Idée — Les fictions de Reporterre
« L’éthique de l’incendiaire », la fiction qui nous plonge dans la tête d’un saboteur
« L’éthique de l’incendiaire. » - © Helkarava / Reporterre
« L’éthique de l’incendiaire. » - © Helkarava / Reporterre
Durée de lecture : 11 minutes
Emprisonné pour avoir participé à des actions de sabotage contre des voitures polluantes, un homme détaille les raisons qui l’ont poussé à se lancer dans ce combat, ses fiertés et ses regrets. Une fiction de Camille Leboulanger.
Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.
Écrivain de science-fiction et de fantasy, Camille Leboulanger manie les récits tantôt utopiques, tantôt postapocalyptiques. Il explore ici un chemin intermédiaire, où l’écosabotage tente de s’opposer à la dystopie de l’industrie automobile. Bonne lecture.
Entretien avec N. V.-L. réalisé le 17 juin 2036, à la maison d’arrêt du Rheu, quartier de sécurité renforcée (QSR). Les propos ont été retranscrits de mémoire : tout dispositif d’enregistrement, prise de note manuelle y compris, est interdit au sein du QSR.
*
Quand j’étais ado, dans les années [20]20, j’habitais à la campagne. Comme on n’avait pas assez d’argent pour se payer des verres aux fêtes, l’été, on buvait un max à la maison avant de descendre au village. Sur le chemin, pour rigoler, on cassait des rétroviseurs à coups de pied. Mais on avait des principes — une conscience de classe, déjà, si tu veux — alors on choisissait. On touchait pas aux rétros des voitures trop vieilles, trop abîmées. On cassait pas les voitures de pauvres, quoi.
C’est un truc que j’ai gardé quand je suis venu habiter en ville, et quand avec les camarades on a commencé à brûler des bagnoles. L’une d’entre nous était super calée en voitures, iel connaissait les marques, les modèles, les années. On avait programmé une appli qui permettait de scanner les immatriculations. Nous, on a choisi de ne brûler que les voitures construites après 2015, l’Accord de Paris. C’était plus symbolique qu’autre chose, mais y’avait une logique. On partait du principe que ceux qui roulaient encore avec une voiture d’avant 2015 n’avaient pas le choix, pas les moyens de faire autrement. Ils étaient forcés d’avoir une voiture. Ils n’avaient pas profité d’une « incitation » financière, de crédit d’impôt pour acheter un de ces SUV électriques qui ont la bonne vignette… C’était une sorte d’« anti-ZFE » — tu te souviens, les ZFE ? — : si t’as les moyens d’avoir une bagnole neuve, alors t’as les moyens de pas avoir de bagnole du tout. Ça, et puis les voitures de nazi, aussi. Les Tesla, tout ça… Celles-là, on les cramait direct.
La méthode, c’était celle des dégonfleurs de pneus des années [20]10 — Andreas Malm, ces gens-là — mais aussi celle des manifs : une guerre d’usure pour rendre inutilisable. En 26, il y a eu tellement de manifs à Rennes, les gens ont cassé tellement de fois les panneaux publicitaires que JCDecaux a arrêté de les remplacer pendant un temps. Cette année-là, il n’y a pas eu de pub à Rennes pendant six mois ! Ça c’est de la théorie incarnée dans la pratique ! Ça faisait des années que la mairie traînait les pieds pour interdire la pub… Alors, nous on a pensé : « Ils arrêteront jamais de construire des bagnoles tant que les gens continuent d’en acheter. » Le but c’était : plus de voitures. Droite, gauche, écolo, personne voulait vraiment le faire, alors on a décidé de prendre les choses en main et de s’en débarrasser nous-mêmes.
« Si tu t’amuses pas un peu, t’as pas envie de continuer ! »
La télé, les journaux, les médias, ils ont été tout de suite contre nous. D’abord, c’était un fait divers, puis une « épidémie »… On leur a écrit plein de fois pour leur dire tout ce que je t’ai dit, mais aucun d’entre eux n’a jamais publié nos raisons, nos revendications. À mon avis, ils avaient peur que les gens soient d’accord avec nous ! C’est pour ça qu’on me laisse pas aller sur Internet.
Les réseaux sociaux, c’était pas mieux, parce que les algos nous cachaient et que l’idée c’était pas de se faire choper par l’adresse IP, ou quoi. On s’envoyait pas de messages, même sur des applis soi-disant cryptées. On faisait tout en mode « résistants », genre Andor ou L’Armée des ombres : on avait des cachettes, des potes qui faisaient passer des messages, des noms de code… C’était long, mais c’était moins dangereux. Et c’était plus marrant aussi ! Faut pas croire, ça compte. Si tu t’amuses pas un peu, t’as pas envie de continuer ! On faisait toute notre com’ à l’ancienne : on faisait des affiches à la main, et puis des tracts qu’on laissait sur les voitures cramées. C’était do it yourself.
Enfin, sur celles qu’on brûlait nous… Bien sûr, il y a eu des imitateurs, des gens qui se sont mis à le faire pour rigoler, ou par provocation. On en a discuté, on a décidé que ça nous dérangeait pas. L’important, c’était que les voitures soient détruites. Et puis on n’était pas là pour donner des leçons d’action directe ou de propagande par le fait, ou je ne sais quoi. Si tu cassais des voitures, ça voulait dire que t’étais du bon côté. Et puis, ça demandait du courage ! À cause des flics, des caméras, des propriétaires… À cause des fafs, aussi. Ils se sont mis à patrouiller la nuit, ils se faisaient appeler « Brigade de défense automobile ». C’était juste des fachos et des mascus, le genre qui adore la bagnole. Ils faisaient des rondes dans les quartiers, la nuit. Ouvertement. On s’est battus plusieurs fois, je me suis fait tabasser aussi… Eux, bien sûr, les flics les arrêtaient pas. Une nuit, ils se sont même coordonnés avec les fafs pour nous bloquer dans une rue et nous empêcher de partir, le temps que la « Brigade » nous cogne. Heureusement, des camarades ont fait péter une voiture dans la rue d’à côté. Ça a fait diversion assez longtemps pour qu’on s’échappe. J’ai perdu deux dents, mais ça aurait pu être pire. C’est un peu un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts.
