de Triskalia à l’appel de la direction, pour dénoncer le « Triskalia bashing » dont la coopérative faisait l’objet d’après eux. » Triskalia était notamment poursuivie pour l’intoxication de salariés ayant travaillé dans des entrepôts de pesticides. « Le lendemain de ces manifestations, toutes les antennes locales du Télégramme concernées avaient chacune écrit un compte-rendu avec le témoignage des dirigeants, et une pleine page dans toutes les éditions donnait aussi la parole à Triskalia » énumère Erwan. Pour lui, « ce jour-là, Le Télégramme a été le journal de Triskalia ».

Les pressions commencent parfois très tôt. C’est ce qu’ont constaté deux étudiantes en journalisme de l’IUT de Lannion, lors d’une immersion à l’hebdomadaire Le Poher, en Centre-Bretagne en 2017. « Contrairement aux articles des autres étudiants, leur enquête sur l’ouverture d’une nouvelle usine de lait en poudre à Carhaix-Plouguer (29) n’a pas été publiée, raconte le journaliste Pierre-Yves Bulteau qui enseignait à l’IUT à l’époque. L’enquête révélait, contrat à l’appui, que contrairement à la promesse d’emplois pérennes pour dix ans, les investisseurs chinois de Synutra se réservaient le droit de quitter Carhaix en fonction de la rentabilité financière du projet. » Ce qui a fini par arriver deux ans plus tard. Mais au moment de l’inauguration, on préfère la version optimiste « de la bouffée économique » offerte à ce territoire régulièrement frappé par la crise du lait. « Un responsable éditorial a alors refusé la publication de l’enquête sous prétexte qu’elle manquait de contradictoire alors que les étudiantes avaient proposé à la direction de l’usine de s’exprimer, en vain. Il avait surtout anticipé que la sortie de l’enquête sur « son » territoire aurait pu fermer les sources aux journalistes du Poher. »

L’enquête a finalement été publiée sur la plateforme en ligne Alimentation générale. « Il n’y a pas eu de poursuites lors de sa publication. Ça montre bien que ce n’est pas le fond qui était en question mais bien le rapport aux sources, notamment institutionnelles. Pas évident quand on travaille sur un petit territoire où l’on rencontre ceux sur qui l’on écrit à la boulangerie », conclut Pierre-Yves Bulteau.

De telles histoires sont courantes en Bretagne, d’où la création du collectif Kelaouiñ : « On ne monte pas ce collectif pour se plaindre, prévient Pierre-Yves Bulteau. On en parle parce que ces pressions vont de pair avec le droit de savoir des citoyens sur ce qui se passe autour de chez eux. »

« L’agriculture a sorti la Bretagne de la misère donc beaucoup ne veulent pas cracher dans la soupe »

D’où viennent ces pressions ? En Bretagne, « l’agroalimentaire continue à être une zone interdite », dénonce encore le collectif Kelaouiñ. « Le secteur agroalimentaire a une place écrasante : il emploie près d’un tiers des Bretons dans l’élevage, l’industrie, l’export… ajoute Hélène, membre du collectif. Sans compter que c’est l’agriculture qui a sorti la Bretagne de la misère donc beaucoup ne veulent pas cracher dans la soupe. »

Pour comprendre l’autocensure de la presse locale sur ces sujets, on peut aussi, tout simplement, feuilleter les journaux et regarder les publicités. « Les distributeurs sont aussi de grands annonceurs », pointe Christian Jacquiau. En 2000, cet économiste et journaliste a publié Les coulisses de la grande distribution (Albin Michel). À sa sortie, l’ouvrage a fait l’objet d’une couverture médiatique assez limitée dans les titres bretons. Pour l’auteur, la raison est évidente : la crainte de perdre des annonceurs. « Même le rédacteur en chef toutes éditions de Ouest-France de l’époque a fait volte-face alors qu’il voulait consacrer une double page sur mon livre, relate-t-il. Finalement l’article n’est jamais sorti, d’abord sous prétexte d’un manque de place, puis il n’a même plus répondu au téléphone. » D’après l’Union de la presse en région (UPREG), la publicité représentait 754 millions d’euros de recettes soit 35 % du chiffre d’affaire total de la presse quotidienne en région en 2014.

Triskalia était notamment poursuivie pour l’intoxication de salariés ayant travaillé dans des entrepôts de pesticides.

