Idée — Les fictions de Reporterre
La grande harmonie interespèces : une fiction exclusive de Gabrielle Filteau-Chiba
« Mes cris sont millénaires, et nos chants se démultiplient » - © Helkarava / Reporterre
« Mes cris sont millénaires, et nos chants se démultiplient » - © Helkarava / Reporterre
Durée de lecture : 11 minutes
Dans cette fiction située au cœur des immenses espaces du Québec, Gabrielle Filteau-Chiba raconte un monde transformé par un dialogue longtemps rêvé : l’interfaune. Une communion inespérée qui pave le chemin de l’utopie.
Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables.
Gabrielle Filteau-Chiba a pris, à son tour, la plume pour Reporterre. Cette romancière québécoise est notamment connue pour être partie vivre plusieurs années dans une cabane en bois, dans la forêt du Kamouraska, au Québec. Expérience dont elle a tiré son premier roman, Encabanée (Éditions XYZ, 2018). Son œuvre mêle poésies et récits de luttes écologistes. Bonne lecture.
Je veille d’en haut sur le Bouclier canadien, l’immensité bleue, l’eau calme et Les Grandes. Elles sont quatre, quatre sœurs fortes et dures comme pierre, campées à même une rivière harnachée qui se jette dans une baie vaste comme une mer aux eaux entravées de glaces. Nous sommes en territoire Eeyou Istchee.
Je te parle sans un bruit, en huis clos, et tu ne fais plus seulement que m’entendre — tu me comprends tel un sixième sens, et mes pensées se traduisent dans ton silence, même si ma langue aviaire, avec ses clics, diphtongues et leurs impénétrables nuances, tu n’as jamais eu à l’apprendre.
Mes cris sont millénaires, et nos chants se démultiplient. Mes yeux quadrillent la terre ferme que tu aimes tant nommer Jamésie comme ton peuple aimait autrefois baptiser ses sujets. Amérique pour Amerigo. Non, les tiens et toi, vous êtes debout sur un océan de boue, de glaise, de roc et de fientes. Et nous vous guidons désormais par la pensée. Dictons jusqu’à vos mots. Vos idées.
Les premières greffes ont accru l’audace des plus hauts dirigeants. Eux qui voulaient tout l’or du monde et jusqu’à l’oxygène des cieux. Eux qui cherchaient à conquérir, toucher les astres, défier les lois de la prédation et de la gravité, risquer jusqu’aux neurones des leurs. Pour ruser, ah ça, ils avaient rusé. Mais pour une fois, l’immense innovation réduite à sa taille la plus minuscule, sa plus simple expression, implantée dans la partie inférieure du lobe frontal de l’hémisphère gauche des consentants, ou aire de Wernicke pour les intimes, là où loge la compréhension du langage, avait changé les règles du jeu. Renversé irrémédiablement toute hiérarchie faunique possible. Et aujourd’hui enfin nous communiquons sans interférences nuisibles.
« Je vous offre ce que je vois par-delà les nuages »
Vous nous entendez dans l’azur, et nos notes se traduisent en vous en phonèmes. Sans effort, vous pénétrez l’esprit des volées d’oies sauvages survolant Eeyou Istchee de long en large. Nos musiques entre vos oreilles sont votre omniscience. Disqualifiant tout mensonge, toute manipulation. Mélodie vraie ouvrant l’horizon des plus embrigadés parmi vous. Enfin, on vous laisse voir, écouter, accéder à la connaissance pure, au savoir incontrôlé.
Grâce à l’interfaune, l’Humanité a évolué.
Depuis les greffes, elle comprend les oiseaux de mer, consulte les taupes, se berce de baleines, sonde les plus lointains troupeaux. Elle n’a plus besoin de drones, de répression technologique, de somnifères, ni de se livrer guerre.
Conséquences insoupçonnées ou malédiction babélienne résolue : une chose sûre, la traduction de tous les langages des espèces pensantes a induit la paix, la cohésion, a rétabli l’équilibre, telle une forme d’homéostasie dans le corps collectif.
Je vous offre ce que je vois par-delà les nuages. Je vois Les Grandes centrales en activité. Sens venir la pluie. Entends les vibrations des quatre sœurs qui jamais ne cessent de transformer la puissance de l’eau en électricité propre comme par enchantement. J’admire le réservoir de la rivière, gorgé tel un placenta géant aux veines pulsantes, vibrantes. Organe qui sublime les éléments pour donner vie à plus petit que soi. Je survole les quatre barrages hydroélectriques et leurs guirlandes de lumières éblouissantes. Ceux que vous appelez sans poésie LG2, LG2A, LG3 et LG4.
