Idée — Les fictions de Reporterre
Celle qui voulait des mystères, du calme et de la beauté
« Estuaire ». - © Helkarava / Reporterre
« Estuaire ». - © Helkarava / Reporterre
Durée de lecture : 12 minutes
Dans la fiction « Estuaire » de Patrick K. Dewdney, un jeune et une passagère glissent sur l’eau à bord d’une barque, entre une ville désaffectée et de vieux souvenirs. Pour mieux écrire l’avenir.
Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.
Ce mois-ci, c’est au tour de Patrick K. Dewdney de se prêter à l’exercice. Poète, nouvelliste et romancier, il travaille les imaginaires de la fantaisie, notamment dans son Cycle de Syffe, récompensé du grand prix de l’imaginaire 2019. Il explore ici pour Reporterre l’avenir d’un bassin versant, entre marais et estuaire. Bonne lecture.
L’eau se froisse autour de la rame tendue, mais c’est à peine si l’étrave de la barque produit une ride alors qu’elle glisse entre les murailles de verdure. Ici, sous les arbres, l’onde est riche et brune, mais plus loin, sur les longueurs, lorsque l’achenal s’étire sur ses lignes tranchées, elle s’embrase blanc comme de l’argent fondu et on peut la voir scintiller sur des kilomètres entiers, la surface luisante d’un miroir fracassé.
À la poupe du bateau, le gamin hume la brise. Il aime ce moment autant que cet endroit, puisqu’il appartient au mouvement depuis toujours, puisqu’il sait que bientôt, ils quitteront les ombres lascives du marais. Le paysage qui vient ensuite est le dernier avant la mer, le territoire des glaises jaunes et des boues blêmes, le royaume des villages abandonnés et des vestiges des cabanons. Cinq caisses volumineuses sont sanglées devant le gamin, au beau milieu de la barque à fond plat, et celui-ci doit se tenir debout sur le banc d’arrière s’il veut aviser correctement la proue et la trajectoire du bateau et c’est pour cette raison qu’il a demandé à la passagère qu’il convoie de rester assise.
La passagère est arrivée le matin même avec les brumes et les premières livraisons des primeurs. Au centre de distribution, on lui a fait savoir que le gamin devait faire la liaison et qu’elle pouvait monter avec lui. Pour tout bagage, la passagère traîne un sac de voyage rebondi, retapé du lin crémeux qui approvisionne les teillages relocalisés de la région. Ses doigts sont longs et pâles, et des sigles affadis sont tatoués sur chacune de ses phalanges et elle n’a de cesse de griffonner dans un carnet de cuir relié qu’elle range périodiquement dans la poche pectorale de sa salopette.
Le regard sombre du gamin papillonne sur le foisonnement des berges et sur la proue de la barque et la curiosité qu’il éprouve pour la passagère est une chose légère qui lui tambourine autour du cœur, un battement distrait qui se distingue difficilement du reste. Le gamin n’est pétri d’aucune attente. Même ses habitudes sont épicuriennes : le lacis labyrinthique de l’eau et le flux quotidien des nouveautés charriées par le courant.
Lorsqu’ils abandonnent la protection des saules, le gamin troque la rame pour la perche — la pigouille, comme disent les vieux du pays — et il en profite aussi pour s’équiper d’une grande paire de lunettes réfléchissantes. Lorsqu’il est seul, le gamin s’imagine des histoires d’explorateur et d’astronaute comme ceux qu’il lui est arrivé de visionner à la médiathèque du centre. S’il a demandé ces lunettes-ci, ce n’est pas seulement pour se protéger les yeux. À l’instar du gilet de sauvetage orange vif qui lui bedonne le tronc, elles font de bons accessoires.
« Tu es venue voir les digues »
Le soleil leur tombe dessus pour de bon à la sortie des arbres et ils rejoignent le murmure délicat des iris, le crissement des insectes et la clameur sporadique des grenouilles. La matinée n’est guère avancée mais déjà la lumière a perdu l’essentiel de sa douceur, et lorsqu’elle sonde la barque et les corps qui la chevauchent, c’est pour y gourmander les interstices de peau. Puisqu’elle ne souhaite pas encore se couvrir les épaules, la passagère se tasse comme elle le peut dans le triangle d’ombres étriquées que forment les caisses de la cargaison.