Ça résume bien la situation, toute cette histoire, je trouve : des flics qui protègent des fachos qui protègent des bagnoles. Et devine en quoi roulaient les flics ?
Fallait du courage, ouais, déjà à cause de la chaleur ! Croyez-moi, pour mettre le feu à un SUV pendant la canicule, il en faut ! Mais, ce qu’on faisait, ça a fini par marcher ! Y’avait de moins en moins de voitures garées en ville. Bien sûr, ceux qui avaient les moyens — ceux qui nous intéressaient vraiment —, ils les garaient dans des parkings privés, avec sécurité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Dans ma rue, avant ça, les trottoirs étaient pleins de SUV garés n’importe comment. Au moment où on s’est mis à penser à attaquer le gros parking de la Gaîté, il ne restait plus que deux ou trois vieilles camionnettes. On en pense ce qu’on veut, mais ça marchait…
Le parking de Gaîté, au bout de la ligne de métro, c’était devenu une forteresse. On a mis longtemps à se préparer. Des gens se sont fait engager comme agents de nettoyage ou comme gardiens, pour connaître les lieux et la sécurité. Moi, je faisais du Uber dans le quartier, et je livrais les repas du poste de garde la nuit, quand il y avait moins de monde. Il y avait quatre vigiles à l’entrée. L’un d’entre eux était des nôtres. On avait besoin de faire entrer cinq voitures chargées d’essence et d’explosifs maison, une par étage. On les a fait passer en deux fois, pendant que je distrayais les gardes avec leur commande, et que le nôtre les faisait entrer sans les regarder de trop près. C’était des mecs : tu veux déconcentrer des mecs, tu vises l’estomac ! Une fois les voitures installées, on a répandu de l’essence. On avait un système discret, avec des poches d’eau pour la course à pied. On a déclenché le détonateur à distance, une fois que tout le monde a été en sécurité. En quittant le parking, la moitié avait pris le métro, dans des directions différentes, les autres étaient partis à pied. Pendant une semaine, on a cru qu’on s’en était tiré, mais les flics ont fini par venir perquisitionner chez moi à 5 heures du mat’. Ça s’est passé comme ça, mon arrestation. J’ai pas résisté. Ma famille était pas là, j’avais prévu le coup. Je voulais pas qu’ils embarquent mon frère aussi.
« Officiellement, on est des “terroristes” »
J’ai pris quinze ans ferme, parce que l’un des gardes est mort. Je le connaissais. Il s’appelait Fernando. J’ai sa mort sur la conscience, oui, mais moi, au moins, j’en ai une de conscience. Pas comme eux. Fernando, il est mort, mais tous les autres morts de l’automobile, les accidents, la pollution, les ouvriers des mines en Afrique, en Amérique du Sud… Tous ceux-là, les responsables sont pas en prison.
Après ça, les choses se sont un peu calmées. La police en a arrêté quelques autres, mais on s’était préparé. Personne n’a rien avoué, rien balancé, rien ni personne. Les incendies de voitures, de parkings, de concessionnaires, ça a continué quelque temps, puis ils ont presque disparu. Mais ça n’a pas servi à rien ! Les SUV sont pas revenus dans les rues, enfin pas tous… Et puis, pas mal de gens se sont rendu compte d’à quel point la ville était mieux sans. L’autre jour, des députées sont venues me voir. Ils m’ont dit qu’ils n’étaient pas loin de réussir à faire interdire la fabrication et l’achat de voitures neuves en France. Bon, la plupart des bagnoles sont faites ailleurs de toute façon, mais quand même. Je leur ai dit qu’il fallait interdire la circulation aussi. Enfin, c’était gentil de leur part de venir me voir. J’espère que ça marchera leur truc.
Officiellement, on est des « terroristes ». Mais ça, c’est leurs mots à eux, aux flics, au parquet, aux médias… Moi je crois surtout qu’on leur a fait peur parce qu’on avait une éthique en plus de nos allumettes. Ils nous ont décrit comme juste des vandales, des « casseurs », ou je ne sais quoi, mais ce n’est pas vrai. On savait ce qu’on faisait, et on savait pourquoi on le faisait. Sinon, pourquoi est-ce que je serais à l’isolement comme ça ?
Quand j’y repense… C’est des bons souvenirs, dans l’ensemble. J’étais heureux de faire ça, parce que j’avais enfin le sentiment d’avoir prise, d’avoir le pouvoir sur quelque chose. Mes parents, leurs parents, ils ont joué le jeu, les élections, les manifs… Et qu’est-ce que ça a donné ? Alors ouais, j’ai pas honte de le dire : j’avais jamais été aussi heureux qu’en regardant une Jeep brûler. Parce que ça faisait vraiment une Jeep de moins.
Et puis, surtout, on a montré qu’on pouvait le faire. Que c’était possible. Je n’ai pas accès à beaucoup d’infos ici, seulement la télé un peu, mais je sais qu’il y a des gens qui nous ont imités à Toulouse, à Lyon, mais à la campagne aussi… Alors, ils peuvent bien me laisser en taule, je sais que d’autres ont pris notre place, je sais que partout des SUV continuent de cramer. Avec un peu de chance, quand je sortirai, il n’y aura plus une seule voiture garée dans ma rue.
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