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IdéeLes fictions de Reporterre

« Celle qui savait écouter les fées », une fiction poétique de luvan

« Celle qui savait écouter les fées ».

Dans cette fiction aux accents poétiques, l’autrice luvan explore un monde peuplé de fées, paraboles de l’évolution de notre relation aux non-humains.

Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.

Pour ce mois de septembre, l’autrice luvan [1]nous invite à une exploration poéticofantastique, dans laquelle des créatures féériques font office de parabole de l’évolution de notre relation aux non-humains. Artiste polymorphe, luvan a notamment écrit des pièces radiophoniques, romans et nouvelles, dont le recueil Cru, récompensé du prix Bob Morane 2014. Elle est membre du collectif d’écrivains de science-fiction Zanzibar. Bonne lecture.



Les grottes dominent la vallée.

En bas, le chemin de fer se déploie par ponts et tunnels. La voie romaine s’étire, plate et fuyante, merveille de perspective et d’horreur technocratique, vers le grand mur d’Hadrien d’un côté — que de brume — Rome de l’autre — que de bruit.

Entre-deux, les grottes recèlent, en strates sédimentées, plusieurs traces d’occupation humaine. Certaines, excavéesembaléestransportéesrecollées, reposent dans les sous-sols de musées lointains où elles ne disent aucune histoire. D’autres, irréductibles au démontage, se dégustent sur place, comme celle que tu affectionnes.
Là.
Son odeur de fumée. Son plafond carbonisé par d’anciens foyers, nuage noir sur ciel d’ocre.
Monter à la grotte t’essouffle mais tu t’y trouves bien, poussière datée au carbone d’une frise étirée.

Tu es l’une des rares personnes à savoir lire, plus récentes et moins verticalement organisées que l’archéologie humaine, les traces de l’occupation fée. En pénétrant l’abri sous roche, tu lis : au sol poudreux des griffes concentriques, comme les sillons accidentels d’un rhombe ayant vrombi, dessinent un nid. Tu interprètes : un individu fée de petite taille s’est abrité de la chaleur harassante.

Chaque journée est plus torride que la précédente. Tu le sens dans tes os, comme ton arrière-grand-mère le froid. « C’est le jeu », commente avec fatalisme le boulanger du village, que sa jeunesse protège du sentiment du désastre. Il sue sous sa peau rousse. Te semble heureux et sédentaire.
Grégaire, tu n’es plus jeune et n’as jamais eu le sens du jeu.

Toutes les fées sont vieilles.
Que leur disent leurs os ?
Survivront-elles à leurs cousines humaines ?
Voici les questions que tu poses aux revues climatiques.

« Le sentiment de l’inexorable n’est pas fataliste »

Tu écoutes, réponds, ajoutes. Ajustes tes pensées en parlant, n’en laisses aucune, jamais, se pétrifier en théorie. En ce sens, tu sembles tantôt sage, tantôt vague. En ce sens, la Société de naturalisme, institution dépressive et désargentée, t’invite peu en conférences. Trop de pauses, de contradictions. Tes contributions à l’optimisme poétique, se défiant du terme « résilience », trop proche pour toi de « résignation », n’excitent que de maigres franges à l’activisme. Espoir jugé tantôt trop ténu, tantôt trop démesuré pour emporter l’adhésion d’un noyau dégrisé.

Le sentiment de l’inexorable n’est pas fataliste.

Tes joies : les grottes ; tracer des plans ; l’amour des fées.
La vie des fées est belle et non-morne.
Le temps change, l’amour non, les grottes restent.