Tu es venue voir les digues demande enfin le gamin en poussant sur la perche, et en dépit de la nonchalance qu’il affiche, sa voix porte davantage que la passagère ne l’aurait pensé. Cela fait une bonne heure qu’ils sont partis, mais ils n’ont pas beaucoup échangé passé les introductions à quai et les commentaires à propos de la cargaison et la surprise exprimée à demi-mots quand la passagère a compris que son pilote n’avait pas encore 13 ans.
La passagère lève les yeux sur le gamin et elle détaille le rebord large et tombant de son chapeau et ses lunettes trop grandes et elle referme son carnet en y coinçant son crayon pour y marquer la page. Je suis venue tout voir dit la passagère qui hésite ensuite et offre au gamin un sourire fragile parce que même si c’est la réponse la plus honnête qu’elle peut lui donner, elle s’aperçoit aussi que cela sonne comme une esquive.
À cet instant il y a une éclaboussure parmi les tiges immergées des iris et la tête sombre et plate d’une loutre apparaît tout près de la barque avant de disparaître aussitôt en un grand bouillonnement surpris et comme en écho une paire d’échassiers blancs s’élève avec fracas depuis l’une des voies d’eau adjacentes. Sur leur passage, les oiseaux sèment des cris rauques et nasillards et une pluie de gouttes étincelantes en travers de l’achenal.
Je suis venue voir ça aussi dit la passagère dont les yeux sont encore ronds d’étonnement et dont la main tâtonne déjà en quête du carnet pour y consigner l’expérience. Il y en a de plus en plus, dit le gamin en souriant j’en croise presque tous les jours et au centre ils en ont même fait des reportages qu’ils ont mis sur le réseau libre. Ils en ont fait d’autres sur les digues qui ont beaucoup tourné, sur la gestion de l’estuaire aussi, alors c’est pour ça que je pensais que tu étais venue, pour écrire un reportage ou quelque chose. Tu viens d’où d’ailleurs ?
La passagère hausse le sourcil pour répondre mais sans cesser pour autant ses crayonnages et d’infimes pattes d’oie se creusent au coin de ses yeux pour trahir sa jeunesse de fumeuse. J’arrive des communes occitanes explique-t-elle mais avant ça, j’étais à l’assemblée générale de la fédération ferroviaire. Je voulais assister aux débats qui ont lieu en ce moment à propos du réseau provençal et les dernières démonétisations.
Le gamin acquiesce distraitement et sonde à nouveau les flots de la perche qu’il étreint et puis tend le doigt à l’avant, pour désigner la courbure du pont qui s’esquisse sur leur trajectoire et autour duquel s’agglomère le tranchant géométrique des bâtisses. Tout droit ça va au fleuve dit-il, mais si tu n’es pas pressée je connais un détour qui passe par les jardins et les bassins salants. C’est plus joli depuis que l’eau est montée, assure-t-il, alors que la passagère se redresse pour prendre une inspiration plus profonde et détailler à son tour l’approche inexorable du ciment rouilleux et de la ferraille.
Je ne suis pas pressée répond la passagère en prononçant chacun de ses mots avec une prudence qui paraît exagérée, je ne suis pas pressée mais je veux bien voir à quoi ressemble la ville depuis les relocalisations. La bouche de la passagère se pince ensuite et son front se plisse à plusieurs reprises de la même manière que l’eau se plisse au contact de la perche. Je suis née ici finit-elle par avouer. Tu es née ici, avant, énonce le gamin, entre le questionnement et la correction et la passagère acquiesce, oui, avant, et elle cligne des yeux et les souvenirs métalliques qui s’y agitent n’appartiennent ni à l’onde ni aux reflets ni au ciel vaste et bleu sous lequel ils naviguent.
« Tu avais raison, au fait »
Ils ne se disent rien le temps que cela prend de traverser la ville désaffectée mais la passagère regarde autour d’elle et ressasse silencieusement le souvenir de son enfance, les joies et les tristesses au coin des rues dont elle est désormais la seule gardienne et à la fin il lui reste surtout une sorte de contentement suspendu mais aussi très tangible, très résolu, comme ce qu’elle a pu ressentir jadis à la sortie d’un bon concert, au moment de retrouver la fraîcheur de la nuit. Le goudron fracturé et les façades rendues éblouissantes par la morsure radieuse du soleil sont laissés derrière dans le sillage invisible de la barque, avec les quais fantomatiques et les échos clapotants qui hantent le béton.
