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EnquêteÉconomie

Budget : ces 5 projets écocidaires qui vident les caisses de l’État

À g. : Emmanuel Macron prononce un discours à Belfort pour relancer le nucléaire, le 10 février 2022. À d. : un opposant aux JO 2030 dans les Alpes, à Lausanne (Suisse), le 19 juillet 2024.

Nucléaire, LGV Lyon-Turin, mégabassines, canal Seine-Nord Europe, JO d’hiver 2030. Reporterre a listé cinq projets écocidaires très couteux pour l’État. Pour faire des économies, s’il les abandonnait ?

Au moins 48 milliards d’euros. C’est le coût pour l’État de cinq projets parmi les plus grands et les plus chers qu’il finance en partie, d’après les estimations — non exhaustives — de Reporterre. Alors que le gouvernement veut réaliser 40 milliards d’euros d’économies l’an prochain afin de ramener le déficit à 5 % du PIB en 2025, Reporterre propose pour améliorer l’état des finances publiques une première piste, abandonner ces projets : le programme de relance du nucléaire, la ligne à grande vitesse (LGV) Lyon-Turin, le canal Seine-Nord Europe, la construction des mégabassines et les Jeux olympiques d’hiver dans les Alpes en 2030.

© JR / Reporterre

• La relance du nucléaire : au moins 35 milliards

C’est « le chantier du siècle », selon Emmanuel Macron. Le président de la République veut relancer le nucléaire avec la construction de six réacteurs de nouvelle génération (EPR2) et le lancement d’études pour huit EPR2 « additionnels ». Le chantier des six EPR2 d’abord estimé à 51,7 milliards d’euros puis à 67,4 milliards d’euros, une troisième évaluation encore supérieure devrait être annoncée d’ici la fin de l’année.

Qui payera la facture ? « Plus je travaille sur le sujet, plus je suis dans le flou, mais c’est sûr que les consommateurs et contribuables vont passer à la caisse », dit Maxime Laisney, député La France insoumise (LFI) de Seine-et-Marne et rapporteur pour avis concernant les crédits énergie du projet de loi de finances (PLF) 2025.

Deux hypothèses se profilent, selon lui : « La première serait que l’État avance 35 milliards d’euros à EDF pour la construction des six EPR, le reste serait financé sur les fonds propres de l’entreprise. Si EDF réalise des profits, il devra rembourser l’État. » Où l’État trouvera-t-il ces 35 milliards d’euros ? « C’est l’une des questions que je compte poser dans le cadre des auditions que je mène », répond l’élu.

« On ne sait pas où l’État trouvera l’argent qu’il devra prêter à EDF »

Dans la seconde hypothèse, le chantier serait financé par un prêt à l’État à taux zéro. EDF devrait rembourser à l’État, qu’il réalise ou pas des profits. « On ne sait pas où l’État trouvera l’argent qu’il devra prêter à EDF », ajoute Maxime Laisney. Là aussi, les contrats pour différence paieraient la partie exploitation.

« Avec les incertitudes de faisabilité, je doute que le premier EPR2 soit livré en 2037 et le sixième en 2043, surtout quand on sait l’immense retard [de douze ans] de l’EPR de Flamanville », estime l’élu. Les délais sont donc incompatibles face à l’urgence climatique et la nécessité d’atteindre la neutralité carbone en 2050. « Plutôt que de mobiliser des dizaines de milliards dʼeuros dans un programme aussi risqué, il faut investir dans les énergies renouvelables et développer la sobriété. »

Comme le confirme un rapport de Greenpeace publié l’an dernier, si les 52 milliards d’euros d’abord estimés des six EPR2 étaient utilisés pour investir dans les énergies renouvelables, cela permettrait de réduire quatre fois plus d’émissions de CO2 d’ici à 2050, tout en produisant trois fois plus d’électricité.

