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EntretienSocial

« La fast-fashion n’a rien appris de l’effondrement du Rana Plaza »

Des ouvrières confectionnant des vêtements dans une usine textile qui fournit Shein, à Guangzhou, au sud de la Chine, le 11 juin 2024.

Treize ans après l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, les conditions des ouvrières de la fast-fashion sont toujours désastreuses, déplore Eloïse Bazin d’Oxfam France. Les multinationales, elles, sont rarement mises en cause.

Le 24 avril 2013, l’effondrement du Rana Plaza, un immeuble de confection textile au Bangladesh, a tué plus de 1 100 personnes et fait plus de 2 500 blessés. Il s’agit de l’un des incidents industriels les plus meurtriers de ces dernières années. S’il a marqué les esprits, dans les faits, peu de choses ont changé depuis, déplore Eloïse Bazin, chargée de plaidoyer mode durable, éthique et économie sociale et solidaire chez Oxfam France.

D’après l’ONG, les entreprises de fast-fashion (de type Zara, H&M, Primark) et de l’ultra-fast-fashion (comme Shein et Temu) continuent d’exploiter les travailleurs et travailleuses. Elles et ils sont mobilisés plus de seize heures par jour, 7 jours sur 7, sans aucune protection contre les produits chimiques utilisés, sans sécurité sociale et sans possibilité de se syndiquer. Les conséquences de nos vêtements sont également environnementales : l’industrie textile est responsable de 2 à 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et de 20 % de la pollution de l’eau dans le monde. Chaque seconde, l’équivalent d’un camion de déchets textiles est jeté.


Reporterre — Treize ans après, le secteur du prêt-à-porter a-t-il tiré les enseignements de l’effondrement du Rana Plaza ?

Eloïse Bazin — Il n’y a eu quasiment aucun changement : la fast-fashion n’a rien appris de cet événement. D’ailleurs, ce n’est pas un accident, c’était prévisible — le non-respect de la sécurité des ouvriers du textile dans les usines était déjà documenté. C’est l’exemple d’un système économique entier où toutes les marques de fast-fashion et d’ultra-fast-fashion exploitent les travailleurs et les travailleuses des pays du Sud pour faire un maximum de profit. Le tout en baissant les coûts de production, en ne faisant pas attention aux conditions de travail. Les salaires sont excessivement bas et les normes de sécurité ne sont pas respectées.

Tout cela, c’est un choix de la part des multinationales, celui de continuer à produire toujours plus dans des conditions aussi catastrophiques. En moyenne, un travailleur ou une travailleuse au Bangladesh, deuxième exportateur mondial de textile au monde après la Chine, est payé 63 dollars [environ 54 euros] par mois, soit 66 % d’un salaire décent. Les journées de travail durent entre 16 et 18 heures, dans des conditions très précaires. Particulièrement pour les femmes, qui constituent 80 % des personnes qui travaillent dans le textile et subissent des violences et des discriminations liées à l’embauche ou à leur grossesse.

« Le problème reste systémique, c’est avant tout aux entreprises de prendre leurs responsabilités »

Sur le point environnemental, là encore, il n’y a pas vraiment eu d’avancées. Les techniques marketing sont de plus en plus agressives. Et il n’y a toujours pas de responsabilité et de responsabilisation des entreprises sur leur chaîne de production — du champ de coton au magasin.


Les avancées législatives de ces dernières années ne sont pas à la hauteur, selon vous ?

Après l’effondrement du Rana Plaza, l’« Accord Bangladesh » sur la santé et la sécurité au travail, qui permet de favoriser la sécurité des bâtiments, a été créé. Malheureusement, cet accord n’est pas entièrement respecté et, surtout, il est remis au vote et à signature régulièrement et les marques s’en désengagent de plus en plus. Aujourd’hui, il y a toujours des usines avec des conditions de sécurité très dangereuses, et des incendies s’y déclarent parfois.