Tu aimerais que la grotte te prenne par le dos. Qu’elle t’engouffre avant que la vie ne fasse sens. Ailleurs vivent des fées nues aux yeux clairs et à la peau sombre. Ailleurs encore, elles ont l’aspect de montagnes, sacs de tuf, stalagmites. Vivent en cordillères, essaims, pépinières. Elles s’adaptent quand vous vous obstinez, valsent comme vous chutez à force de tenir debout. Dans le Grand Canyon, où frappent 60 degrés celsius, elles se sont sublimées en fumeroles, façons de djinns polyvalents. Tu y as été ranger autrefois. Chapeau à large bord et promeneurs du dimanche à sauver, assoiffés. Aujourd’hui, on y meurt plus souvent. Les troglodytes, qui savent tout, t’ont raconté que le week-end dernier, une femme, un nourrisson, un chien et un homme avaient trépassé couchés comme du goémon mis à sécher. Celles de Cornouailles, de passage, t’ont confié des semis de salicorne. Quand tu as demandé ce que tu devais en faire, où la replanter, elles ont haussé les épaules.
Les fées ne sont
pas
nos
mamans.

Rachel Carson était, dit-on, amoureuse d’une fée. Tu n’as pas son talent. Durant plusieurs décennies, personne, hors les troglodytes, ne te revendiquera. Alvéoles s’appelait ton recueil sur le Péloponnèse. My Belly, celui sur les Finger Lakes. Rapides, celui campé dans la petite réserve autochtone autour de Metallica Bridge. On fera un recueil de tes essais climatiques. Cinquante années de conversations, d’observations, d’admiration. Tes stratégies d’adaptation féémimétiques fabriquées dans l’amour de nos cousines — si loin, si proche — resteront lettre (langue) morte jusqu’à nous.

En tailleur dans l’abri sous roche, tu les attends. Grondements calcaires contre la nuque.

À ras de Cure, un autre réseau de grottes ponctue la berge. Tu préfères les cavités d’altitude. Lorsque le soleil y donne, il suffit de reculer dans le noir, comme une actrice de film muet disparaît en arrière-plan. Avalée.
Ton envie de comprendre et celle de te faire avaler ne sont pas adverses. Apollon, Mithra n’ont jamais éveillé ton intérêt. Une poignée de mythologues de renom, tentée par l’ésotérisme à l’ancienne, considère l’élévation spectaculaire des températures comme une victoire de Sol Invictus. La seconde exécution de Python coïnciderait avec la sixième extinction d’espèces :
la nôtre.
Pas toi.

Les fées se contrefichent des mythologies humaines. Elles sont et demeurent. Tu penses : pourvu qu’elles ne partent pas. Leur départ est bien le seul aspect de la catastrophe climatique qui te taraude. Égoïste, tu ignores ta propre mort.
On ne devient pas complice des fées
par philanthropie.
Cette complicité, pourtant, t’honore et nous sauvera.

« Ici, aux bras de cette fée, il y aurait un automne à la sempiternelle odeur de champignons »

En début d’après-midi, l’individu d’hier entre dans la grotte voisine. Tu l’entends s’installer pour la sieste. Des herbes brûlent. On déplie une paillasse moelleuse. Joue une musique lithique mi-douce mi-brusque, aux variations infimes de feulements et de cris de rapace,
d’eau qui ruisselle. Tout est plus frais.
Parmi les solutions que nous apporteront tes études, de nombreuses contre-intuitions. La fumée en est une. La musique. La propagation des sons contre des surfaces meubles. L’usage des histoires et du sommeil, des humeurs corporelles. La transformation, évidemment : pétrification des fées de Norvège, estivation de celles de Guinée, miniaturisation des Britanniques, élasticité des Japonaises… Ce sont les jardinières
de tout.

Une brume somnifère se propage au seuil de ta propre grotte. Lorsque le sommeil t’arrive, tu ne luttes pas. Tu te réveilles sous un dais de fougères. Dans les forêts voisines, les fougères sont déjà maccabrunes. Bientôt, elles n’existeront plus. Ou bien rompues°moulues.
Métamorphosées.
Les fées, pourtant, les conservent et soignent. Leur humide te baigne. Tu vas bien. Tout ira bien.
L’individu est roulé contre tes reins, en boule comme un renard. Il ne devient réel qu’au moment où tu le regardes. Tu lui offres du fromage de tes chèvres. Il te donne à laper une lichette de son propre sang. Tu as honte de ne rien partager de ton corps. Parfois simplement la salive d’un baiser. Tu oublies la sécheresse. Ici, aux bras de cette fée, il y aurait un automne à la sempiternelle odeur de champignons. D’autres fées arrivent et, bientôt, ce qu’elles te racontent est une soupe de soupirs et de grognements. Tu notes avec frénésie. L’herbe fume. Apprendre, apprendre encore.

