Idée — Les fictions de Reporterre
« La politesse des animaux » : la fiction de Camille Brunel pour Reporterre
« La politesse des animaux. » - © Helkarava / Reporterre
« La politesse des animaux. » - © Helkarava / Reporterre
Durée de lecture : 13 minutes
Mille ans ont passé, et des interprètes arrivent désormais à traduire le comportement des animaux. Ils ont trouvé ce qui manquait à nos relations aux autres espèces : la politesse, écrit l’auteur Camille Brunel.
Reporterre vous propose chaque premier samedi du mois une nouvelle de science-fiction inédite. Nous avons donné carte blanche à des autrices et auteurs pour écrire des textes qui nous transportent vers des futurs écologiques désirables. Pour cette rentrée, c’est Camille Brunel qui nous livre sa vision de l’avenir. Écrivain, critique de cinéma spécialisé dans la représentation des animaux, il est aussi militant pour la cause animale et végane. Son prochain ouvrage, Je est un animal — Repenser la rencontre avec les animaux (éditions Ulmer), à paraître le 19 septembre, fait parfaitement écho au récit publié ici. Bonne lecture.
Plusieurs siècles ont passé depuis les premières études éthologiques. Comme nous avons longtemps rêvé de voler avant de fabriquer l’avion, puis, un instant plus tard, de nous poser sur la Lune, nous avons longtemps rêvé de comprendre les animaux — avant d’y parvenir et, mille ans plus tard, d’en tirer les conséquences.
Mille ans plus tard, oui, l’humanité est ce qu’elle est, pas fière. Adaptée aux nouvelles conditions climatiques surtout, entourées d’animaux revenus en humbles conquérants, d’animaux à leur tour adaptés à la nouvelle ère, à la fonte des pôles, à l’abandon des villes.
Nous y sommes. Le futur, le très lointain futur, celui que nous avons mérité ; pourtant rien n’a changé. Je suis endormi sur mon canapé, seul, et ma lapine Sanaa, née en 3218, réclame des caresses à mes mains lasses, à mon esprit fatigué, assommé par la bouteille d’un alcool dont la recette ancestrale s’est perpétuée au travers des apocalypses — je crois que c’était de la vodka.
Le soleil, lui, n’a pas pris une ride, et se lève tôt — c’est l’été, la saison étouffante.
– Bonjour, Sanaa, dis-je à l’animal juché sur mon dos, dont les vocalisations se succèdent derrière mon crâne.
Elle saute à mes côtés, me lèche le visage.
– Tu as bien dormi, mon lapin ?
Je comprends alors que ce n’est pas elle qui m’a réveillé, mais la sonnerie d’alarme me signalant un nouvel échouage. Il y a quatre ans, j’ai accepté d’être le coordinateur de la SNSA, ou Société nationale de secours aux animaux. Direction la Manche : des globicéphales se sont échoués dans les sables mouvants cernant les ruines du Mont-Saint-Michel.
Je découvre, sur place, de grands corps gris, des dizaines d’entre eux. Des banderoles de sécurité ont été disposées autour, traçant comme un enclos ; je les traverse allègrement, jusqu’à la première personne qui m’arrête, et me demande de reculer.
– Je suis là pour la SNSA, dis-je en présentant une carte officielle ; on m’a justement contacté pour vous expliquer ce que vous n’avez toujours pas compris. Ces animaux ne doivent pas rester seuls.
Sur le sable mouillé, les globicéphales paniquent. Il y a mille ans, je ne doute pas qu’on se serait interrogé sans fin sur la nature exacte de leurs sentiments précis, et sur la possibilité que ceux-ci n’aient rien à voir avec les nôtres dans une situation identique. Leur corps étant si différent des nôtres, pourquoi pas leurs émotions ?
– Ces animaux sont en train d’endurer l’épreuve de leur vie, la moindre des choses serait peut-être d’aller les réconforter, vous ne croyez pas ?
Je m’avance vers l’un des individus, au corps long comme celui d’un cheval, mais lisse, parfaitement lisse ; un cheval privé de ses jambes, crucifié au sable. Son œil, lui, est terriblement familier, large, rond et noir, noir au point que tout s’y reflète, mon visage compris.
– Bonjour, dis-je, je regrette terriblement ce qui vous arrive.
Disant cela, je pose ma main sur sa tête. Il ne se crispe pas. Mes intonations le rassurent.
– Je vais crier dans un instant. Il ne faudra pas s’inquiéter.
L’animal ne comprend pas ce que je dis, je le sais bien ; ce que je sais aussi, c’est qu’il a reconnu en moi un allié, pas une menace.
– Amenez-leur de l’eau, enfin !! Des couvertures trempées ! De l’eau !! Et parlez-leur ! On ne soigne pas un animal en restant mutiques, ou en ne nous adressant qu’aux nôtres. Parlez-leur ! Jouez-leur de la musique ! Montrez-leur que vous êtes avec eux !
