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Reportage — Forêts

« C’était terrible » : en Sibérie, l’année des pires incendies

La Sibérie a vécu cette année les pires incendies de forêt de son histoire. Maisons détruites, air pollué, confinement... Les conséquences ont été rudes pour les habitants. Mondialement, c’est le record de gaz à effet de serre qui inquiète.

Berdigestiakh et Byas-Kuel (Iakoutie, Russie), reportage

« En voyant la forêt brûler, j’ai été bouleversée de l’intérieur. Pour moi, chaque plante, chaque arbre a une âme. » Nina Sleptsova, âgée de 29 ans, vit en Iakoutie. Elle était aux premières loges cet été lorsque de terribles incendies ont ravagé sa région natale. Située en Sibérie orientale, la République de Sakha (le nom officiel de la Iakoutie, la plus grande région de Russie [1]) a vécu cette année les plus graves feux de forêt de son histoire. 8,79 millions d’hectares de taïga ont été brûlés par les incendies de 2021. Au total, 18,2 millions d’hectares ont été ravagés dans tout le pays, selon le système d’information de l’Agence fédérale des forêts. C’est la pire année en termes d’incendies pour les forêts russes depuis qu’il existe des données satellitaires.

© Gaëlle Sutton/Reporterre

Le district de Gorni Ulus, à l’est de la capitale régionale, Iakoutsk, (320 000 habitants), a été parmi les zones plus touchées de Iakoutie centrale. Sur la route menant au chef-lieu, Berdigestiakh, une partie des arbres sont à terre, morts. La neige et les -30 °C n’empêchent pas de mesurer l’ampleur des dégâts. Ça et là, des troncs calcinés, dépourvus de branches, continuent de se maintenir droits malgré leurs compagnons au sol.

Vue aérienne des incendies ayant eu lieu en 2021 en Iakoutie centrale, en Russie. ©Antoine Boureau / Reporterre

« Dans la taïga, les arbres ont des racines très courtes en raison du pergélisol [2]. Ceux qui tiennent encore debout tomberont au printemps », soupire Aïyl Doulourkha, Iakoute de 48 ans qui connaît cette route par cœur. Tout l’été, il a participé en tant que volontaire à l’extinction des incendies de la région. « Le 9 juillet, je me suis porté volontaire ; le 11 j’allais éteindre mes premiers feux avec une équipe de douze personnes. Je n’avais jamais fait ça de ma vie, mais il fallait sauver notre terre. » Rapidement formé aux rudiments de l’extinction des incendies, il a poursuivi ce bénévolat tout l’été, jusqu’à coordonner plus de 1 200 personnes.

Habitant de Iakoutsk, Aïyl Doulourkha a été pompier volontaire dans le district de Gorni Ulus pendant tout l’été 2021. Il vient chercher une tronçonneuse qu’il avait stockée dans un garage à Berdigestiakh. ©Antoine Boureau / Reporterre

« Cette année, c’était terrible »

Arrivée de plusieurs centaines de pompiers volontaires de toutes les régions du pays, collectes d’argent, dons de matériel… Malgré ces soutiens importants, les incendies ont duré plus de deux mois, alimentés par une intense sécheresse et des précipitations quasi nulles.

« On n’a pas vu le soleil pendant des semaines. Les cendres tombaient du ciel. Par moments, la fumée était tellement dense qu’ont ne voyait plus la maison des voisins », relate Paraskovya Danilova, enseignante à Berdigestiakh. Sans compter les effets sur les habitants, pris de maux de gorge, de toux ou de jaillissement de larmes. Au plus fort des incendies, les autorités régionales ont conseillé à la population de ne plus sortir de chez elle. « Les enfants sont restés enfermés à la maison presque tout l’été, on leur a même apporté des masques », se souvient Ksenia Vassilieva, responsable de la politique sociale du district.

Paraskovya Danilova, habitante de Berdigestiakh. ©Antoine Boureau / Reporterre

« On a l’habitude des feux chaque été, mais cette année, c’était terrible », reprend Paraskovya Danilova. Une trentaine de maisons ont été détruites dans le village de Byas-Kuel, situé à moins d’une centaine de kilomètres. « C’est la première fois qu’un village brûlait. Le vent a parfois atteint 17 mètres par seconde. Les feux se sont rapprochés à 35 kilomètres de chez nous. On a eu très peur », confie cette mère de famille.

Une maison du village de Berdigestiakh, en Iakoutie. ©Antoine Boureau / Reporterre

Les incendies ont également eu des effets dramatiques pour les éleveurs locaux et les habitants. Les trois mois d’été leur sont essentiels pour faire pousser des légumes dans leurs potagers ou récolter des baies dans la taïga afin d’en faire des conserves. Un apport précieux en hiver quand le thermomètre affiche des températures moyennes de -50 °C. « À cause de la fumée et du manque de soleil, tous les concombres ont jauni, se désole Ksenia Vassilieva, la responsable de la politique sociale du district. Et la récolte du foin est inutilisable, il sent trop la fumée, les bêtes n’en veulent pas. »

Si le gouvernement local a apporté un soutien financier aux agriculteurs, les habitants de la campagne iakoute, vivant principalement de l’élevage de chevaux et de vaches, craignent aussi les conséquences durables sur leur mode de vie. À terme, les terres ravagées par le feu se transforment en marais et en lacs, les forêts détruites ne pouvant plus jouer leur rôle de protection du pergélisol.

