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EntretienSanté

Canicule : quelles conséquences pour le corps humain ?

Début juillet, Santé publique France a estimé qu’il y avait eu au moins 80 « décès en excès » à cause de la canicule.

80 décès pourraient être attribués à la canicule survenue au début du mois de juillet. Mathilde Pascal, épidémiologiste à Santé publique France, revient sur les conséquences des fortes chaleurs sur le corps humain.

Le bilan s’est accentué au fil de l’été. Début juillet, lors du premier épisode caniculaire de l’année, Santé publique France a estimé qu’il y avait eu au moins 80 « décès en excès » sur toute la France. L’agence nationale a ensuite observé au moins 30 décès de plus que la normale en région Provence-Alpes-Côte d’Azur, du 17 au 26 juillet.

Alors qu’un nouvel épisode tardif de fortes chaleurs touche le sud du pays, Mathilde Pascal, épidémiologiste à Santé publique France, fait le point sur les méthodes d’évaluation des conséquences de la chaleur sur la santé humaine.


Reporterre — Santé publique France communique régulièrement des bilans sur les « excès de mortalité » en France en période de canicule. Cela signifie-t-il que vous pouvez recenser les morts dues à la chaleur ?

Mathilde Pascal — Non, nous ne sommes pas capables d’identifier précisément toutes les personnes mortes à cause de la chaleur. Il existe un cas de figure où la chaleur peut tuer directement, c’est ce qu’on appelle l’hyperthermie, le « coup de chaleur ». C’est extrêmement rare. Si on ne comptait que les hyperthermies, on ignorerait tous les gens qui meurent d’un problème cardiaque, par exemple, et qui ne seraient pas décédés s’ils n’avaient pas été exposés à la chaleur.

La chaleur peut aggraver des pathologies : respiratoires, vasculaires, rénales, etc. Cela représente beaucoup de causes possibles de mortalité, donc on ne peut pas recenser tous les cas. Depuis 2022, Santé publique France utilise deux méthodes. Une première permet de modéliser, à un instant donné, si le nombre de décès observés dans un département est plus important que la moyenne, pour cette période de l’année, dans des conditions similaires. C’est le calcul des « excès de décès ». On ne peut pas dire avec certitude s’ils sont attribuables à la chaleur ou pas. Cependant, quand des décès en excès sont observés pendant une période de canicule, la raison est très souvent la chaleur.

La deuxième méthode, qu’on mobilisera à la fin de l’été, nous permettra cette fois de compter, parmi ces excès de décès, ceux qui sont attribuables à la chaleur.


80 décès en excès sur toute la France début juillet, puis 30 en Provence-Alpes-Côte d’Azur… Ces chiffres sont-ils habituels en période de canicule ?

Chaque canicule a ses propres caractéristiques, cela n’aurait donc pas de sens de les comparer sans considérer leur durée, leur intensité et le territoire qu’elles touchent. Forcément, plus elles sont longues, plus elles sont intenses, plus elles touchent des territoires avec beaucoup d’habitants, et plus cela produira un effet important sur la mortalité.

Nous avons publié en 2022 une étude où l’on a observé comment avaient évolué les risques et les impacts liés à la chaleur depuis les années 1970 dans plusieurs villes en France. On a constaté deux tendances opposées. En termes de risques, une température donnée — par exemple 30 °C — était associée à un risque de décès plus élevé dans les années 1970 qu’elle ne l’est aujourd’hui. On l’explique principalement par une amélioration de l’état de santé des Français, et d’une meilleure prise en charge médicale.

On a aussi observé que, ces dernières années, le nombre de jours chauds augmentant, le nombre de décès s’accentuait aussi. Ainsi, même si le risque de mortalité a diminué grâce aux progrès sociaux et médicaux, la mortalité liée à la chaleur continue d’augmenter en raison des tendances climatiques. Les mesures actuelles de prévention réussiront-elles à limiter cette augmentation ? Ou au contraire, serons-nous dépassés ? C’est impossible à dire aujourd’hui.


Quels effets a la chaleur sur le corps humain, et sur la morbidité ?

Dès qu’il commence à faire chaud — même pas forcément extrêmement chaud —, le corps mobilise des ressources pour maintenir la température interne à une valeur autour de 37 °C. Plus la température extérieure augmente, plus cela mobilise de l’énergie. Donc en fonction de l’état de santé de la personne ou de son âge, ça sera plus ou moins facile pour l’organisme de maintenir une température à 37 °C. Le premier effet de la chaleur sur le corps est donc la fatigue. Elle conduit aussi à une diminution temporaire de la vigilance et de la capacité cognitive, donc à une augmentation du risque d’accidents. C’est assez important pour les travailleurs par exemple.

Le corps pompe énormément d’énergie pour se maintenir à une température moyenne de 37 °C lors d’épisodes caniculaires. © Riccardo De Luca / Anadolu Agency via AFP

Après, si le corps n’arrive plus à maintenir sa température interne, il peut y avoir une multitude de décompensations (dégradations d’organes) de pathologies. Par exemple, pour quelqu’un ayant une pathologie cardiovasculaire, l’effort fourni par l’organisme pour ne pas surchauffer — ou la légère surchauffe subie malgré cet effort — peut aggraver et faire décompenser le problème cardiovasculaire.

Les effets de la chaleur surviennent soit immédiatement après l’exposition à la chaleur, soit au maximum une dizaine de jours après. Pour tout le monde, il y a un moment où elle deviendra tellement forte que le corps ne pourra plus évacuer. À ce moment-là, la température interne va dépasser 40, 41, 42 °C. Dans ces cas-là, c’est l’hyperthermie et le décès. Le corps ne fonctionne plus, il « cuit de l’intérieur ». Aujourd’hui, peu d’études évaluent quels sont les impacts sur la santé de vivre exposé de manière répétée à des températures très extrêmes.


Dans ses bilans, Santé publique France écrit qu’il faut mettre en place « des mesures de gestion et de prévention pour diminuer l’impact de la chaleur sur les populations ». Quelles pourraient être ces mesures ?

Il y a d’abord les mesures liées au comportement individuel : réduire l’exposition en fermant les volets dans son logement pendant la journée, s’hydrater, limiter son activité physique... Nous insistons aussi beaucoup sur le fait de savoir reconnaître une personne faisant un malaise à cause de la chaleur, afin qu’elle puisse être prise en charge immédiatement. Certaines personnes, souvent jeunes et en bonne santé, ne se sentent pas toujours concernées par ces recommandations. Mais ce sont des comportements qui permettent d’éviter qu’une personne aille aux urgences ou décède.

Il peut aussi y avoir des mesures de prévention collectives dans le monde du travail, comme décaler ou annuler des événements sportifs, adapter des horaires, etc.

Le troisième niveau d’intervention s’inscrit dans une logique d’adaptation à un climat beaucoup plus chaud : la réflexion autour des environnements de vie, des milieux urbains, des îlots de chaleur... Ce sont des mesures qui peuvent passer par des aménagements urbains, le choix des matériaux utilisés, de la végétalisation, etc. Enfin, bien sûr, le niveau qui devrait être systématiquement présent, c’est la réduction des émissions de gaz à effet de serre, qui permettrait de réduire l’intensité des vagues de chaleur à venir.

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