Ces hommes qui aspirent à la croissance infinie et au contrôle total sont des monstres purs

Durée de lecture : 6 minutes

13 mai 2020 / Nancy Huston



Pour l’écrivaine Nancy Huston, « nous avons tendance à innocenter les responsables en raison de leur puissance ». Les responsables des crises que nous vivons, ce sont ceux qui refusent la fragilité de la vie et veulent dominer la « Nature » — « une forme de mégalomanie spécifiquement masculine ».

Nancy Huston est une romancière franco-canadienne. Elle a écrit de nombreux romans dont Cantique des plaines (Actes Sud, 1993), Lignes de faille, (Actes Sud, 2009) et Rien d’autre que cette félicité (Parole, 2019).

Nancy Huston.

Lentigny (Loire), le 24 avril 2020 — Je suis en train de lire Le Dernier Homme [1] de Mary Shelley, roman d’anticipation qui, paru en 1826, raconte un épisode de la peste qui efface purement et simplement l’espèce humaine en l’an… 2100 !

Cette écrivaine britannique, que nous connaissons surtout comme l’auteure de Frankenstein [2], doit sans doute son imagination débridée au fait que sa vie a baigné dans la mort dès le jour de sa naissance. Sa propre mère, la penseuse féministe Mary Wollstonecraft, meurt de fièvre puerpérale dix jours après l’avoir mise au monde. Quand Mary [alors Wollstonecraft Godwin] n’a que dix-sept ans, mais vit déjà [hors mariage] avec le poète Percy Bysshe Shelley, elle donne le jour à sa première enfant, une fille qui meurt dix jours plus tard. Sa demi-sœur meurt ensuite d’une overdose de somnifères. Puis l’épouse de Shelley, Harriet, se noie par désespoir alors qu’elle est enceinte de cinq mois [vingt jours après la mort de Harriet, fin 1816, Percy Bysshe Shelley épouse Mary, qui prend alors son patronyme]. Frankenstein paraît en 1818 quand Mary a vingt ans ; ses deux autres enfants mourront dans les deux années qui suivent, et, peu après, le poète lui-même se noiera accidentellement. Après cette série presque invraisemblable de deuils précoces, la jeune femme n’a sans doute le choix qu’entre dépression et résilience — elle choisit la résilience.

Son célèbre roman a un sous-titre : « le Prométhée moderne ». Son protagoniste, le Dr Frankenstein, a en commun avec le héros du mythe grec non d’avoir dérobé aux dieux le divin secret du feu, mais d’avoir réussi à animer la matière inanimée. Alors que Prométhée, pour créer les humains, se sert de restes de boue transformés en roche, le savant suisse, lui, travaille à partir de tissus prélevés sur des cadavres.

Nous avons tendance à innocenter les responsables en raison de leur puissance

Le résultat, on s’en souvient, est un être horrible à voir et profondément malheureux — car, à la différence de tous ceux qui l’entourent, il est seul : « Aucun père [n’a] surveillé les jours de mon enfance, se plaint-il, aucune mère ne [m’a] béni de ses sourires et ses caresses. » Il supplie le Dr Frankenstein de lui créer au moins une compagne, une femelle de la même espèce et avec les mêmes défauts que lui. Dans un premier temps, le savant acquiesce, mais à la dernière minute il décide de détruire sa deuxième créature. Et l’autre de rugir : « Alors chaque homme trouvera une femme pour son cœur, chaque animal aura son conjoint, et moi, je serai seul ? » — et de se venger en tuant d’abord le meilleur ami du docteur, ensuite sa nouvelle épouse.

(Je peux affirmer, de même, qu’aucun des meurtriers, violeurs et autres auteurs de crimes violents avec qui j’ai pu discuter dans les prisons françaises n’a eu une enfance même vaguement normale et tranquille. La créature de Frankenstein le sait : la punition précède le crime.)

Il faudrait rendre obligatoire la lecture de ce roman de Mary Shelley, non seulement par les élèves de toutes les écoles mais aussi par tous les hommes et femmes d’État, tous les juges, directeurs et gardiens de prison, policiers et policières… Tout comme la mémoire populaire a fait glisser le nom Frankenstein du créateur à sa créature, nous avons tendance à innocenter les responsables en raison de leur puissance. Mais le vrai monstre est bel et bien le scientifique fou : celui qui bafoue la mort, nie le passage du temps, refuse le caractère fragile, éphémère et interdépendant de la vie, se rêve solitaire, héroïque et tout-puissant, aspire à la domination totale de la « Nature » par l’homme.

Je dis bien par l’homme et non par l’être humain, car il me semble qu’il s’agit là d’une forme de mégalomanie spécifiquement masculine. Aucune femme ne figure parmi les spécialistes de l’anthropométrie judiciaire au XIXe siècle, ni parmi les médecins et officiers supérieurs nazis dans les années 1930-40, ni, à l’époque contemporaine, parmi les spécialistes de reconnaissance faciale, que ceux-ci soient employés par Facebook ou le Pentagone, Google ou le Mossad ; qu’ils développent leurs vertigineux projets de surveillance high-tech en Chine, aux États-Unis ou en Europe. Non pas que les hommes soient plus « immoraux » que les femmes, bien sûr ! Mais, plus seuls dans leur corps (corps qui n’est que ponctuellement, voire distraitement impliqué dans la reproduction alors que le corps féminin, lui, y est existentiellement impliqué), peut-être sont-ils plus angoissés par la mort que les femmes donc plus portés sur le fantasme de l’immortalité. Il n’y a pas de Doctoresse Frankenstein.

Ceci dit, il n’y a pas non plus de Frankenstein pauvre ou noir ; dans ce domaine les différences de classe, d’ethnie et de pays d’origine comptent au moins autant que les différences de sexe. Pour chaque milliardaire à peau claire qui se rêve vivant sur Mars, d’une vie indéfiniment prolongée et « augmentée » par la technologie de pointe, il y a des milliers d’hommes et de femmes à peau sombre qui continueront, tout au long de leur courte vie, à trimer, à saigner, à suer et à haleter dans les champs, les mines et les usines de la pauvre planète Terre.

En clair, les plus grands criminels ne sont pas derrière les barreaux mais à la barre : ce sont ces monstres purs, ces hommes qui aspirent à la croissance infinie, à la puissance absolue, au contrôle total, à la vie éternelle et à la richesse folle, qui nous précipitent vers l’Apocalypse imaginée par Mary Shelley dans Le Dernier Homme.





[1Le Dernier Homme, (Trad. Paul Couturiau), Monaco, Éd. du Rocher, 1988, 420 p. / Paris, Gallimard, coll. Folio, 1998, 672 p.

[2Dernière traduction en 2015 aux éditions Gallimard.


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Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : un élément du film Frankenstein présenté en mai 2019 au Mexique à l’occasion d’une exposition consacrée au réalisateur Guillermo del Toro. © Ulises Ruiz/AFP

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
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