Les ingénieurs tout en bas se promènent 500 mètres sous la neige et la terre, au niveau des groupes qui vrombissent. Ils portent des casques coupe-son pour protéger leurs tympans, or ils restent branchés à l’interfaune en tout temps. Si des incendies de forêt surviennent, si des tempêtes de vent remontent le continent, nous le leur soufflons. Ils n’ont qu’à fermer les yeux et à se concentrer, visualisant nos ombres, nos chuintements d’ailes, nos formations en V, nos cris de printemps et d’automne arrivés. S’imaginer en oie tel un exercice d’empathie. Et par la pensée, ils se connectent à notre intelligence, à nos émotions, à nos sens.
L’interfaune nous relie. Nous permet le plus grand des partages de données.
En quelques secondes, nous nous retrouvons liés par une sorte de chaleur fondamentalement animale. Une amitié incarnée, un sentiment d’appartenance, une osmose écosystémique.
Nous n’avons plus peur de l’altérité. Nous formons, les uns les autres, un tout pensant.
Les idéateurs des centrales superpuissantes et les vigies qui les veillent, les entretiennent, ne sont plus jamais seuls à l’ouvrage parmi les robots, ils peuvent s’en remettre aux plus hautes instances : les oies blanches qui guettent le calme des eaux, les castors érigeurs eux aussi de barrages de subsistance, et il leur suffit de souhaiter leur compagnie, d’exprimer une curiosité, pour dialoguer en temps réel avec des intelligences naturelles à proximité.
« J’aimerais savoir quel temps il fait dehors aujourd’hui »
L’ingénieur abaisse les paupières, formule un vœu muet aux âmes animales qui voudront bien l’entendre. L’interfaune opère son arborescence invisible.
– J’aimerais savoir quel temps il fait dehors aujourd’hui : l’air, le soleil me manquent. Quand je sortirai de la centrale comme tous les soirs même heure, il fera déjà nuit. J’adore mon travail, mais souvent, j’ai l’impression de passer à côté de bonheurs simples de la vie.
– Le courant est agréablement doux, et par ce temps, les merisiers sont tendres sous la dent. J’en profite pour faire tomber quelques arbres qui contiendront la montée des eaux autour de notre hutte. Les petits jouent à la cachette sous l’eau, leur mère dort en boule, on dirait le plus beau caillou du monde, la plus belle pelisse, forme lissée et polie par la grande rivière qui nous nourrit.
L’homme sourit et soupire de contentement. Il voit presque le décor, la famille de castors, comme un tableau dans un musée qu’on apprécie de loin, qu’on ne peut surtout pas toucher, mais qui nous émeut au possible, et ce, malgré la distance.
– Et moi, je trouve le temps long. Je suis la plus vieille oie du lot, je ne quitte plus la baie, j’accueille, salue les miens au passage, mais je ne m’éloigne plus du plan d’eau, ne fais plus que le survoler maternellement. J’aime savoir que vous vous souciez du temps qu’il fait, d’où vous êtes. J’aime pouvoir vous raconter comment c’est grandiose de se sentir flotter sur le vent comme sur l’eau froide. Je suis sur le versant de la mort, mais je vis sereine ce dernier printemps en territoire Eeyou Istchee. Mon instinct me dit que ce soir, cette nuit, on ne serait pas surpris de voir une aurore polaire.
L’homme interrompt son geste, pose l’outil, essuie la graisse lubrifiante à ses doigts sur le linge bleu de la compagnie d’État. Il s’habillera chaudement pour se coucher à même la neige au sol plus tard : il veut la voir, l’admirer dans toute sa fougue, il ne la manquera pas, cette fois. Même s’il n’est pas rare, en ces latitudes, d’être témoin de vents solaires entrant en collision avec notre atmosphère, les champs magnétiques déclencheurs de phénomènes visibles l’ont toujours fasciné. Comment ne pas être fasciné par l’électricité ?
En mer retentissent chants de ralliement de baleines gestantes qui délaissent les profondeurs de la baie, se fédèrent dans cet espace liminaire au ras de la houle, heureuses à l’idée d’y voir bientôt danser des variations lumineuses qui rappellent les algues éclairées de rayons de lune.
Le mot s’est passé.