« Mille ans ont passé : l’heure est aux interprètes »
Il y a quelques années, un rhinocéros s’était aventuré dans les rues de Ljubljana — la savane étant partout et les villes, désertes. L’animal était blessé et, comme chacun sait, connaissait la capacité des humains à diminuer l’intensité des traumas. Il y a mille ans, on s’étonnait de voir les éléphants blessés se rapprocher des vétérinaires, ou les cachalots des chercheurs. Aujourd’hui, certains humains doutent encore du libre arbitre des animaux cherchant délibérément notre secours. Mon métier, c’est de dissiper ces doutes.
À Ljubljana, le rhinocéros terrifiait tout le monde, en dépit de la blessure évidente qu’il arborait au crâne — quelque chose avait dû lui tomber dessus, un container, un rocher, un édifice humain. Son œil gauche saignait abondamment. Il avait peur et, dans sa panique de 2 tonnes, effrayait tout ce qu’il croisait. Cercle vicieux.
Je suis arrivé par hélicoptère, lui ai administré une dose d’anesthésiant au fusil. Lorsqu’il a été groggy, j’ai mis le pied à terre. Assisté d’autres membres de la SNSA, je lui ai passé un masque autour du crâne — sans trop le serrer pour ne pas appuyer sur la plaie. Il ne voulait pas s’allonger. Nous lui avons parlé. Je lui ai même joué un peu de musique — j’avais sur moi un kalimba, petit instrument de métal et de bois dont les notes sont capables d’apaiser tout ce qui peut les entendre. Cela n’a pas été facile, mais l’animal s’est détendu. Il s’est allongé. Nous avons pu l’opérer.
C’était une femelle de 38 ans. Elle avait déjà croisé, à plusieurs reprises, le chemin des humains, lors d’événements relativement pacifiques. Tout avait été consigné dans sa puce. Elle s’appelait Anita, baptisée par les premiers humains ayant croisé son chemin, et en particulier une fillette du même prénom.
L’humanité est ce qu’elle est, pas fière d’elle ; pas fière d’avoir pris tant de place aux animaux, et d’en avoir réduit le nombre au point qu’il nous est possible désormais de tous les identifier. Ils restent plus nombreux que nous sur Terre ; mais nos machines sont capables de retenir des trilliards de prénoms, de codes, de coordonnées. Techniquement, nous les connaissons tous.
Le globicéphale sous ma main est âgé de 25 ans ; marqué à l’infrarouge depuis ses deux ans. Elle s’appelle Rebecca, même si elle ne le sait pas. Nous connaissons, en revanche, le dialecte de son clan, déchiffré depuis quelques décennies. Elle voit autour d’elle, sur la plage, des dizaines d’enfants venir au secours de ses proches — plus les humains sont petits, moins ils suscitent d’appréhension ; c’est pourquoi je préconise en général d’envoyer des enfants. Leur inévitable phase de terreur spontanée passée, ils sont les meilleurs ambassadeurs de notre espèce. Ils parlent. Ils racontent. Ils jouent. Ils apaisent.
Je diffuse à Rebecca les sifflements de son clan que j’ai enregistrés. Elle les reconnaît. Elle n’a aucune idée de la sorcellerie qui me permet de lui parler sa langue, mais, comme les enfants, elle sait traverser sa phase de terreur spontanée, puis s’apaise. L’électrode posée sur sa peau m’indique le décroissement de sa fréquence cardiaque, puis la chute de son taux de cortisol, indicateur du stress.
Cinq heures plus tard, la marée est remontée. Les enfants ambassadeurs ont enfilé des gilets de sauvetage, sont restés près des cétacés jusqu’au dernier coup de caudale leur ayant permis de se dégager de l’emprise de la gravité… Puis les cétacés sont repartis. Gardant à leur tour en mémoire, comme leurs ancêtres depuis des siècles à présent, le souvenir d’animaux terrestres bons, aimants, calmes et bien élevés.
Il y a mille ans, au début de nos tentatives de comprendre les animaux, nous nous en tenions à la merde. Nous communiquions par étrons, littéralement : aux loups s’approchant des troupeaux de brebis, nous disions que nous étions plus gros et plus forts, au moyen d’excréments de synthèse qui les effrayaient. Il n’y avait rien de plus triste.
Aux cétacés que nous redoutions de percuter avec nos bateaux de course ou de commerce, nous diffusions des pings assourdissants, ou des sons de prédateurs en chasse : non seulement la méthode produisait des résultats douteux, mais elle propageait sous les mers de l’angoisse, et par souci de sécurité, nous ne faisions qu’aggraver l’antagonisme entre les autres animaux et nous. C’était le règne des biologistes. Le règne des diplomates. Mille ans ont passé : l’heure est aux interprètes. Traduire le comportement des animaux n’a rien de compliqué, et je regrette que mille ans d’études aient été nécessaires pour que nous nous voyions enfin reconnus d’utilité publique.
« Ils recouraient à la politesse »
– Merci pour votre aide. Accepteriez-vous de répondre à quelques questions ?