Ainsi, pour Christian Jacquiau, « acheter des pages, c’est influer sur la ligne éditoriale ». L’autocensure des médias est selon lui visible dans le choix des sujets : « Chaque année, il y a des mobilisations de producteurs contre les prix bas, des sujets sur les suicides chez les paysans. On lit qu’ils gagnent très peu pour vivre mais on ne parle jamais des marges arrières imposées par la grande distribution, on ne remonte jamais la filière », énumère le journaliste. La raison ? « Dire ça, c’est remettre en cause le système de la grande distribution. Ce n’est pas une vraie corruption mais on fait comprendre que le journal a besoin des industriels et de la grande distribution pour payer la publicité et que ce sont eux qui le font vivre. »

Le syndicat agricole majoritaire FNSEA incite ses adhérents à s’engager en politique

Au fil de ses reportages bretons, pour lesquels elle a posé ses valises au cœur de la Bretagne, Inès Léraud a documenté ce qu’elle nomme « la fabrique du silence ». « J’ai entendu beaucoup d’histoires de pression, de censure, la peur d’avoir des ennuis avec le syndicat ou de perdre son travail », dit-elle à Reporterre. À la suite de ses enquêtes, la journaliste a elle-même subi des dénigrements. Certaines personnes qu’elle avait interrogées en ont également pâti. « Un parent d’élève qui avait témoigné a reçu une menace de mort devant l’école, par quelqu’un lui faisant signe qu’il allait lui trancher la gorge. » Morgan Large, conseillère municipale de l’opposition à Glomel, avait évoqué au micro d’Inès Léraud la collusion entre les intérêts des industriels et agriculteurs locaux et leurs positions d’élus. Les subventions de la radio dans laquelle elle travaille ont été supprimées par la commune après la diffusion de l’émission. Pour Morgan Large, « les subventions publiques ne devraient pas permettre de punir ou récompenser ceux qui parlent ou ceux qui se taisent ». Car c’est notamment « par crainte pour leur subvention, du fait de l’influence au sein du conseil régional de personnes en charge de l’agriculture » que les éditions Skol vreizh ont renoncé à publier une version bretonne de la bande dessinée d’Inès Léraud et de Pierre Van Hove sur les algues vertes.

Planche tirée de la BD d’Inès Léraud sur les algues vertes.

Les collusions entre le monde agricole et politique sont fréquentes en Bretagne. Le président de Triskalia, Georges Galardon a été réélu pour un cinquième mandat à Sainte-Tréphine (Côtes-d’Armor) lors du premier tour des municipales, en mars. Il est aussi vice-président en charge de l’attractivité économique de la communauté de communes du Kreiz Breizh. Quand au syndicat agricole majoritaire FNSEA, il incite ses adhérents à s’engager en politique. Ainsi, en janvier, au micro de France Bleu, le président de la FDSEA du Morbihan appelait les agriculteurs à se présenter aux municipales : « Si on ne prend pas la place, ce sont ceux qui nous tapent dessus, qui vont la prendre. »

Même discours chez son homologue finistérien : « Nous allons devoir compter sur nos propres forces pour isoler nos détracteurs. Dans nos campagnes, dans les mairies, dans les écoles, dans les associations, ne laissons plus d’espace aux pisseurs involontaires, aux Coquelicots [3], à [l’association de défense des animaux] L214 et compagnie. »

Dans leur lettre à la région Bretagne, soutenue par une pétition citoyenne signée par près de 40.000 personnes [4], les membres du collectif Kelaouiñ réclament la création d’un observatoire régional pour la liberté d’informer. « Cet observatoire devra intégrer des journalistes mais aussi des citoyens, des chercheurs. Il faut aussi un service juridique pour protéger ceux qui enquêtent », détaille Pierre-Yves Bulteau, qui y voit un signal fort. Un projet salué par le président de la région Bretagne, qui se dit « très attaché à la liberté de la presse ». Loïg Chesnais-Girard, contacté par Reporterre, explique ainsi :

« Je confirme que des entreprises qui ne respecteraient pas ce principe [de liberté de la presse] ne pourraient plus avoir des aides de la région. »





[1Le prénom a été modifié.

[2Le prénom a été modifié.

[3Des personnes en lutte contre les pesticides se sont fédérés au sein du mouvement des Coquelicots en 2019.

[4Parmi les signataires, 217 journalistes bretons ou ayant travaillé en Bretagne et 267 journalistes exerçant ailleurs en France.


Lire aussi : Algues vertes en Bretagne : 4 points pour comprendre le problème

Source : Klervi Le Cozic pour Reporterre

Photos :
. chapô : Élevage de poulets. L214
. Illustration tirée de la BD Algues vertes, l’histoire interdite. © Delcourt, 2019 - Léraud - Van Hove
. Triskalia. © Vincent Feuray/Reporterre
. Algues vertes. © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre

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