Vue aérienne des incendies ayant eu lieu en 2021 en Iakoutie centrale, en Russie. ©Antoine Boureau / Reporterre

« Depuis l’été, je respire difficilement »

Qu’en est-il des risques sur la santé ? Aucune étude officielle ni de statistiques n’évaluent les dommages sanitaires causés par l’exposition des habitants aux fumées d’incendies et aux particules fines pendant plusieurs semaines. Sur place, les médecins redoutent d’en parler publiquement.

À Byas-Kuel, les autorités régionales ont financé en août et septembre des séjours en camp, à la mer, pour tous les enfants du village. Quelques adultes ont également été envoyés en sanatorium.

À l’école de Berdigestiakh, les maîtresses, elles, constatent cet automne une augmentation chez leurs élèves de maux de gorge, d’allergies respiratoires, de problèmes d’asthme. Certains adultes sont aussi touchés. « Depuis l’été, je respire difficilement », dit Oksana Abramova, enseignante en classe de primaire.

Oksana Abramova souffre de problèmes respiratoires depuis les incendies de l’été 2021. ©Antoine Boureau / Reporterre

« Le problème est qu’on ne peut quasiment rien faire pour se protéger des fumées d’incendie, déclare sous anonymat une médecin pneumologue de Iakoutsk. L’exposition aux fumées cause une augmentation des maladies allergiques : asthme, rhinite allergique, maladie pulmonaire obstructive chronique, et une augmentation des maladies cardiovasculaires. »

« La fumée était partout, et l’odeur de brûlé très forte »

Les fumées ont pollué à des centaines de kilomètres à la ronde. Dans la capitale régionale, la situation n’était pas meilleure qu’à Berdigestiakh. « C’était l’horreur, confirme un habitant de Iakoutsk âgé de 15 ans. La fumée était partout, et l’odeur de brûlé très forte. On ne pouvait pas respirer. C’est comme ça tous les ans, mais cette année était la pire de toutes. À un moment, la ville s’est retrouvée complètement coupée du monde. L’aéroport a été fermé pendant quelques jours, car il n’y avait plus de visibilité. Même les bateaux [sur la Léna] ne pouvaient plus naviguer. Il n’y avait aucun moyen de s’échapper. »

Des arbres calcinés dans la taïga à Dikimdya, à la suite des incendies de 2021, en Russie. ©Antoine Boureau / Reporterre

Record de gaz à effet de serre

La pollution de l’air a atteint des niveaux catastrophiques. Dans un article du 20 juillet, le journal britannique The Guardian estimait que la concentration de polluants dans l’air dépassait de « quarante fois la directive de sécurité recommandée par l’Organisation mondiale de la santé ».

Les mégafeux ont également entraîné le relâchement d’énormes quantités de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Selon Copernicus, le service européen de surveillance de l’atmosphère, les incendies de la seule Iakoutie en 2021 ont provoqué des émissions de dioxyde de carbone record : 839 mégatonnes de CO2 (du 1er janvier au 29 novembre 2021), contre 450 en 2020 et 215 en 2019. C’est plus de deux fois les émissions totales de la France sur toute l’année 2020 (396 Mt).

Nina Sleptsova est une jeune femme iakoute, originaire d’un petit village du nord de la région. ©Antoine Boureau / Reporterre

Ces émissions aggravent le réchauffement climatique, multipliant lui-même les risques d’incendie. En une seule année, c’est près d’un centième de la surface totale des forêts russes (809 millions d’hectares) qui a brûlé en Iakoutie. « Dans notre région, les feux de forêt sont un facteur environnemental constant qui a toujours façonné la taïga — d’ailleurs le mélèze et le pin, espèces majoritaires de nos forêts, y résistent plutôt bien —, mais avec le réchauffement climatique, l’ampleur des incendies a augmenté », souligne Alexandre Isaiev, expert en incendies de forêt à Iakoutsk, au sein de la branche sibérienne de l’Académie des sciences de Russie. Une réalité d’autant plus importante à l’heure où la Russie claironne, lors de la COP26 à Glasgow, que les capacités d’absorption de ses forêts lui permettront de compenser ses émissions de CO2 à l’horizon 2060.

Si les forêts totalement détruites nécessitent des dizaines d’années pour se régénérer, « le plus critique est la dégradation du pergélisol qu’entraînent les incendies, précise le scientifique. Cette dégradation peut conduire à la formation de cratères thermokarstiques [3] ». Le paysage change alors radicalement, et les forêts disparaissent pour de bon.


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