Plusieurs semaines passent.

En bas, depuis la Cure émaciée par le brûlant, dorénavant marneuse et brune quand elle fut limpide et tintante, tu contemples les hauteurs. Face aux grottes, créneaux grisâtres, les bunkers d’une guerre plus ancienne.

Plus tard, pour se recueillir sur votre sort, visitera-t-on les bunkers ou les grottes ?
Quelle strates parleront de vous ?
Comment interpréter la surprise et la déconvenue, la survie et la joie ?
Voici les questions que tu te poses.

Tu entres dans l’eau jusqu’aux chevilles. Le ru jadis rivière est tiède et trouble d’une vie presque anaérobie, friande de stagnant. Ailleurs, les fleuves débordent, les lacs s’assèchent, les mers surgissent. L’âge du sec est aussi l’âge de l’humide. Partout, l’eau
et l’incendie.
Au ciel, le vol stridulant des cygnes. Plus loin, les grues migrent dans un brouhaha de bombarde, s’élèvent à la faveur de la route en asphalte désertée, qui brûle de courants ascendants.
Les fées ne piaillent pas.
Migreront-elles pour ne jamais revenir ?
Pour les fées de la Cure, tu deviendrais Nils Holgersson. Tu rapetisserais. Tu serais la tique à leur toison, le baluchon ballottant, la cigale amoureuse d’une nymphe. Tu l’ignores encore, mais c’est précisément ce que nous ferons.
S’accueillir, s’abriter, se recevoir.

En aval, une chasse au gibier d’eau retentit de pétarades. Tu tressailles. La nourriture fée est délicieuse mais peu calorique. Tu lèches tes doigts encore enduits de miel de châtaigne. Partager sa nourriture est un rite hominidé qui transcende les variantes génétiques.

Les saisons changent. Au village, on accueille et soigne de nouveaux réfugiés. Certains partent, d’autres restent.

L’hiver tournoie au ciel comme un maelström de bruine, mobile in perpetuum, tu écris de nouvelles poésies, écorchées d’adverbes lancinants, et traces de nouveaux plans. Nous chanterons les premiers, suivrons les seconds.

Plusieurs mois sans voir de fées.

Au printemps, les haies communales demandent à être emmêlées. Elles poussent chaque jour comme une grimpeuse se hisse. Nommons-la hydre. Tu aimes entrelacer le noisetier, qui ne pique pas, offre simplement sa souplesse à l’esprit du lieu. Mais c’est l’aubépine, aujourd’hui, qu’il vous faut tresser. Le dos des mains griffé, tu humes sa magnificence patiente. Les crocs des prunelliers te donnent moins de misère. Plus épars et moins pointus. Vous en faites cette liqueur douce, tant prisée des fées.

Elles sont là lorsque tu passes le seuil obscurci. Tu passes la nuit avec elles, dans la fraîcheur des feux de fleurs et le remède des percussions aquifères. Le matin te heurte par sa beauté. Il fait torride mais les os te glacent. Tu meurs.

Tout va bien. Le soleil est rose.

Au pays des fées qui est notre monde, dans cet après que tu as pressenti, nous autres tes héritières — primates à l’esprit lent, au corps mal velu, aux pensées disparates — vivons dans les grottes et les bunkers, pondérons le sec et l’humide, jouons la musique des fougères, modelons le lœss. Les fées n’ont jamais déserté et le nouveau monde, chaque jour, surgit de l’ancien.



  • Fiction 2 : Rongeurs, par Sylvie Lainé
  • Fiction 9 : Feelin, par Jean-Marc Ligny
  • Fiction 12 : Pirates, par Stéphane Servant
  • Fiction 14 : Estuaire, par Patrick K. Dewdney

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