Carola Rackete : « La transition écologique de l’UE prolonge le colonialisme »
L'eurodéputée Carola Rackete a fini un tour du monde des mouvements sociaux et des communautés affectées par le changement climatique et l’extractivisme. - © Fabian Sommer / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
L'eurodéputée Carola Rackete a fini un tour du monde des mouvements sociaux et des communautés affectées par le changement climatique et l’extractivisme. - © Fabian Sommer / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP
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L’eurodéputée Carola Rackete revient d’un tour du monde des communautés affectées par les multinationales extractivistes. Elle dénonce la position néocoloniale de l’Union européenne. Mais insiste : « Des victoires existent. »
Élue l’an dernier au Parlement européen dans le groupe de la gauche (GUE/NGL), Carola Rackete refuse de se laisser enfermer dans les institutions et se revendique avant tout comme une activiste. Elle s’est fait connaître, en 2019, en tant que capitaine du Sea-Watch 3, un navire humanitaire qui secourait des migrants en Méditerranée. L’Allemande avait alors défié les autorités italiennes en forçant l’entrée du port de Lampedusa, ce qui lui avait valu une brève arrestation et une médiatisation internationale.
Elle vient d’achever un projet inédit : un tour du monde des mouvements sociaux et des communautés affectées par le changement climatique et l’extractivisme, intitulé Seeds of Action – Growing Revolutions. De l’Amérique du Sud à l’Afrique en passant par l’Europe, cette initiative visait à renforcer les réseaux de mobilisation et à documenter les conséquences des activités des multinationales européennes sur les populations locales. Carola Rackete revient sur ce voyage, son regard sur le rôle de l’Union européenne et la place qu’elle entend occuper au Parlement.
Reporterre — Pourquoi avoir entrepris ce tour des luttes sociales et écologiques ?
Carola Rackete — L’Union européenne joue un rôle clé dans l’aggravation des crises écologiques et sociales bien au-delà de ses frontières, mais les voix des populations qui en subissent les effets restent largement ignorées. Mon équipe et moi faisons partie de ces mouvements, avant d’être des élus, et nous avons voulu utiliser les moyens du Parlement européen pour visibiliser ces luttes et les amplifier.
L’objectif était triple : rencontrer des communautés affectées par des projets extractivistes portés par des entreprises européennes, relier ces luttes entre elles pour créer des solidarités internationales et voir comment nous pouvions, depuis l’Europe, leur apporter un soutien concret.
Quelles leçons tirez-vous de ces rencontres à travers le monde ?
Ce qui m’a marquée, c’est l’importance de construire des alliances larges, parfois entre des groupes qui, a priori, n’ont pas les mêmes idées. En Serbie, par exemple, une mobilisation contre une mine de lithium dans la vallée de Jadar a réuni des écologistes, des habitants des campagnes inquiets pour leur accès à l’eau et même des nationalistes persuadés que l’exploitation des ressources devrait être contrôlée par des entreprises locales plutôt que par des multinationales. Ce qui aurait pu diviser ce mouvement a été mis de côté au profit d’un mot d’ordre clair et rassembleur : No mining.
Ce que nous avons vu en Serbie, mais également en Colombie — où des communautés indigènes, afrodescendantes et paysannes ont réussi à s’unir contre l’accaparement de leurs terres par une entreprise irlandaise de plantations industrielles [visant à produire des emballages carton] — c’est que les mouvements les plus forts sont ceux qui parviennent à dépasser leurs divisions idéologiques pour se concentrer sur un objectif commun.
Vous avez visité, entre février et mars, des sites affectés par les multinationales françaises Perenco et TotalEnergies, en RDC et en Tanzanie. Qu’avez-vous constaté sur le terrain ?
En République démocratique du Congo, les conséquences de l’exploitation pétrolière par Perenco sont désastreuses. Cette entreprise franco-britannique opère dans des zones où d’autres multinationales n’oseraient pas s’aventurer, sans véritable contrôle des autorités. Sur place, des habitants nous ont montré des nappes de pétrole qui flottent sur les rivières, des terres agricoles rendues infertiles et des cultures qui ne poussent plus comme avant. L’eau est contaminée, et les communautés qui dépendent de l’agriculture et de la pêche se retrouvent sans moyens de subsistance.
« Le plus révoltant, c’est l’impunité totale dont bénéficie Perenco »
Le plus révoltant, c’est l’impunité totale dont bénéficie Perenco. Cette entreprise n’opérerait jamais de cette façon en Europe, où elle serait immédiatement sanctionnée. Mais en RDC, elle profite du manque de régulation et de la pauvreté des populations pour continuer ses activités sans rendre de comptes. Des organisations comme Les Amis de la Terre ont engagé des poursuites judiciaires en France, mais pour les habitants sur place, il est presque impossible d’obtenir justice.
