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ReportageÉnergie

Brûler du plastique pour le climat, le futur « poison » de Taïwan ?

Oliver Yeh, directeur technique de l'entreprise Longshun Green Energy Technology à Taïwan, devant un tas de combustibles solides de récupération, des déchets plastiques déchiquetés et compressés sous forme de boudins inflammables.

À Taïwan, des entreprises transforment des déchets non-recyclables en combustible pouvant remplacer le charbon. Des détritus largement plastiques désormais considérés comme une énergie renouvelable.

District de Liuying (Taïwan), reportage

Dans la zone industrielle de Liuying, dans le sud de Taïwan, l’odeur de poubelle qui émane d’un grand hangar gris ne laisse aucun doute : nous voici arrivés devant les locaux de Longshun Green Energy Technology. Pour produire son « énergie » qu’elle qualifie de « verte », cette entreprise de 130 employés utilise des détritus non recyclables, notamment plastiques. Déchiquetés, mélangés et compressés, ils finissent en boudins inflammables d’une quinzaine de centimètres de long, appelés combustibles solides de récupération (CSR).

Chaque jour, des camions viennent déposer des déchets industriels dans cette petite usine. Dans les tas qui montent jusqu’à trois mètres, on voit de vieux tapis de polyuréthane, des anneaux de plastique, et beaucoup de vieilles nippes collectées par Uniqlo et H&M dans le cadre de leurs programmes de recyclage des vêtements usagés.

À l’intérieur de l’usine, où de nouveaux déchets sont déposés quotidiennement. © Rémy Bourdillon / Reporterre

« Les entreprises nous paient pour prendre leurs déchets, c’est notre première source de revenus », explique le directeur technique de Longshun, Oliver Yeh. Cela permet de produire un combustible bon marché, moins cher que le charbon, dont la vente à des cimenteries, papeteries et centrales thermiques représente la seconde entrée d’argent pour cette compagnie pionnière à Taïwan, fondée en 2019.

Bien que la définition officielle des CSR inclue quasiment tous les déchets non dangereux, dont des matières organiques comme le bois, certains produits ici sont faits à 100 % de plastique.

« On connaît la meilleure recette pour chaque matière »

Avec son ami Albert Chen — les deux ont fait un doctorat en génie environnemental à l’Université nationale de science et de technologie de Kaohsiung —, Oliver Yeh a développé de A à Z la technologie pour homogénéiser et mélanger mécaniquement, « sans aucun additif », les ordures triturées.

« En dix ans d’expérience, on a récolté beaucoup de données, donc on connaît la meilleure recette pour chaque matière », affirme l’ingénieur en montrant d’étonnants échantillons : des cylindres blancs sont obtenus à partir de chutes d’une usine de mégots de cigarettes, d’autres lisses et durs contiennent des semelles de chaussures, et certains sont même faits à partir de la fine couche imperméabilisante qui rend non recyclables les gobelets de café…

L’équipe dirigeante de Longshun Green Energy Technology présente les différents échantillons issus de leur remodelage des déchets. © Rémy Bourdillon / Reporterre

Déjà courant dans certains pays d’Europe comme l’Allemagne, le recours aux CSR doit aider Taïwan à résoudre un problème criant : sur cette île grande comme la Belgique et peuplée de 23 millions d’habitants au mode de vie consumériste, les décharges débordent, à tel point que des dépotoirs clandestins apparaissent parfois dans les campagnes. Impossible de brûler les plastiques non-recyclables dans les incinérateurs car leur capacité calorifique élevée, semblable à celle du charbon, les endommagerait.

Moins polluant que le charbon importé

D’où l’idée de substituer, au moins en partie, des CSR au charbon utilisé par les industries lourdes. Ainsi, Taïwan espère réduire sa dépendance à l’importation d’énergie (98 % de sa consommation) et améliorer son bilan carbone : une étude de l’Université nationale Cheng Kung a déterminé que la combustion des produits de Longshun émettait 29 à 33 % moins de gaz à effet de serre (GES) que le charbon importé d’Australie ou d’Indonésie. Tout cela en respectant les standards de classe 1 (la plus sévère) de l’Union européenne en ce qui a trait à la concentration en chlore, mercure, plomb et cadmium, d’après un échantillonnage mené indépendamment par un client de l’entreprise.

Les CSR ont tellement l’air de la solution miracle que le gouvernement taïwanais les a inscrits sur sa feuille de route vers la carboneutralité pour 2050.

Une ligne de production de CSR dans l’usine. Ils seront ensuite vendus à des cimenteries, papeteries et centrales thermiques. © Rémy Bourdillon / Reporterre

Plus surprenant encore, ils sont considérés comme énergie renouvelable sur l’île, au même titre que toute énergie produite à partir de déchets. Le raisonnement est simple : la source est intarissable, puisque de nouveaux détritus arrivent chaque jour dans les déchetteries. Nul besoin de prendre beaucoup de recul pour voir où ça cloche : puisque le plastique est fait de pétrole, c’est en définitive des combustibles fossiles qu’on brûle sous couvert d’énergie « verte ».

« Une fraude qui a surtout pour but de faire disparaître les déchets »

Les écologistes taïwanais que nous avons interrogés ne sont pas fermés à l’idée d’utiliser des CSR dans les grandes industries qui tournent habituellement au charbon et qui sont équipées de chaudières très performantes limitant l’émission de particules fines. Mais ils sont atterrés de l’utilisation du terme « renouvelable », qui ne correspond pas du tout à la définition de l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena).

