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Bûcherons et coléoptères menacent la dernière forêt primaire d’Europe

10 juin 2017 / Benjamin Larderet (Reporterre)



Une vague de coléoptères décime les épicéas de la plus vieille forêt du continent, à Bialowieza, en Pologne. Un phénomène naturel dont veulent se saisir les industriels de la sylviculture pour mettre en exploitation ce massif exceptionnel. Les écologistes s’y opposent.

Actualisation - Jeudi 8 juin au matin, des écologistes polonais ont empêché la coupe des arbres de la forêt de Bialowieza, à l’est de la Pologne.

Une quinzaine d’écologistes membres de Greenpeace et de l’organisation de défense de l’environnement Dzika Polska (La Pologne sauvage) ont bloqué l’accès aux lourds engins forestiers. Située à la frontière entre la Pologne et le Belarus, Bialowieza est l’une des dernières grandes forêts primaires d’Europe. Elle est connue pour accueillir la plus grande population de bisons d’Europe. Détails ici.


  • Białowieża (Pologne), reportage Publié le 10 mai 2017

Depuis le XVIIIe siècle, les rois de Pologne, puis les tsars, ont fait de la forêt de Białowieża leur réserve de chasse personnelle, avec comme gibier de choix les bisons européens. La menace de perdre la tête en cas d’incursion sur le territoire royal a sanctuarisé l’endroit jusqu’au XXe siècle. C’est par ce concours de circonstances extraordinaire que la dernière forêt à caractère primaire d’Europe existe encore aujourd’hui. Primaire, c’est-à-dire que la forêt n’a jamais été exploitée pour son bois et a donc pu évoluer quasiment naturellement.

Parce que l’homme n’y intervient pas, ce massif forestier abrite des écosystèmes d’une richesse sans équivalent sur le continent. Au-delà de la simple collection d’espèces, ce sont également les interactions et les comportements qui sont uniques. De nombreux scientifiques travaillent sur place pour étudier le fonctionnement de cette forêt vierge, protégée par l’Unesco depuis 1992.

Mais la forêt de Białowieża est aujourd’hui menacée par une espèce invasive qui touche une bonne partie de l’Europe. Un petit coléoptère de la sous-famille des scolytes (Ips typographus) fait des ravages parmi les épicéas. Long de quelques millimètres, il pond sous l’écorce des arbres déjà affaiblis par le réchauffement climatique et donne le coup de grâce aux épicéas qui finissent par tomber sous l’assaut de ces minuscules insectes. Des millions d’arbres seraient touchés.

L’épicéa, une essence d’arbre lucrative pour la sylviculture 

Les scientifiques locaux, ainsi que les ONG de défense de la nature, poussent à la non-intervention. Cette vague de coléoptères invasifs n’en est qu’une parmi d’autres. Intense, certes, mais relativement régulière. Elle fait partie de la dynamique normale de la forêt et participe à sa régénération. Białowieża constitue une des limites sud de l’aire de peuplement naturel de l’épicéa, qui est poussé vers le nord par le réchauffement climatique. Le stress hydrique prédispose les arbres à l’invasion des « typographes » : c’est donc hors de l’aire de peuplement naturel de l’épicéa que les attaques des scolytes sont les plus virulentes.

Le bison d’Europe est l’animal emblématique de la forêt.

Le problème a déjà été soulevé dans le parc national de Bohême, entre l’Allemagne et la République tchèque, à la suite des tempêtes des années 1990. Une invasion de scolytes décima plusieurs milliers d’hectares dans cette forêt, l’une des plus étendues d’Europe. Les responsables du parc national prirent la décision impopulaire de ne pas agir pour enrayer l’invasion, et de laisser sur place les arbres tombés afin qu’ils puissent profiter à toutes les espèces dépendant du bois mort. Le bilan semble positif : la jeune forêt est plus diversifiée, et plus riche que la précédente. La régulation des scolytes s’effectuant avec la raréfaction des épicéas.

Les industriels de l’exploitation forestière ne voient pas les choses de cet œil. L’invasion de scolytes est un risque pour la forêt, et donc pour l’activité économique des sylviculteurs, car l’épicéa est une essence d’arbre lucrative. Relativement discrets dans la région depuis quelques dizaines d’années grâce au statut de protection de la forêt limitant la production au strict nécessaire, les industriels s’appuient sur une étude du conseil scientifique de la sylviculture arguant que les scolytes se multiplient à partir du bois mort qu’ils ont tué. Il faudrait donc couper et retirer les arbres atteints.

Des épicéas infestés par « Ips typographus ». Les arbres marqués d’une croix sont destinés à l’abattage.

Ces coupes « d’entretien » ont rapidement atteint le quota prévu pour la décennie en cours dans le district de Białowieża, et les professionnels ont demandé en 2015 l’autorisation au gouvernement de relever les quotas au nom de la lutte contre l’invasion de scolytes. Elle fut délivrée par le très conservateur ministre de l’Environnement Jan Szyszko le 25 mars 2016.

Deux philosophies antagonistes du rapport de l’homme à son environnement 

Selon les opposants aux coupes, la vision datée des lobbies du bois ne serait qu’un prétexte pour « mettre un pied dans la porte » et développer la sylviculture à plus grande échelle dans la région. Les propos approximatifs, voire les contre-vérités, du ministre de l’Environnement, telles que l’affirmation que la forêt de Białowieża a été créée par l’homme, jettent un doute quant à sa sincérité. Et, selon les opposants, si les coupes de bois se multiplient, elles feront régresser la protection de la majeure partie de la forêt, jusqu’à risquer le désengagement de l’Unesco du massif forestier.

Au-delà de la gestion forestière, deux conceptions de la nature, deux philosophies du rapport de l’homme à son environnement s’opposent. On pourrait les résumer avec cette question : qui, de l’homme ou de la forêt, a besoin de l’autre ?

En effet, si le calcul semble économique, une estimation grossière suffit à démonter cet argument : l’écotourisme que draine cette forêt unique en Europe dans une région pauvre de la Pologne se chiffre à 200.000 visiteurs par an. Les retombées économiques sont largement supérieures à celles de l’exploitation forestière actuelle et nombreuses sont les entreprises liées au tourisme (restaurants, bars et hôtels en premier lieu) à soutenir le point de vue des scientifiques.

Près de 200.000 écoutouristes visitent la région de la forêt de Białowieża chaque année.

Une forêt dégradée, anthropisée, fermée aux promeneurs par mesure de sécurité vis-à-vis des chantiers de bûcheronnage perdra immanquablement de son attrait. La ressource de bois est renouvelable et précieuse, mais elle tirée au détriment d’écosystèmes uniques qui ont mis des siècles voire des millénaires à se former.

Les zones humides et marécageuses constituent une part importante de la forêt de Białowieża.



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Lire aussi : Le gouvernement polonais s’attaque à un trésor de la nature, la forêt de Bialowieza

Source : Benjamin Larderet pour Reporterre

Photos : © Benjamin Larderet/Reporterre

Première mise en ligne le 10 mai 2017.

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