En Tanzanie, le projet de l’oléoduc Eacop, porté par TotalEnergies, a entraîné l’expropriation de nombreuses communautés. Des villageois ont reçu des compensations dérisoires, insuffisantes pour racheter des terres ailleurs, et se retrouvent plongés dans la pauvreté.
En Tanzanie, vous avez également rencontré des communautés Maasaï...
Elles font face à une situation tout aussi grave. Sous prétexte de conservation environnementale — qui sert en fait au développement de zones de chasse réservées aux élites fortunées —, le gouvernement tanzanien exproprie progressivement ces populations de leurs terres. Il ne procède pas forcément par des expulsions violentes, mais en supprimant les services publics essentiels : fermeture des écoles et des hôpitaux, suppression des services médicaux d’urgence. En rendant la vie impossible aux Maasaï, le gouvernement les incite à partir. Ce modèle de conservation, qui exclut les populations locales au profit du tourisme de luxe et de la chasse réservée aux élites, est en partie financé par des fonds européens. L’Europe devrait se poser la question de l’usage de ces fonds.
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Vous avez rencontré des activistes du monde entier. Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir ?
L’espoir naît dès que des personnes se mobilisent. Quand une lutte commence, aussi difficile soit-elle, il y a toujours une possibilité de succès. Des victoires existent. La mine de lithium en Serbie a été suspendue après une mobilisation massive. L’autoroute A69 en France a été annulée sous la pression des mouvements écologistes. En Grande-Bretagne, Just Stop Oil a été sévèrement réprimé, mais a fini par obtenir un engagement du Parti travailliste — désormais au pouvoir — contre de nouveaux projets pétroliers et gaziers. Ces exemples montrent que la pression populaire fonctionne.
L’Union européenne se présente comme un leader de la transition écologique avec son Green Deal. N’est-ce pas un début de prise de conscience des institutions ?
Non, car l’Union européenne a été conçue comme un projet économique pour servir les intérêts des États membres, souvent au détriment d’autres régions du monde. Aujourd’hui encore, ses politiques reflètent cette réalité.
Si l’UE impose des standards environnementaux stricts aux entreprises opérant en Europe, elle ne les applique pas aux multinationales européennes actives à l’étranger. C’est donc une hypocrisie totale.
Pire, elle se positionne comme un prédateur sur les ressources naturelles du Sud global. Avec le Critical Raw Materials Act, l’UE multiplie les accords commerciaux pour sécuriser son accès aux métaux rares nécessaires à la transition énergétique, sans se soucier des conséquences sociales et environnementales. Ce n’est pas une transition écologique, c’est un prolongement du colonialisme par d’autres moyens.
En tant qu’eurodéputée, quel pouvoir avez-vous réellement pour accompagner les communautés que vous avez visitées ?
Les institutions européennes ne résoudront certainement ni la crise climatique ni les inégalités structurelles qu’elles contribuent à perpétuer. Nous savons que le Parlement européen, où nous sommes élus, ne changera pas fondamentalement le système, d’autant que nous sommes dans l’opposition. Mais il peut être un outil pour renforcer les mouvements qui, eux, ont la capacité de faire pression.
Notre travail consiste donc à faire venir des militants du Sud global en Europe pour qu’ils puissent directement témoigner auprès des institutions, mettre en lumière les responsabilités des multinationales, et organiser des actions qui perturbent le fonctionnement politique traditionnel.
« La gauche pourrait construire un contre-récit puissant »
Un autre levier, bien que symbolique, est la possibilité à influencer le débat public. Même sans être au pouvoir, l’extrême droite a réussi à imposer ses idées sur la migration en martelant son discours. La gauche pourrait faire de même sur l’écologie et la justice sociale, en construisant un contre-récit puissant et en imposant ses thèmes à l’agenda politique. Si on regarde ce que Fridays for Future a accompli il y a cinq ans, avec ses mobilisations massives, on voit que la Commission a mis en place un Green Deal qu’elle n’avait jamais prévu de faire. Ainsi, même sans être au pouvoir, ils ont réussi à changer l’agenda.
Nous voyons donc la politique parlementaire non comme un espace de transformation, mais comme une plateforme pour organiser des actions collectives et perturber le système en place. Nous ne faisons pas confiance aux institutions, mais nous nous en servons pour organiser la contestation. Si le changement doit venir, il viendra de la rue, des mobilisations populaires.