« Classer les CSR en énergie renouvelable, c’est une fraude qui a surtout pour but de faire disparaître les déchets », dit Lin Jeng-Han, chercheur spécialisé dans la question des déchets industriels à l’Université communautaire de Tainan.

Des standards qui « permettent de brûler toutes sortes de plastiques mélangés »

Venu avec nous visiter l’usine de Liuying, ce spécialiste a trouvé la démarche de Longshun sérieuse : « Cet exemple montre qu’on est capables de produire des CSR selon les meilleurs standards internationaux, donc les autres fabricants doivent suivre ce niveau de qualité », commente-t-il, tout en étant pessimiste concernant ce dernier point. Car, au contraire, les critères fixés par le gouvernement taïwanais sont peu contraignants, correspondant aux classes 4 et 5 des normes européennes (les plus souples) [1].

Selon Oliver Yeh, l’objectif est d’inciter le plus d’acteurs possible à rejoindre cette jeune industrie — et ça marche : il y a déjà cinquante producteurs à Taïwan, dont la moitié apparue dans les trois dernières années. Mais cela impliquera une certaine pollution de l’air. « Ces standards permettent de brûler toutes sortes de plastiques mélangés, dont on ne connaît pas exactement le contenu et qui émettent beaucoup de cendres », prévient Hsieh He-lin, secrétaire général de l’ONG environnementale Taïwan Watch.

Ce tas de déchets, où l’on voit par exemple de nombreuses plaquettes de plastique, vient d’une décharge clandestine. © Rémy Bourdillon / Reporterre

C’est surtout la prolifération des centrales électriques privées qui inquiète les écologistes. En effet, la classification comme énergie renouvelable s’accompagne d’un tarif préférentiel : la compagnie nationale d’électricité, Taipower, achètera le courant à base de CSR à 3,95 dollars taïwanais le kWh (0,12 euros), contre 2 dollars pour l’énergie non renouvelable.

Pourtant, le ministère de l’Environnement reconnaît que la réglementation est désuète : « Jusqu’à présent, les chaudières n’avaient pas besoin d’être testées pour la dioxine car le combustible ne contenait pas de chlore », a déclaré un de ses porte-paroles au magazine Business Weekly. Cela n’est plus vrai avec les CSR de faible qualité, raison pour laquelle les trois projets de centrales actuellement en branle dans la ville de Taoyuan, dont une qui brûlera 400 tonnes de CSR par jour, ont soulevé des protestations de la population.

« La perspective de réaliser du profit peut inciter certains à importer des déchets »

Responsable des questions écologiques pour le petit New Power Party, la députée Chen Jiau-hua craint que les ingrédients d’une dérive ne soient réunis et se bat pour que la mention des déchets disparaisse de la loi sur les énergies renouvelables. « La perspective de réaliser du profit peut inciter certains à importer des déchets pour produire des CSR », prévoit-elle.

À Taïwan, seuls les déchets plastiques triés alimentant l’industrie locale du recyclage peuvent être importés, mais, dans les faits, « il n’y a pas assez de personnel aux douanes ou dans les administrations régionales pour vérifier », assure Lin Jeng-Han, qui sait grâce à quelques « espions » sur le terrain que la règle est souvent contournée.

Pour sensibiliser la population au problème d’accumulation des déchets à Taïwan, un couple est allé prendre ses photos de mariage devant une décharge. © Shau Yun Hsueh / Greenpeace

Si tout se passe comme prévu, la demande de CSR sera gigantesque : Longshun estime qu’elle pourrait atteindre 73 000 tonnes par mois, alors que son usine de Liuying, pourtant de loin la plus grosse de l’île, ne peut livrer que 50 000 tonnes par an. La compagnie bâtit en ce moment une deuxième fabrique, mais on sera encore très loin du compte.

« En transformant nos déchets en énergie, il n’y a aucune motivation pour les réduire à la source, alors que ce devrait être la priorité », dit Hsieh He-lin. Lancée à la va-vite, la solution miracle pourrait rapidement se transformer en poison sans encadrement plus strict.



Et en France ?

En France aussi, la filière CSR se développe. Depuis 2016, cinq appels à projets ont été lancés par l’Agence de la transition écologique (Ademe), qui ont permis de financer dix-sept centrales électriques pour une puissance totale de 600 MW. Dans l’Hexagone, les CSR, qui peuvent inclure tous les déchets non recyclables (et donc tous les plastiques), ne sont pas considérés comme une énergie renouvelable : le directeur du service Économie circulaire et déchets de l’Ademe, Roland Marion, préfère les qualifier d’« énergie de transition ».

Le potentiel de développement de la filière est toutefois limité par le fait que le mix énergétique français dépend peu du charbon, au contraire d’autres pays comme l’Allemagne ou Taïwan. Roland Marion note aussi des obstacles d’ordre économique — les investissements sont dix à quinze fois supérieurs à ceux d’une installation fonctionnant au gaz naturel — et logistiques, puisqu’il est nécessaire de « mettre en place un maillage à l’échelle des territoires pour la combustion des CSR » tout en respectant « la hiérarchie des modes de traitement des déchets ».

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