Idée — Les fictions de Reporterre
« Celles qui resteront à Bure », une fiction féministe antinucléaire
« Celles qui resteront à Bure. » - © Helkarava / Reporterre
« Celles qui resteront à Bure. » - © Helkarava / Reporterre
Durée de lecture : 12 minutes
En 2115, un centre d’enfouissement de déchets nucléaires est devenu un monstre gigantesque. Après un incendie, des femmes réussissent à s’en échapper : le bois s’ouvre à elles... Une histoire signée Catherine Zambon.
Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.
Ce mois-ci, c’est au tour de Catherine Zambon d’imaginer l’avenir. Autrice, notamment pour le théâtre, où elle met également en scène, elle a récemment fait rééditer Nous étions debout et nous ne le savions pas, une pièce qui rend hommage aux militants et aux résistances collectives. Thématique qu’elle reprend ici, en imaginant le devenir lointain d’un centre d’enfouissement de déchets nucléaires. Bonne lecture.
À celles et ceux de Bure,
Les Intrus étaient au moins 12 face à elles, qui n’étaient que 7.
Aelnus les regardait, stupéfaite. Ils avaient des vêtements de couleur.
Dans Le Bois, elles ne portaient que des tenues de travail grises, brunes et vertes.
Un Intrus leur apprit qu’on était en août. Le 19 août 2115.
Aelnus n’avait jamais vu d’homme.
D’hommes, il n’y en avait pas dans Le Bois.
Elle avança d’un pas.
Ne bouge pas ! souffla sa mère.
Une des leurs, Eugénie, 1 tonne de muscles, tenait les Intrus à distance avec une barre de fer et un air effroyable.
Ce même air qui impressionnait Aelnus lorsqu’elle était enfant et qui la faisait rire aujourd’hui.
Tais-toi, grogna la Géante.
Aelnus retint son souffle.
Elle avait déjà vu Eugénie faire tomber un arbre juste en le poussant de l’épaule.
Ce n’était pas un gros arbre.
Mais il valait mieux être amie d’Eugénie.
Dans Le Bois, on prenait soin de rester amies. On ne se couchait pas sans réconciliation. Pas de sommeil sur les ronces, disait l’Ancienne.
C’était la première règle qu’elles avaient mise en place au début.
Il y a quinze ans.
C’est ce qu’elles venaient de comprendre, elles qui avaient perdu la notion du temps.
Aelnus avait donc 15 ans.
Rose, sa mère était la plus jeune. L’Ancienne, 85 ans.
On est là en camarades, dit une Intrus, en posant à terre des fruits.
Aelnus n’avait jamais vu de telles choses.
Que voulez-vous ? L’Ancienne prenait parole, avec ce qui lui restait de souffle.
Faire amitié, répondit un Intrus. On ne vous veut aucun mal.
Qui ça : on ? demanda Thelma. Vous dix seulement ?
Non. On est nombreux. Très nombreuses et nombreux.
L’Intrus souriait.
Pas elles.
***
Il y avait eu ce qu’elles appelaient entre elles avec une terreur mêlée de joie : le Grand Incendie. Elles se souvenaient toutes de la date : 19 février 2100. Un désastre, soupirait l’une. Un miracle, décréta l’Ancienne, qui s’imposa parmi elles comme l’âme de la communauté. La mémoire d’un temps révolu. Aelnus adorait l’entendre raconter cette époque. L’Ancienne avait le souvenir d’avant. Toutes les femmes vivant dans Le Bois avaient travaillé au Laboratoire d’enfouissement de déchets hautement radioactifs qui était devenu un monstre gigantesque, rasant tout sur son passage, désertifiant les alentours, tuant en silence plus de 1 000 personnes.
On ne comptait plus les accidents.
Toute résistance avait été anéantie.
Croyait-on.
Ce monde dans lequel elles vivaient alors ne leur offrait rien. On travaillait à des postes qui presque tous avaient à voir avec l’énergie. Le nerf de la guerre. Des guerres qui surgissaient partout selon la volonté démente de dirigeants ivres de puissance et de conquêtes. Faire famille avec enfant était la seule gloire sociétale. Celles et ceux qui ne voulaient pas épouser ce destin reproductif étaient affectés à des postes dangereux — comme travailler au Laboratoire par exemple. Le monde entier était devenu une immense dictature totalement déshumanisée.
On pouvait ne manquer de rien, si on était aveuglés — et dociles.
Un enfer, se souvenait Eugénie.
C’est quoi un enfer ? demanda Aelnus, un jour, provoquant l’hilarité.
Tout leur semblait si loin, depuis.
