Sophie la girafe, la « pirouette » du made in France fabriqué en Chine
Sophie la girafe, emblème du « made in France », est en réalité massivement produite en Chine depuis au moins 2013. - © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Sophie la girafe, emblème du « made in France », est en réalité massivement produite en Chine depuis au moins 2013. - © Riccardo Milani / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Icône du « made in France », le jouet Sophie la girafe est en réalité fabriqué en Chine depuis au moins 2013. Salaires faibles, cadences infernales, usine fantôme en France... Plongée dans les rouages mensongers de l’industrie.
Sophie la girafe, emblème du « made in France », est en réalité massivement produite en Chine depuis au moins 2013, selon une enquête de Mediapart publiée le 3 mai. Alors que la marque Vulli met en avant une fabrication artisanale à Rumilly (Haute-Savoie), de nombreux témoignages internes, documents et photos montrent que la production française est devenue marginale, voire inexistante depuis 2019. Malgré cela, les emballages et sites de vente ont longtemps continué d’afficher une fabrication hexagonale, conduisant la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) à ouvrir une enquête pour pratiques commerciales trompeuses.
Ces chaînes d’approvisionnement mondialisées, notamment dans les industries du textile, de la cosmétique et du jouet, Salma Lamqaddam les connaît bien. Chargée de campagne et de plaidoyer sur les droits des femmes au travail au sein d’ActionAid France, elle a participé à une enquête menée avec l’ONG China Labor Watch sur les conditions de travail dans des ateliers chinois produisant pour Shein, et à une autre menée avec l’ONG sur une usine chinoise produisant notamment des Barbie dans la région de Dongguan pour le compte de Mattel. Pour elle, ces révélations ne sont pas étonnantes, tant ces « pirouettes de l’industrie » sont nombreuses.
Reporterre — Comment avez-vous réagi aux révélations de « Mediapart » concernant la production en Chine des jouets Sophie la girafe, alors qu’ils sont vendus comme un produit « made in France » ?
Salma Lamqaddam — Ma réaction immédiate a plutôt été celle d’une maman. J’ai deux filles, et j’ai deux Sophie la girafe qui nous ont été offertes à la naissance de chacune d’elles. Je suis donc allée regarder leurs numéros de série. J’ai ainsi eu la confirmation que les deux jouets présents chez nous ont été fabriqués dans le sud-est de la Chine.
Ce n’est pas très étonnant. Cela ressemble à beaucoup d’histoires de multinationales et d’entreprises qu’on connaît et que l’on suit. On est face à une logique industrielle ancienne, presque aussi vieille que le capitalisme. Vouloir fabriquer un jouet en masse conduit quasi systématiquement à externaliser la production.
« Lors de visites de journalistes ou de contrôles, l’usine fantôme était activée »
Mediapart évoque un coût de production 4 à 5 fois inférieur en Chine qu’en France. Cela s’explique par les conditions de travail : des salaires plus faibles, un temps de travail beaucoup plus élevé et des normes de sécurité insuffisantes. Ces dernières, d’après nos enquêtes, sont même parfois totalement inexistantes : absence de masques, exposition à des produits chimiques, voire à des pesticides dans certains cas, etc.
Vous avez plus précisément enquêté sur une usine qui fabrique des vêtements d’ultra-fast-fashion pour Shein, et sur une autre qui produit des poupées Barbie pour Mattel...
Nous avons mené, avec des partenaires en Chine, des enquêtes sous couverture dans des usines qui sous-traitent pour des multinationales connues. Ces travaux nous permettent d’avoir un poste d’observation privilégié sur les dénominateurs communs des chaînes d’approvisionnement chinoises et sur les conditions de travail des ouvriers et ouvrières qui fabriquent des objets du quotidien.
Dans l’enquête de l’été 2025 consacrée à Shein, nous avons mis en lumière des cadences très élevées, une forte pression sur les travailleurs et travailleuses, ainsi que des journées extrêmement longues — jusqu’à dix-huit heures de travail. Les salariés sont payés à la pièce, ce qui les oblige à travailler toujours plus pour parvenir à un revenu suffisant pour vivre.
Chez Mattel, pour la production de Barbie, on était plutôt sur des salaires très faibles, avec un recours massif aux heures supplémentaires. Ces situations ne sont pas identiques, mais elles témoignent d’un même modèle : celui d’une compétitivité fondée sur la compression des coûts, y compris humains. L’affaire révélée par Mediapart s’inscrit dans ce continuum.
Où en est-on de la régulation de cette sous-traitance et que préconisez-vous pour en finir avec ces scandales relatifs aux conditions de travail catastrophiques dans le Sud global ?
Notre réponse pour les jouets est la même que pour d’autres secteurs, comme le textile et l’industrie cosmétique, sur lesquels nous travaillons également : c’est une réponse par la régulation. Nous plaidons pour un devoir de vigilance et de responsabilité des entreprises qui soit ambitieux et capable de protéger les travailleurs et les travailleuses, ainsi que l’ensemble de la planète et du vivant.
Une étape majeure a été franchie en 2024 avec l’adoption de la directive européenne sur le devoir de vigilance. Ce texte vise à obliger les grandes entreprises à identifier, prévenir et corriger les atteintes aux droits humains et environnementaux tout au long de leur chaîne de valeur, y compris chez leurs sous-traitants à l’étranger, comme cela pourrait être le cas pour Sophie la girafe.
En France, nous avons déjà une loi sur le devoir de vigilance depuis 2017. Celle-ci a abouti pour la première fois, en mars, à la condamnation d’une multinationale, Yves Rocher, à la suite d’une action menée par notre association Sherpa, un syndicat turc et des travailleurs et travailleuses concernés.
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Mais la mise en œuvre d’un devoir de vigilance est devenue un terrain de confrontation politique. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a lancé en 2025 le chantier de simplification réglementaire Omnibus. Elle propose de limiter le champ d’application du devoir de vigilance, avec moins d’entreprises concernées, et d’affaiblir les mécanismes de responsabilité.
Cette histoire n’illustre-t-elle pas aussi les enjeux du « made in France » ?
Cet argument, censé garantir un savoir-faire national, est largement utilisé comme outil marketing par les entreprises. Je travaille beaucoup sur le textile, où l’on voit bien toutes les pirouettes de l’industrie qui affichent « conçu en France » ou « en Europe », « designé en France ». J’ai même déjà vu des vêtements avec des inscriptions du type « Conçu avec amour dans nos ateliers parisiens », ce qui ne dit rien du lieu de fabrication.
Ici, d’après Mediapart, la marque pousse le procédé assez loin, avec une véritable mise en scène de la production : lors de visites de journalistes ou de contrôles, l’usine fantôme était activée pour donner l’impression d’une fabrication réelle. Aujourd’hui, les emballages de Sophie la girafe continuent de porter la mention « Née à Paris ».
C’est d’autant plus problématique que nous sommes dans une période où les consommateurs réfléchissent davantage à leur consommation et cherchent des alternatives plus durables ou éthiques, notamment pour leurs enfants. On peut penser que beaucoup de parents ou des proches bien intentionnés ont choisi ce jouet en voyant la mention « Fabriqué en France », qui pouvait apparaître comme un gage de qualité, de durabilité ou de fabrication contrôlée en France plutôt qu’ailleurs. Il est important de les encourager.