Après la ville, un courant doux se saisit de la barque et la voie d’eau s’élargit et semble d’abord vouloir virer au vert mais ensuite l’onde pâlit de manière inattendue et elle prend une teinte étonnante, tantôt grise, tantôt bleue. Sur les berges qui se creusent, les couleurs subissent une métamorphose identique et en dépit du soleil éclatant la végétation semble ternir sous la caresse de cette brise légère qui souffle désormais depuis l’ouest. La suggestion de l’iode infuse l’air. De petites vaguelettes viennent laper la coque de la barque qui s’agite d’un roulis minuscule.
Diligemment, le gamin hisse très haut la perche ruisselante pour pouvoir la coucher tout entière sur la longueur du bateau. Il préfère effectuer la dernière étape à la rame. Sur l’horizon ouvert de tous les côtés des vols d’oiseaux noirs se succèdent et leurs cris mornes ou mélodieux s’enroulent de temps à autre dans les replis secrets du vent et la passagère saupoudre son carnet de notes et de croquis dont elle n’est pas entièrement satisfaite mais qui finissent par composer un amalgame dont elle est certaine de pouvoir tirer quelque chose.
Quand ils arrivent en vue des digues le gamin n’a pas besoin de l’annoncer parce que des tissus flottent au vent, de très nombreux tissus délavés qui sont attachés aux piquets et aux jeunes arbres qui poussent sur les remblais. Pour la première fois depuis qu’ils sont partis, parmi les champs de salicorne et les tiges squelettiques de l’oyat ils croisent des silhouettes humaines qui travaillent par petits groupes, et ceux qui sont le plus près de l’eau lèvent les bras ou agitent leurs outils pour saluer le passage du bateau. Le gamin comme la passagère répondent à l’identique et les sourires qui s’emparent de leurs visages sont larges et confiants.
Tu avais raison au fait dit la passagère alors que le vent souffle un peu plus fort et que le fleuve côtier fait clapoter ses eaux saumâtres autour de la barque. Je suis venue pour écrire ce que je verrai ici mais ça ne sera pas un reportage, ça sera un roman j’espère. Un roman, c’est comme une histoire affirme le gamin et la passagère acquiesce et elle frotte le cuir lustré de son carnet, agrippée à toutes les pensées qui lui viennent. Est-ce que je serai dedans s’enquiert le gamin en se redressant pour réajuster son chapeau à toile et ses lunettes, en essuyant sans y penser tout à fait la pellicule de sueur qui luit sur sa peau sombre.
La passagère hoche la tête et son regard embrasse ce territoire où elle revient après tant d’années, où chaque nom lui évoque le goût fin des huîtres et aussi ce père certes aimant mais bien trop attaché aux excès d’un monde qu’elle s’employait déjà à changer. Oui je pense souffle-t-elle doucement comme si elle se parlait à elle-même et la passagère se penche ensuite vers le gamin pour lui adresser une œillade bien plus grave, bien plus intense qu’elle ne le voudrait. Je veux aussi y mettre des mystères poursuit-elle, et du calme et de la beauté, je veux tout agencer autrement parce que maintenant c’est aussi nos histoires qui doivent être différentes tu comprends.
Le gamin acquiesce avec gentillesse et un souffle immense afflue depuis la baie comme pour accompagner les mots qui viennent d’être dits et cela sent l’algue et le sable et le sel l’on entend aussi tinter les cloches du port où ils sont tous les deux attendus. Le gamin pousse sur la rame et songe à la couleur de l’eau sans se douter que des années plus tard il se rappellera de ce voyage parmi tous les autres et qu’il admettra enfin que non, non, qu’il ne comprenait pas, qu’il ne pouvait pas comprendre, puisque ses histoires à lui étaient déjà différentes.
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- Fiction 10 : Nuclear Park, par Hélène Laurain
- Fiction 11 : Le temps d’un café, par Ketty Steward
- Fiction 12 : Pirates, par Stéphane Servant
- Fiction 13 : Le ciel déraciné, par Sabrina Calvo
- Fiction 14 : Estuaire, par Patrick K. Dewdney