Le Bois était devenu un refuge pour elles. C’est le Grand Incendie qui les avait fait se rencontrer. Leur premier échange avait eu lieu dans une bouche d’aération du Laboratoire, qui avait pour issue un bois — appelé la Zone 3. Thelma, ingénieure affectée au Service Sécurité, avait pour mission de surveiller cette bouche d’aération. C’était un privilège que de se rendre dans ce bois entouré de barbelés, mais où survivaient néanmoins quelques oiseaux. Lorsqu’elle entendit les sirènes d’alerte, le jour du Grand Incendie, elle y était et sut immédiatement de quoi il s’agissait. Incendie. Si le feu prenait au Labo, les fûts contenant les déchets risquaient d’exploser. Peut-être avaient-ils réussi ? Elle savait que quelques-unes au Labo tentaient d’arrêter l’activité. Quitte à y perdre la vie. Avaient-ils réussi ou y avait-il vraiment un incendie ? Elle n’avait jamais voulu s’en mêler de cette résistance, prise dans une spirale dépressive. L’évacuation allait donc commencer. La contagion aussi. Il fallait quitter la Zone 3, prendre sa voiture, fuir.
Pourquoi ne le fit-elle pas ?
Elle ouvrit la bouche d’aération et la referma sur elle.
Tandis que les alarmes de l’incendie résonnaient au-dehors, elle goûta à une liberté inattendue au fond de la bouche d’aération.
Drôle d’abri qui pouvait devenir possiblement son cercueil.
Valait mieux en rire.
« Ce qu’elle vit n’était pas animal.
Enfin, si. Mais humaines. »
Mais la vie est tenace parfois.
Surtout lorsqu’elle convie d’autres à partager votre destin.
Parce qu’au fond de ce conduit étroit, dans ce temps suspendu d’affolement extérieur et d’effacement en sous-sol, elle entendit des chuchotis.
Humains, forcément, puisque tous les animaux avaient été éradiqués en Zone 3 — jusqu’à preuve du contraire.
Ce qu’elle vit n’était pas animal.
Enfin, si. Mais humaines : six femmes, effrayées, dont une géante ratatinée dans le conduit.
Et une autre, chétive, alourdie d’un ventre énorme.
Rose. Enceinte.
***
Il serait laborieux de raconter ce qui se construisit dans Le Bois à partir de ce moment-là. Thelma affirma qu’il n’y aurait pas de radiations dans l’immédiat. Affectée à la sécurité, elle en savait quelque chose. Si des émanations toxiques se produisaient, ce serait dans 10 ou 20 ans. Elles entendirent les haut-parleurs invitant à quitter le Labo et rejoindre les postes d’évacuation. On attendit. Rien n’explosa. On se taisait, la peur au ventre. Lorsque tout fut silencieux, elles rejoignirent le bois.
Que foutaient-elles dans ce conduit d’aération ? demanda Thelma.
On allait au bois, souffla Rose, comme si c’était une promenade de santé, alors que la Zone était rigoureusement interdite d’accès.
L’Ancienne, travaillant au Labo depuis quarante ans, connaissait l’existence de cette bouche d’aération. Elle ne dit jamais qui lui avait donné la carte d’accès à ce conduit, méfiante. Thelma était cadre au Labo, tandis qu’elles n’étaient que de petites mains. Lorsque l’Ancienne découvrit le bois, elle n’avait pas vu d’arbres depuis des années. En profiter seule n’était pas dans son ADN. Elle y emmena donc des collègues qui, comme elle, étaient des femmes à qui il était exigé de sacrifier vie et espoirs pour la marche du monde. Moitié rampant, moitié debout, elles traversèrent de nombreuses fois la bouche d’aération pour profiter des arbres une petite heure. Une folie. La première fois dans le bois, entendant une chouette, elles avaient crié de terreur. Elles n’en avaient jamais entendu. Ni vu d’écureuil qui les affola tout autant. Avaient-ils échappé à leur destruction ? Mais cette peur, cette peur nouvelle avait un goût de terre, de liberté et de rosée. Lors de dangereuses escapades, l’Ancienne les initia. Elles mangèrent des glands, fumèrent des herbes, invoquèrent des puissances merveilleuses et dansèrent même quelques heures un soir de pleine lune, ivres de joie, au milieu de rares animaux qui, peu à peu, réapparaissaient dans le bois.
Des cinglées, pensa Thelma.
Des cinglées, peut-être, mais sacrément armées pour réinventer un monde.
Le scientifique s’effaça en elle pour accueillir une part d’Invisible.
Cela même qui crée de la malice, génère du vivant. Et construit de l’invincible.
Car, invincibles, elles le devinrent toutes dans Le Bois.
Jusqu’à ce jour.
C’est quoi la boule orange ? demanda Aelnus.
Une orange, dit l’Ancienne.
« On va faire beaucoup de bruit, dit un jeune homme »
Dans Le Bois, il y avait des pommes, des cerises, des fraises. Une source qu’elles aménagèrent. Survivre occupa tout leur temps. L’enfant allait naître, il fallait faire vite. On construisit des cabanes, des sanitaires. On ouvrit La Clairière pour tenir les assemblées. L’une s’avéra être une cuisinière inventive. L’autre concocta des onguents. Celle-là écrivait des poésies sur des écorces. Lorsque Rose accoucha dans une émotion indescriptible, Thelma décréta qu’on devait retourner au Labo pour récupérer du matériel. Laissant les autres dans l’angoisse, elles partirent à deux. L’enfant au nom d’arbre babillait doucement tandis que les femmes autour se rongeaient les ongles. Elles revinrent avec un trésor : de la gamelle au papier, en passant par des médicaments, des lampes de poche et des vêtements.
