Changer de vie est-il réservé aux élites ?
Selon Anne Humbert, les déserteurs sont des « winners » et « ils adorent parler de leur quête de sens et de leur parcours improbable » - souvent sans pouvoir résister au besoin de le faire savoir au monde en racontant leur vie dans un livre. - Max Böhme / Unsplash
Selon Anne Humbert, les déserteurs sont des « winners » et « ils adorent parler de leur quête de sens et de leur parcours improbable » - souvent sans pouvoir résister au besoin de le faire savoir au monde en racontant leur vie dans un livre. - Max Böhme / Unsplash
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Pour l’autrice et ingénieure Anne Humbert, les déserteurs sont essentiellement des privilégiés et ne révolutionnent que leur paraître. Cette analyse pose de bonnes questions, mais manque de nuance et oublie les contre-exemples.
Certains livres nagent à contre-courant. Alors que les librairies et internet regorgent de publications nous invitant à quitter notre job et à changer de vie, l’ingénieure Anne Humbert vient mettre en doute le potentiel émancipateur des désertions. Son livre Tout plaquer (éd. Le Monde à l’envers) doit se lire comme un pamphlet : ses propos sont mordants, parfois caricaturaux, mais ils viennent poser de bonnes questions : peut-on bâtir du collectif sur des gestes individuels ? La désertion est-elle un truc de riche ? Est-ce une nouvelle forme de distinction sociale ? Le capitalisme ne risque-t-il pas de capturer ce mouvement ?
Le livre a le mérite de briser l’unanimisme à gauche que suscite cette vague de désertion spectaculaire. Mais il manque parfois de générosité et se place en surplomb. À la lecture, on a l’impression que l’autrice confond volontairement le développement personnel et la désertion, et qu’elle omet délibérément les discours très politiques qui accompagnent souvent les trajectoires des déserteurs. À ne vouloir tirer qu’à boulets rouges, on manque parfois de nuance et de subtilité, et on rate sa cible.
« Je n’ai pas rencontré de déserteur devenant éboueur »
Son analyse prend comme point de départ ses collègues et amis, hommes et femmes, qui ont quitté leur poste de cadres pour « devenir boulangers, maraîchers ou charpentiers ». Elle met en doute l’altruisme de leur démarche. Quitter des industries polluantes ou des bullshit jobs ne serait pas suffisant : « Je n’ai pas rencontré de déserteur devenant éboueur ou aide-soignant pour personnes âgées, métiers pourtant tout à fait utiles », raille-t-elle.
À une époque rongée par la compétition, la désertion serait d’abord un moyen de se valoriser et de se distinguer individuellement des autres diplômés, estime l’autrice : « Aujourd’hui, 20 % d’une classe d’âge a un bac +5. » Selon Anne Humbert, les déserteurs sont des « winners » et « ils adorent parler de leur quête de sens et de leur parcours improbable ».
Ces réorientations seraient solubles dans le néolibéralisme. Elles permettraient de se construire un itinéraire d’exception qui augmente la valeur des individus sur tous les marchés (de l’emploi, du couple, mais aussi de la colocation ou de l’amitié). Les désertions sont « porteuses, et portées par, des valeurs néolibérales », affirme-t-elle.
Les appels à tout plaquer résonneraient avec la mélodie qui nous invite à nous libérer de toutes les attaches et loyautés qui entravent notre quête de sens. Dans un monde où tout le monde est incité à tout quitter pour suivre son intérêt bien compris, « on vit avec la sensation d’être toujours en période d’essai ».
C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à écrire, confie-t-elle. Le mépris qu’elle ressentait de la part des déserteurs lui devenait insupportable. Tout comme leur refus de reconnaître les contraintes qui pèsent sur celles et ceux qui restent.
Dans une tirade digne de Virginie Despentes, elle dit « écrire du côté des timides, des bizarres, des non-diplômés, des vieux inemployables, des moches, des anxieux, des pénibles, des fous, des pas cool, de ceux qui se disent qu’on n’attend pas après eux, de ceux qui ont besoin d’une institution fixe pour tisser des liens ou structurer leur emploi du temps, de ceux qui n’ont pas confiance en eux ».
Filet de sécurité
S’échapper de l’aliénation du salariat n’est certes pas donné à tout le monde. On n’est pas tous à égalité devant la possibilité de tout plaquer. Quand on dispose d’un certain capital économique, social et culturel, les portes s’ouvrent plus facilement, les chutes sont amorties par un filet de sécurité et le retour en arrière est toujours envisageable.
C’est une réalité qu’il faut regarder en face. Mais il serait faux de croire que des déserteurs n’y ont jamais songé et qu’ils ne cherchent pas collectivement des solutions. Par exemple, le groupe des Désert’heureuses a fait de l’inégalité d’accès à la désertion un enjeu majeur de sa réflexion.
Qu’importe, Anne Humbert tire dans le tas. Là où son propos suscite néanmoins un débat intéressant reste la question macropolitique. Ces trajectoires individuelles peuvent-elles contribuer à la transformation sociale ? L’autrice juge que non. Quitter son « job à la con » ne changerait rien aux structures de la société : il faudra toujours des gens pour occuper les métiers vides de sens et/ou destructeurs qui auront été désertés par celles et ceux qui peuvent se le permettre.
Elle pense même que la désertion pourrait affaiblir les collectifs de lutte au travail. Un « mouvement généralisé de désertion aboutira à une plus grande solitude des individus et, à terme, à une plus grande soumission de beaucoup d’entre nous », écrit-elle.
Plutôt que de se sauver, elle encourage les luttes qui bénéficieront à tout le monde : contre la dégradation des conditions de travail, contre l’informatisation du monde, contre Parcoursup et pour « changer le contenu des études supérieures et le nombre d’étudiants admis dans chaque filière », contre les technologies et les projets nuisibles.
Désertions des opprimés
Sa stratégie reste malheureusement incantatoire. Sa diatribe, salutaire sur plusieurs aspects, donne l’impression de ne viser qu’un profil particulier de déserteurs, « les arrogants qui réussissent ». Pourtant, il existe une autre histoire de la désertion, plus fragile, plus vulnérable qui se construit dans le doute et le soin. Reporterre a essayé de lui donner de la place ces dernières années, sans en oublier l’enjeu politique.
On peut regretter que l’autrice ne mentionne pas par exemple les désertions massives dans le secteur du tourisme et de la restauration qui ont permis à des employés de créer un rapport de force et d’obtenir des augmentations de salaire. Elle laisse penser que la désertion n’est qu’un luxe réservé aux bien-nés en quête de cohérence. L’histoire regorge néanmoins d’exemples de désertions populaires d’esclaves, d’ouvriers et de populations harcelées par la domination étatique. C’est sur ces dernières qu’un mouvement réellement politique devrait se reposer. Ne pouvons-nous pas imaginer des manières non-individualistes de tout plaquer ?
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Tout plaquer. La désertion ne fait pas partie de la solution… mais du problème, de Anne Humbert, aux éditions Le Monde à l’envers, octobre 2023, 72 p., 5 euros. |