LGV Lyon-Turin : au moins 10 milliards

C’est un autre projet pharaonique, cette fois vieux de trente ans : la ligne à grande vitesse (LGV) Lyon-Turin, longue de 270 km. Son double tunnel de 57,5 km doit traverser les Alpes entre Saint-Jean-de-Maurienne, en Savoie, et Suse, en Italie. En tout, 164 km de galeries doivent être creusés avec les ouvrages de ventilation et les sites de sécurité à travers la montagne. Pour l’heure, 37,3 km de galeries ont été forés et après de nombreux retards, la ligne — initialement prévue pour 2015 — ne devrait pas voir le jour avant 2033, selon Telt, le maître d’ouvrage.

Si l’objectif affiché est de reporter le fret des camions vers le rail, le projet est loin d’être écolo. Vorace en terres agricoles, il risque de tarir et de polluer les sources d’eau et est surtout « inutile », estime Philippe Delhomme, le coprésident de Vivre et agir en Maurienne : « Il y a déjà une ligne existante entre Lyon et Turin, utilisée à 20 % de ses capacités. »

Carte de la LGV Lyon-Turin. © Projet Lyon-Turin

L’estimation du coût global du projet (tunnel et voies d’accès) réparti entre l’Union européenne, la France et l’Italie est passée de 12 milliards d’euros en 2002 à plus de 26 milliards d’euros dix ans plus tard, selon la Cour des comptes. Si depuis aucun chiffrage global n’a été communiqué, avec l’inflation, le montant actualisé serait de près de 30 milliards d’euros. Le coût du tunnel seul a, lui, été réévalué de 5,2 à 11,1 milliards d’euros cet été par Telt.

Combien la France payera-t-elle ? « C’est toute la question », répond Philippe Delhomme. Le pays doit financer les travaux définitifs du tunnel à hauteur de 25 %, l’Italie 35 % et l’Europe 40 %. Paris devrait donc débourser 2,8 milliards d’euros. « En réalité, c’est beaucoup plus, rappelle Philippe Delhomme, car les budgets européens sont alimentés par les pays membres, dont au premier chef la France. »

À cela, il faut ajouter le budget pour les voies d’accès entre Lyon et Saint-Jean-de-Maurienne (120 km) et les futurs frais de maintenance. Estimé à 7 milliards d’euros en 2012, « c’est beaucoup plus si l’on prend en compte l’inflation. La facture peut grimper, on ne sait même pas quel sera précisément le tracé », précise Philippe Delhomme.

• Canal Seine-Nord Europe : au moins 2,2 milliards

Là encore, le projet est présenté comme écologique. Long de 107 kilomètres et large de 54 mètres, le canal Seine-Nord Europe va traverser la région Hauts-de-France entre Compiègne (Oise) et le nord de Cambrai (Nord) pour rendre possible la navigation de péniches à grand gabarit. Selon ses défenseurs, il facilitera le transport de marchandises entre les pays du Benelux et la région parisienne pour décharger l’autoroute A1, ce que le canal du Nord, trop étroit, ne permet pas.

Avec ce canal, c’est aussi la construction de soixante-deux ponts routiers, sept énormes écluses, un pont-canal de 1,3 kilomètre, sept bassins artificiels, un réservoir d’eau de près de 15 millions de m3 et de quatre ports intérieurs. Des conséquences lourdes pour les écosystèmes.

Tracé du futur canal Seine-Nord Europe. © Société du canal Seine-Nord-Europe

Interrompu à plusieurs reprises, le canal Seine-Nord Europe devrait être achevé en 2030. Son coût final est désormais évalué à 5,1 milliards d’euros, bien loin du 1,8 milliard d’euros prévu initialement. Financé par l’État et les collectivités territoriales concernées à hauteur de 2,2 milliards d’euros, le reste est assuré par l’Union européenne (2,1 milliards) et un emprunt de 800 millions d’euros. Là encore, comment l’État compte-t-il trouver les ressources ? Pour l’heure, on l’ignore.

Ce projet, là aussi, peut sembler superflu : les péniches à grand gabarit ne viendront pas forcément remplacer les camions, puisqu’il n’est pas possible de mettre sur l’eau tous les types de marchandises.

