Ce que les arbres de Notre-Dame ont à nous dire

Durée de lecture : 5 minutes

15 février 2021 / Sandra Plantier



Pour reconstruire à l’identique la charpente de Notre-Dame de Paris, des milliers d’arbres, certains plusieurs fois centenaires, seront abattus. Cette ambition de restauration est anachronique, explique l’autrice de cette tribune, pour qui, en revanche, laisser vivre les forêts est un pilier d’une nouvelle relation avec le vivant.

Sandra Plantier, « simple citoyenne », est professeure agrégée de l’enseignement du second degré de géographie en institut national supérieur du professorat et de l’éducation (INSPE), chargée de la formation au développement durable.


Le 15 avril 2019, devant ma télévision, comme des millions de Français et de Françaises, j’ai pleuré.

Les flammes qui envahissaient l’écran emportaient les émotions d’une visite, enfant, dans la cathédrale, les souvenirs des pages écrites par Victor Hugo, la familiarité de la silhouette grise dans les ciels de Paris… Les lieux, les monuments ne sont pas que coquille où dérouler nos vies ; nous tissons avec eux des liens complexes, sensibles, nous y plaçons bien plus que le simple souvenir de nos faits et gestes.

Notre-Dame nous racontait à la fois la vie des hommes et des femmes qui l’ont construite au fil des siècles, qui y ont prié, qui y ont souri, aimé, pleuré, qui s’y sont dit « oui »… Édifice de pierre, de bois, de sueur et de larmes, cette cathédrale était à la fois espace et temps, comme si en son lieu se concentrait tout entier le temps déroulé de sa présence. Il faudrait convoquer ici poètes et géographes pour explorer ce lien sensible qui nous unit à l’espace et à Notre-Dame de Paris… Car c’est sans doute ce précipité de collectif et d’individuel, de culturel et d’historique qui fait « notre Dame », au-delà de la simple question religieuse.

Notre difficulté à accepter les plaies, les blessures, les souffrances et à leur faire une place dans notre vie 

Alors, comme beaucoup, emportée par le choc, le 16 avril 2019, je voulais que l’on répare, que l’on reconstruise la cathédrale, que l’on efface le drame.

Le débat vint : œuvre contemporaine ou reconstruction à l’identique ? Il en disait déjà long de cette difficulté à accepter le réel, les faits : l’édifice historique a disparu. Et chercher à reconstituer à grand renfort de technique ce qui n’est plus est une illusion, une erreur. Pire encore, un symptôme. Celui de notre difficulté à accepter les plaies, les blessures, les souffrances et à leur faire une place dans notre vie. Je ne suis pas psychologue, mais je pense que c’est ce que l’on appelle faire le deuil : accepter de vivre avec cette absence, ce manque. Ce trou béant qui balafre de manière plus ou moins douloureuse le quotidien.

Nous sommes en 2021, et notre monde n’est plus celui de 2019. La Covid-19 est passée par là, emportant avec elle, à ce jour, plus de 77.000 de nos concitoyens et bon nombre de nos illusions et de nos priorités. Le tourisme, qui constituait une source importante des revenus de la France et de Paris, sa capitale, apparaît aujourd’hui que les frontières sont closes comme un anachronisme d’un autre temps. L’épidémie qui ravage la planète n’est que le préambule de ce qui nous attend avec les fléaux innombrables que charrie avec lui le réchauffement climatique. Et le confinement imposé par le virus devrait nous « servir de modèle pour nous familiariser peu à peu avec le confinement généralisé imposé par ce qu’on appelle d’un doux euphémisme “la crise écologique” », nous dit Bruno Latour dans son dernier ouvrage.

La charpente partie en fumée de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

Dans ce contexte-là, faire le choix délibéré d’abattre un millier d’arbres centenaires pour reconstituer la flèche de la cathédrale et sa charpente ne peut apparaître que comme un aveuglement face à la réalité, ou, pire, comme une incapacité à tirer des leçons de la situation actuelle. Mille arbres âgés d’une ou plusieurs centaines d’années qui sont autant de cathédrales pour la biodiversité de nos forêts que l’on s’apprête, pour les premiers, à abattre au tout début du printemps, alors même qu’y nicheront sans doute déjà oiseaux et écureuils.

La construction de Notre-Dame de Paris s’inscrit dans une période de grands défrichements et d’extension de la mise en valeur du territoire français. L’édifice de pierre offert à Dieu, et la forêt qui soutenait son faîte, affirmait d’une certaine manière aux XIIe et XIIIe siècles la supériorité de l’homme sur la nature et sa capacité à faire fructifier plantes et arbres.

Le vrai courage politique, le véritable symbole serait aujourd’hui d’accepter de tourner la page 

Nous sommes arrivés au bout de cette histoire. Notre domination et exploitation systématique de la nature a comme résultante une mise en péril de l’ensemble du vivant, et les années à venir s’annoncent comme celles où les menaces évaluées depuis des décennies par les scientifiques vont devenir réalité.

Le vrai courage politique, le véritable symbole serait aujourd’hui d’accepter de tourner la page, et de ne pas chercher à reconstituer un monde définitivement passé. La balafre laissée dans Paris par l’incendie de Notre-Dame est à l’image de la balafre laissée par nos villes et nos modes de vie dans le tissu du vivant. Se projeter dans l’avenir, (se) reconstruire, c’est peut-être inventer autre chose, réparer autrement, à l’image du kintsugi, art délicat des Japonais qui choisit de réparer un objet en rehaussant la brisure d’une jointure en or, de ne pas la cacher donc, mais de la dépasser en l’acceptant.

Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, monde meurtri par l’épidémie en cours, et qui paraît si fragile et démuni face aux menaces qui approchent, il serait si beau de concevoir que la forêt de Notre-Dame est là où elle doit être : dans la forêt. Et que les arbres centenaires que cette vision nouvelle permettrait d’épargner sont les piliers solides de la nouvelle harmonie de l’humain avec le reste du vivant qu’il nous revient de construire…

À chaque époque ses cathédrales… Osons construire celle de demain…





Lire aussi : Notre-Dame : le bois de chêne de la charpente était « médiocre »

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : des chênes sessiles (Quercus petraea), certains âgés de plus de 300 ans, dans la forêt de Bercé, dans la Sarthe, en février 2019. © Jean-François Monier/AFP
. charpente : issue du site de Notre-Dame de Paris

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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