Tout était fermé, au Labo, sauf les réserves auxquelles elles avaient accès.
Le Labo semblait désertifié et il n’y avait visiblement aucune émanation toxique.
Bizarrement, les réserves semblèrent ne jamais vouloir s’épuiser.
Le Labo devint une sorte de supermarché pour elles seules.
Cahin-caha, elles firent communauté, rassemblées autour d’Aelnus.
Eugénie, l’immense, jubilait d’être devenue enfin totalement anticapitaliste.
Il manquait juste des livres qui auraient pu les éclairer, regrettait l’Ancienne. Que ce soit le communautarisme libertaire ou la folle pensée de Donna Haraway.
Alors, elle racontait ce dont sa mémoire se souvenait.
Les barbelés s’effritèrent peu à peu. Des animaux réapparurent dans la forêt.
D’abord un sanglier qui effraya tout le monde en grouinant au milieu de La Clairière. Puis un faon qui, blessé, piaulait et que l’on rendit à sa mère, guéri et bondissant. Il fut décidé que jamais on ne mangerait d’animaux. Mais on vola quelques œufs parfois dans des nids alentour.
Est-ce qu’il ne fallait pas rebarricader ?
On nous a oubliées ! espérait Rose.
Vivons ! conclurent-elles.
La vie, la belle vie les assemblait autour de l’enfant qu’il fallait protéger, soigner, éduquer et chérir. Chaque instant semblait une fête par rapport à cette vie séquestrée qu’elles vivaient auparavant.
Rien ne manquait.
Sinon que l’Ancienne aurait besoin de soins un jour.
Et Aelnus d’altérité.
Et peut-être était-ce cela qui, aujourd’hui, se présentait à leur porte.
L’altérité.
Deux des Intrus présentes étaient à l’origine du Grand Incendie.
On commençait à faire connaissance.
Aelnus dévorait sa première orange.
Ils avaient pris des risques, mais savaient, comme Thelma, que le Laboratoire était suffisamment sécurisé pour ne pas exploser immédiatement.
La suite, ils se la racontèrent toustes ensemble.
Elles, elles furent d’abord effarées de comprendre que toustes savaient depuis longtemps qu’elles vivaient là, dans Le Bois.
Agacées de savoir, qu’en effet, la Réserve était alimentée par leurs soins.
Puis, bouleversées de comprendre que face à elles, elles avaient des résistantes qui avaient peut-être changé la face du monde.
Les activistes avaient suffisamment embrouillé le central logistique opérationnel pour que ce soit complexe de le réhabiliter dans un endroit dont on craignait qu’il explose un jour ou l’autre.
Abandonner le Laboratoire s’imposa aussi dans une opinion publique qui se réveilla peu à peu.
Le vider de ses fûts toxiques enfouis aussi.
De premières manifestations s’organisèrent.
Durement réprimées.
Des campements d’été furent organisés.
Interdits.
Mais on hésite à tirer dans une foule de jeunes et d’enfants.
L’état toléra. Recula. Abdiqua.
Le monde entier semblait se renverser.
On ne retrouva jamais les responsables du Grand Incendie...
Lorsqu’on comprit que, dans Le Bois, une communauté survivait, on la préserva du chaos.
Des groupuscules ici et là virent le jour, s’inspirant d’elles. Ils s’organisaient. Gagnant des mairies de partout. Modifiant la vie sociale et politique.
Le Monde changeait.
Un peu... précisa une Intrus.
Face à ce récit, Thelma se désola. Nous vivions tranquillement ici, tandis que vous vous battiez au-dehors...
Non, s’écria une femme, non ! C’est aussi parce que vous étiez là qu’on a osé le faire !
Vous êtes une telle inspiration, ajouta un Intrus. Une communauté écoféministe.
C’est quoi une inspiration ? demanda Aelnus.
Un poème, dit L’Ancienne.
Les Intrus étaient venues parce qu’une mégafête allait avoir lieu dans le Labo qui était en train de connaître un autre destin.
On va faire beaucoup de bruit, dit un jeune homme.
On aimerait que vous soyez Invitées d’honneur, souffla une femme. Le Monde est prêt à vous recevoir.
L’Ancienne hésitait, abasourdie. Était-elle prête à le recevoir, ce Monde ?
Rien ne vous empêche de continuer à vivre dans Le Bois, évidemment, dit un autre. Il y aura la fête cet été, après ce sera calme.
Il ajouta :
On attend 500 personnes au moins.
Ou 5 000.
Ils furent plus de 100 000.
Et sept poèmes.
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