Sur le tracé du canal Seine-Nord Europe vivent 82 espèces menacées. Leurs lieux de reproduction et d’habitat seront détruits. © Mathieu Génon / Reporterre

• Mégabassines : au moins 840 millions

Si l’on sait que 70 % du coût de construction d’une mégabassine est financé par de l’argent public — 50 % via les Agences de l’eau et 20 % par divers fonds d’État — avant de sortir sa calculette, il faut connaître le nombre de projets de mégabassines dans le pays. Il n’existe aucun recensement officiel, mais le site d’information du gouvernement sur les politiques publiques dénombre une centaine de projets. Un chiffre très en deçà du recensement fait par les associations Bassines non merci et Les Soulèvements de la Terre qui en décomptent environ 300.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont attendues pour la mobilisation des 25 et 26 mars contre les mégabassines. © Bassines non merci

« Sachant que le coût moyen d’une mégabassine est de 4 millions d’euros », dit Julien Le Guet, porte-parole du collectif Bassines non merci. Si ces estimations se vérifient, c’est au moins 840 millions d’euros d’argent public qui pourraient être injectés dans ces programmes. Par exemple, dans les Deux-Sèvres, le projet des seize retenues a été réévalué à 76 millions par la Coop de l’eau 79, porteuse du projet. « En contrepartie des financements publics importants, l’accès à l’eau est conditionné à des engagements des agriculteurs comme la réduction de 50 % des pesticides », précise Valéry Morard, directeur de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne. Des engagements qui ne seront pas tenus, prédit Julien Le Guet : « Vincent Bretagnolle chargé de recherches au CNRS et membre du comité scientifique et technique de suivi (CST) du projet, a constaté que les agriculteurs utilisant les mégabassines ne sont pas dans une démarche de réduction de l’utilisation de pesticides. »

Ces immenses bassins artificiels remplis par les pompages dans les nappes ou les rivières sont un non-sens écologique. « On utilise de l’argent public pour permettre à une poignée d’agriculteurs qui ont les moyens d’irriguer leurs monocultures destinées à l’exportation en accaparant l’eau des nappes souterraines », estime Julien Le Guet.

JO 2030 : au moins 800 à 900 millions

Là aussi, le contrat coûtera cher à l’État. En pleine rigueur budgétaire, Michel Barnier a signé, le 2 octobre, les garanties financières nécessaires à l’officialisation de l’attribution des Jeux olympiques (JO) d’hiver de 2030 aux Alpes françaises. Le Comité international olympique (CIO) a en effet attribué fin juillet les JO aux Alpes françaises « sous conditions ». En retour, le gouvernement devait donner des garanties financières, notamment promettre d’éponger toutes les dettes de la compétition. Michel Barnier n’a pas précisé le montant que l’État s’engage à garantir auprès du CIO, mais selon les informations du Monde, un premier chèque de 520 millions d’euros devrait être inclus dans le budget de l’État pour 2025.

Entre les coûts d’organisation (2 milliards) et d’infrastructures (1 milliard), le budget global des JO d’hiver 2030 devrait atteindre 3 milliards d’euros selon les régions Auvergne-Rhône-Alpes et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Au départ, le dossier de candidature annonçait 2 milliards d’euros. Les subventions publiques, initialement prévues à hauteur de 460 millions d’euros, pourraient atteindre 800 à 900 millions d’euros, selon un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF).

Tous ces millions d’euros d’argent public pour un tel évènement interrogent : avec le dérèglement climatique, la neige va se faire de plus en plus rare à basse et moyenne altitude, c’est-à-dire sous les 2 000 mètres. Y en aura-t-il assez en 2030 ?

Si Reporterre s’est limité à cinq, la liste des projets écocidaires et subventionnés par l’État est encore longue. Autoroute A69, contournement de Rouen... Arrêter ces programmes permettrait d’économiser des milliards à l’État.

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