Ce petit scarabée qui a fait vaciller un chantier d’autoroute
Le pique-prune, un coléoptère, peut parcourir au maximum 300 mètres. - @ Anthony Belleteste
Le pique-prune, un coléoptère, peut parcourir au maximum 300 mètres. - @ Anthony Belleteste
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Dans la campagne sarthoise des années 1990, un groupe d’habitants a longuement bloqué, puis dévié un projet autoroutier grâce à la présence d’une petite bestiole. Trois décennies plus tard, les militants racontent.
Cet article est publié en partenariat avec la Revue Salamandre.
C’est une scène qui ressemble à une photo de Raymond Depardon, spécialiste esthétique de la France dite des sous-préfectures. Dans la campagne sarthoise, quatre hommes sont attablés devant un petit établissement qui fait à la fois dépôt de pain, kiosque, bar et cantine dans la commune de Marigné-Laillé, 1 600 habitants. Au menu, hachis parmentier, salade et vin rouge. Parmi ce quatuor, les trois anciens racontent leurs souvenirs d’une longue lutte. Celle qui a opposé, dans cette région bocagère, l’État et le concessionnaire autoroutier Cofiroute à des habitants et militants luttant contre le passage de l’A28, en frange de la forêt de Bercé. Les faits remontent à trois décennies, avec un bras de fer qui s’est étalé de 1996 à 2002.
« Vous savez ce que j’ai trouvé dans la forêt ? Le pique-prune ! »
« Le lancement du chantier de l’autoroute qui devait rallier Alençon à Tours en passant par Le Mans était imminent. Nous étions opposés à ce projet, car le tracé passait sur la partie ouest de la forêt domaniale de Bercé, riche d’une des plus belles futaies de chênes de France. Je me rappelle très bien un jour de 1996 où on bloquait un rond-point de manière un peu désespérée », rigole Jean-Christophe Gavallet, actuel président de l’association France Nature Environnement Sarthe.
Apparition miraculeuse
Et puis, alors que rien ne semble pouvoir freiner l’arrivée des bulldozers, le destin envoie comme un coup de pouce aux opposants au projet. « On était réunis pour un énième rassemblement et là, un petit bonhomme se gare à côté de nous avec sa mobylette. Il avait un vrai look de naturaliste, vieux pull et barbe fournie. Il nous dit : “Vous savez ce que j’ai trouvé dans la forêt ? Ça vit dans les cavités et c’est protégé à l’international : le pique-prune”, se remémore Jean-Christophe Gavallet. On s’est dit : “Banco, on tient notre argument écolo”. »
Le pique-prune ? Ce coléoptère, qui appartient à la famille des cétoines, vit dans les arbres âgés présentant des cavités où s’accumule une sorte de terreau avec le temps. Forestière, l’espèce est aussi présente dans les bocages où de vieux arbres taillés en têtard font son bonheur et présentent un avantage : la formation de cavités y est plus rapide, au bout de 70 à 120 ans pour les chênes ou frênes têtards, contre 150 à 200 ans en futaie !
Les méfaits de la sylviculture industrielle
On comprend vite le problème auquel est confronté ce mangeur de bois mourant. La sylviculture moderne ne laisse que trop rarement des arbres aussi âgés dans les forêts, réduisant drastiquement l’habitat potentiel du pique-prune. Et les haies bocagères sont encore victimes d’arrachages liés aux remembrements agricoles ou au manque d’entretien.
À l’époque, la défense du pique-prune, qui avait déjà le statut d’espèce protégée par la Convention de Berne, prend donc tout son sens. Dans l’édition du journal Le Monde du 20 octobre 1996, l’ancien président de l’association Les Amis de la forêt de Bercé, Christian Damenstein, déclarait : « Nous ne sommes pas contre l’autoroute, mais contre son tracé. Bercé vaut bien le Marais poitevin ! Notre forêt mérite d’être contournée. Cette histoire de scarabée peut sembler consternante, mais, de tous les arguments que nous avons pu avancer, c’est le seul qui ait un fond juridique. Il nous permet de jouer dans la cour des grands et de nous faire enfin entendre. »
Cajoler les nouzillards
Mais, au fond d’eux, les combattants le savent, le projet est déjà trop avancé pour être abandonné. Le bras de fer juridique prend fin en leur défaveur en 2002. Pour les défenseurs du scarabée, l’objectif est alors d’obtenir le maximum de compensations. Un train de mesures est finalement proposé : un échangeur autoroutier est construit plus loin pour éviter d’empiéter sur la forêt, de vieux arbres abritant le pique-prune sont coupés au pied et déplacés dans une zone favorable, l’entretien d’arbres têtards logeant la bestiole est prolongé de dix ans, un site de présence est classé zone Natura 2000...
Dans le petit restaurant de Marigné-Laillé, il est l’heure de sortir de table. Anthony Belleteste, le plus jeune de la bande des quatre, va être le guide de notre petit cortège cet après-midi. La relève, c’est lui. Employé par le département, il est animateur d’une zone Natura 2000 nichée à l’ouest de la forêt de Bercé, à proximité immédiate de l’A28.
Sur cet espace naturel protégé, l’objectif est de conserver des châtaigniers séculaires greffés, nommés nouzillards dans ce coin de campagne. En arrivant sur place, le spectacle est grandiose. Une large piste longe des vergers et des champs. Sur les talus qui surplombent le chemin encaissé, d’immenses nouzillards aux cicatrices apparentes élèvent leurs branches vers le ciel. C’est un trésor pour tout un cortège : chevêche d’Athéna, grand capricorne, rosalie des Alpes, plusieurs chauves-souris telle la noctule de Leisler, pics…
Des cavités artificielles
« Le but, ici, c’est de recréer des châtaigniers greffés pour offrir des cavités favorables au pique-prune et aux autres espèces saproxylophages. Les agriculteurs volontaires bénéficient de subventions de l’UE. Sur les 90 exploitants du territoire, 10 ont accepté de participer », souffle Anthony Belleteste.
Direction un autre site naturel géré par le département à quelques kilomètres de là, en bordure d’autoroute. Des dizaines de châtaigniers vénérables aux silhouettes biscornues s’élèvent au milieu de pins, chênes ou frênes plus jeunes. D’étranges nichoirs aux imposantes dimensions sont fixés sur certains troncs. À l’intérieur, un terreau semblable à celui qu’affectionnent les scarabées a été recomposé à base de copeaux et de matière organique.
Cette solution, qui ressemble à une dernière chance, permet de boucher le trou générationnel d’arbres sénescents qui s’annonce. Installées en 2018, ces cavités artificielles ont vu la colonisation par le pique-prune en 2024. Une victoire qui récompense la ténacité des anciens militants : cela a parfois du bon quand les vieux arbres ne plient pas dans la tempête.
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@ Camille Belsoeur / Revue La Salamandre
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Cet article est issu du hors-série n°4 de la Revue Salamandre, sur le thème des Métamorphoses. |
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