– Je vous en prie.
– Comment êtes-vous devenu interprète ?
J’ai l’habitude de cette question-là. Ma réponse est toujours la même, déjà publiée dans des dizaines de médias différents ; je ne manque jamais une occasion de la partager. Si nous voulons apprendre aux animaux que nous sommes bons, il faut enseigner aux humains que nous pouvons l’être.
– J’étais plongeur aux Lofoten, auprès du clan d’orques dont nous venions de déchiffrer quelques éléments de langage. Je travaillais auprès d’eux non en éthologue, mais en ethnologue : traçant les généalogies, consignant les évolutions technologiques. Un soir, une matriarche a nagé vers moi et m’a tendu un poisson à moitié croqué. Tous mes collègues se sont éloignés ; moi, non. J’ai retiré mon masque, et j’ai croqué dans le poisson — je n’en mange pourtant jamais. Dans les jours qui ont suivi, la matriarche ne s’adressait plus qu’à moi. J’ai compris alors ce qui manquait à nos relations aux autres espèces. Pas de la diplomatie : de la politesse. De la politesse élémentaire. Cela faisait des siècles que ces orques nous proposaient de partager le pain avec elles, et que nous nous y refusions. Ce n’était pourtant pas sorcier.
Nous parvenons peut-être au terme de notre long travail de maîtrise du vol à travers la nuit apparente nous séparant des consciences animales. Quelques siècles nous auront été nécessaires avant d’apprendre à respecter le consentement des chiens, qui n’apprécient pas d’être caressés par tout le monde, tout le temps ; et l’intelligence des ours, capables de faire la différence entre des gens hostiles et les autres habitants des bois que nous sommes. De l’Alaska au Kamtchatka, les humains ont appris à croiser le chemin des plantigrades avec une sérénité parfaite — et les ours leur rendent cette sérénité. Dans les villages d’Afrique traversés par les lions, les chamanes n’ont pas attendu l’éthologie pour guider les animaux hors des rues sans recourir à la violence.
Ils recouraient à la politesse.
Aux enfants qui ont peur des chats, je leur dis : soyez polis. Proposez-leur de vous sentir les doigts. Proposez-leur de vous sentir le nez — comme ils le feraient auprès de leurs semblables. Traitez-les comme les êtres compréhensibles qu’ils sont. Ils sauront vous le rendre, aujourd’hui comme dans mille ans, si vous savez leur laisser une place où vivre jusque-là.
Je devrai me rendre demain dans un quartier de ma ville où les corneilles semblent attaquer les passants ; immémoriale situation, aussi vieille que les orques chargeant les gouvernails. Aux victimes terrifiées de ces furies urbaines en piqué, je n’ai qu’un seul conseil : montrez patte blanche. Un animal qui hurle présente un danger. Un animal calme, non. Parlez-leur comme je parle aux cétacés échoués. Dites-leur : je ne te veux pas de mal. Les corneilles, comme les ours, savent faire la différence entre un humain hostile et un simple badaud. Et elles se souviennent des visages.
Veillez à leur bien-être psychologique comme au vôtre. Respectez leur vie émotionnelle comme la vôtre. Parlez avec eux.
De l’autre côté de cet effort étrange, quoique minimal, vous attend le futur, le vrai.
Le cataclysme écologique que nous vivons a écrasé l’avenir. Le futur a disparu. Il est comme « replié sur le présent », pris en étau entre une perspective d’effondrement et les fantasmes d’élites politiques tentées par l’autoritarisme et les promesses technosolutionnistes.
Pour sortir du marasme et redonner du souffle à un avenir asphyxié, il nous faut développer des imaginaires audacieux, oser les utopies radicales, indomptables et révolutionnaires. Le potentiel subversif de la science-fiction a pour cela un rôle crucial à jouer, pour « désincarcérer le futur ».
En ouvrant ses pages à ces autrices et auteurs, Reporterre agrandit de son pied-de-biche éditorial cette brèche vers de nouveaux récits émancipateurs, et publiera leurs récits au fil des mois.
- Fiction 1 : Tulpa is the new IA, par Corinne Morel Darleux
- Fiction 2 : Rongeurs, par Sylvie Lainé
- Fiction 3 : Les disparus d’Abet, par Laura Nsafou
- Fiction 4 : Le Parleterre, par Li-Cam
- Fiction 5 : La révolution, c’est de l’eau, par Wendy Delorme
- Fiction 6 : La politesse des animaux, par Camille Brunel
- Fiction 7 : La première matriarche, par Juliette Rousseau
- Fiction 8 : Happyculteur, par Catherine Dufour
- Fiction 9 : Feelin, par Jean-Marc Ligny
- Fiction 10 : Nuclear Park, par Hélène Laurain
- Fiction 11 : Le temps d’un café, par Ketty Steward
- Fiction 12 : Pirates, par Stéphane Servant
- Fiction 13 : Le ciel déraciné, par Sabrina Calvo
- Fiction 14 : Estuaire, par Patrick K. Dewdney