– La coloration est une question de quantité d’azote ionisé en présence dans l’air, leur télépathise l’humain sous terre. Lorsque les particules entrent en choc avec de l’oxygène à basse altitude, sous la barre des 95 kilomètres, on a la chance d’observer une palette plus froide que les rouges en plus haute altitude, vers les 200 kilomètres. Des bleus, des roses, des violets…
– Nous ne voyons pas aussi bien que vous les couleurs, soupirent les cétacés.
– Et moi, je ne perçois pas les sons des profondeurs comme vous, renchérit-il.
Émerveillé par les phénomènes électriques depuis l’enfance, l’homme glisse le chiffon dans sa poche de pantalon, saisit l’outil déposé et reprend avec diligence et doigté son entretien des composantes mécaniques, songeant aux cadeaux de la physique et de la domotique pour son peuple : un spectacle haut en couleur aux heures les plus sombres de la nuit, et de l’énergie pour chauffer, éclairer, connecter entre elles toutes les routes et maisonnées du pays.
Et les saumons de remonter la rivière La Grande par les nouvelles passes aménagées. Et les contrôleurs de faire dévier les appareils en respect du corridor aérien des migratrices.
Des milliers de kilomètres plus au sud à vol d’oiseau, un jeune garçon en pyjama à motif d’avions ultralégers allume sa veilleuse en pensant, tout fier, à son père qui doit travailler encore quatre nuits et trois dodos tout au nord en territoire Eeyou Istchee avant de rentrer à la maison en taxi. Papa arrivera mardi pour passer une semaine avec maman et lui. L’enfant lui montrera son nouveau dessin de la centrale, qu’il a agrémenté de paillettes qui brillent dans le noir.
Petit Paul aime tout ce qui brille dans le noir, tout ce qui ose braver l’obscurité : les étoiles en plastique à l’échelle des constellations collées à son plafond, les vers luisants qui grouillent sur les parois des grottes, la peinture fluo reçue à son dernier anniversaire, les champignons trop blancs en guise d’avertissement, les méduses bioluminescentes de l’aquarium qui plaisent tant à maman, mais aussi le krill et les écureuils volants.
L’enfant ferme les yeux et pense très fort aux lumières scintillantes de LG2, sous lesquelles sont père se trouve toujours affairé à cette heure, serre très très fort contre son ventre sa peluche de requin-marteau et éteint sa veilleuse ovoïde par la pensée.
L’ingénieur lève le regard sur les données mauves à l’hologramme dans la grande pièce et, constatant l’heure tardive indiquée, s’amuse quelques instants à imaginer son fils sur le point de s’endormir. Au chaud. Son épouse aux cheveux roux défaits qui lui aura lu des histoires de dinosaures et chanté des couplets et des couplets de sa voix si calme, si juste, jusqu’à entendre leur amour de Paul ronfloter.
Il prendra pour lui des photos de l’aurore. Pour elle, il prendra enfin des vacances. Entendre l’oie déclinante et le castor amoureux lui ont fait faire ce constat : le temps, les saisons passent, et même si son travail l’anime au plus haut point et qu’il le voit comme un service national, un devoir écocitoyen dans l’avancement des énergies propres, il ne doit pas oublier son rôle premier de père, sa place d’amoureux, parmi les siens.
Il ne doit pas oublier de recharger ses propres batteries s’il veut contribuer longtemps au monde qu’il aime.
Couché sur la neige sous la danse fabuleuse de l’aurore boréale, l’homme pourvoyeur réalise l’immensité du silence qui s’est installé en lui. L’interfaune s’est tu. Tous les animaux sont comme lui bouche bée, guettent les cieux de concert, électrisés, éblouis.
- Fiction 1 : Tulpa is the new IA, par Corinne Morel Darleux
- Fiction 2 : Rongeurs, par Sylvie Lainé
- Fiction 3 : Les disparus d’Abet, par Laura Nsafou
- Fiction 4 : Le Parleterre, par Li-Cam
- Fiction 5 : La révolution, c’est de l’eau, par Wendy Delorme
- Fiction 6 : La politesse des animaux, par Camille Brunel
- Fiction 7 : La première matriarche, par Juliette Rousseau
- Fiction 8 : Happyculteur, par Catherine Dufour
- Fiction 9 : Feelin, par Jean-Marc Ligny
- Fiction 10 : Nuclear Park, par Hélène Laurain
- Fiction 11 : Le temps d’un café, par Ketty Steward
- Fiction 12 : Pirates, par Stéphane Servant
- Fiction 13 : Le ciel déraciné, par Sabrina Calvo
- Fiction 14 : Estuaire, par Patrick K. Dewdney