En France, nous avons le devoir de vigilance, qui demande aux grandes multinationales d’être responsables de toute leur chaîne de production, d’instaurer des règles sur les conditions de travail et de respecter les normes environnementales. L’Union européenne (UE) avait prévu à son tour de mettre en place un devoir de vigilance, mais il a récemment été détricoté et vidé de sa substance.

Enfin, il y a la loi qui taxe de 2 euros les petits colis importés de pays hors UE. Une taxe à l’échelle de l’UE va également entrer en vigueur dès juillet. C’est une législation intéressante, mais les grands géants de l’e-commerce [Shein, Temu, AliExpress…] la contournent en construisant de grands entrepôts de logistique au sein de l’UE. Elle nécessite donc d’être retravaillée.


En France, la loi « visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile », dite loi anti-fast-fashion, tarde à être finalisée. Elle risque par ailleurs de se concentrer uniquement sur l’ultra-fast-fashion. A-t-on raison de distinguer fast-fashion et ultra-fast-fashion ?

Les deux sont produites dans des conditions absolument similaires, dans les mêmes usines. Les impacts environnementaux sont les mêmes.

La différence, c’est que la fast-fashion, c’est 52 nouvelles saisons par an — Zara, par exemple, met en rayon 500 nouveaux modèles chaque semaine —, tandis que l’ultra-fast-fashion, ça peut aller jusqu’à 10 000 nouveaux articles par jour. C’est une surproduction débridée, aux volumes colossaux.

« L’ultra-fast-fashion crée jusqu’à 10 000 nouveaux articles par jour »

D’ailleurs, la coalition Stop fast-fashion a révélé que 49 % des textiles récoltés dans les ressourceries proviennent de la fast-fashion, contre seulement 5 % pour l’ultra-fast-fashion. Si on légifère seulement sur cette dernière, on oublierait 80 % de l’industrie textile.


L’argument du prix bas, voire très bas, revient régulièrement pour justifier la production de vêtements de fast-fashion et d’ultra-fast-fashion, notamment pour les classes les plus populaires. Est-il possible de produire une mode éthique et accessible à tous ?

Lorsqu’on achète des vêtements d’une mode plus éthique et durable, elle va être un peu plus chère pour mieux rémunérer les travailleurs et les travailleuses. Il faut également penser au coût porté. Aujourd’hui, la fast-fashion est une mode jetable produite pour que les vêtements soient portés très peu de fois. En achetant de la mode durable, on va porter le vêtement bien plus longtemps et le coût à porter sera amoindri.


La seconde main est une alternative de plus en plus populaire, notamment à travers le développement des plateformes numériques de vente d’articles d’occasion de type Vinted. Ces dernières sont critiquées car elles inciteraient à la surconsommation. La seconde main est-elle toujours une alternative éthique ?

Le mieux, c’est évidemment de consommer moins et de privilégier la réparation. Par rapport au neuf, en plus d’être avantageuse pour le porte-monnaie, la seconde main permet de limiter l’utilisation des ressources naturelles et d’éviter un certain nombre de déchets. La production de nouveaux vêtements neufs reste extrêmement polluante.

L’idéal est de se rendre dans des magasins solidaires, car les plateformes numériques utilisent le même type de marketing que l’ultra-fast-fashion.


Et si l’on achète neuf, que regarder sur l’étiquette d’un vêtement pour limiter le coût écologique ?

Si l’on doit acheter neuf, il faut privilégier la consommation éthique : faire attention au pays de fabrication du vêtement, et à sa matière. Par exemple, le polyester, très utilisé dans la confection textile, est une matière extrêmement polluante issue du pétrole, elle peut également avoir de mauvais effets sur la santé. Mais le problème reste systémique, il n’a pas à retomber sur les épaules des consommateurs : c’est avant tout aux entreprises de prendre leurs responsabilités et aux gouvernements de légiférer.

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