Ce naturaliste tend le micro aux écureuils
Charles Rose à Lyon, à l'automne 2025. - © Mariam Sahraoui / Reporterre
Charles Rose à Lyon, à l'automne 2025. - © Mariam Sahraoui / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Charles Rose, « chasseur de sons » sur les réseaux sociaux, arpente les forêts et les cours d’eau muni d’une batterie de micros. En capturant et diffusant les sons de la nature, il souhaite sensibiliser au respect du vivant.
Lyon (Rhône), reportage
Dans ses oreilles, l’arbre râle d’une voix d’homme, la reine des abeilles sanglote, la fourmilière crépite comme un feu de camp. À 28 ans, Charles Rose est audionaturaliste. Pour ses nombreux abonnés sur les réseaux sociaux, il enregistre les sons de la nature afin de « sensibiliser au respect du vivant ».
Avec sa chemise de bûcheron et ses chaussures de randonnée, le jeune homme, récemment installé à Lyon, s’élance à la découverte du parc de la Tête d’Or, un îlot de verdure d’une centaine d’hectares au cœur de la ville.
« Si je m’écoutais, je vivrais dans une cabane au fond des bois », plaisante le jeune homme. Pour l’expédition du jour, il a endossé son sac de « chasseur de sons », lesté d’un casque, d’un enregistreur, et d’une quinzaine de micros. Chacun a sa fonction bien particulière : l’hydrophone pour les cours d’eau, le géophone pour les fréquences plus graves…
Après une légère averse, le ciel gris d’automne s’est dégagé. « C’est dommage, j’aurais pu enregistrer le son des gouttes sur le sol et les feuilles », dit Charles Rose. Faute de pluie, il se lance en quête d’un son qui l’« émerveille à chaque fois » : celui de la mousse.
« Le son se voit car c’est une vibration, produite quand des éléments se frottent, quand des êtres vivants se déplacent », explique l’audionaturaliste. Alors il guette : le vent qui fait bruisser les feuilles d’un arbre, le grouillement des bousiers sur le sol humide, l’écureuil qui récolte des provisions pour l’hiver.
Une punaise qui faisait vibrer les brins de blé
Une heure d’exploration plus tard, les sens en alerte, la voilà, en bordure de chemin. La mousse. Charles Rose répète ces gestes qu’il connaît par cœur. Il pose sur le duvet vert son micro aux allures de stéthoscope, comme pour en prendre le pouls. Il est concentré, semble écouter un langage qu’il comprend. Pour l’oreille novice, cela ressemble à s’y méprendre à un ventre affamé. « Ce sont les tiges de la mousse qui bougent et créent ce bruit de gargouillement », explique l’audionaturaliste.
Pour expliquer les phénomènes qu’il enregistre, le jeune homme, qui n’a pas de formation en biologie, travaille régulièrement avec des spécialistes. « Un jour, j’enregistrais le vent dans le maïs, mais il y avait un son étrange que je ne reconnaissais pas. En cherchant des études scientifiques, j’ai compris que c’était une punaise qui faisait vibrer les brins pour attirer son partenaire. C’est incroyable », raconte-t-il.
« Tout m’émerveille »
À le voir identifier en quelques secondes le chant d’une pie bavarde, on croirait que l’audionaturaliste est un enfant des bois. Pourtant, l’ingénieur de formation a grandi en ville. « J’ai commencé à créer des liens avec la nature assez tardivement, à la vingtaine. Depuis, je suis devenu un grand enfant, tout m’émerveille. »
Passionné de musique électronique, il incorpore alors les sons du vivant dans son art : le cri d’un animal devient un synthétiseur, une goutte d’eau qui tombe peut faire une percussion. L’étudiant se prend de passion pour l’audionaturalisme et se lance sur les réseaux sociaux.
« Je ne crée pas : ce sont les êtres vivants qui parlent. Je me contente de relayer avec mon micro », explique le jeune homme, modeste, qui refuse l’étiquette de créateur de contenu. La moitié du temps sur le terrain, l’autre à monter ses sons, Charles Rose compose « une grande librairie sonore » qui témoigne de la richesse de nos écosystèmes. Des musées, des réalisateurs et même des chercheurs viennent piocher dedans pour leurs projets.
« C’est vrai qu’il y a un côté collectionneur dans ce que je fais. Mais je n’aime pas garder mes découvertes pour moi, j’aime partager », raconte celui dont le travail revêt une dimension encyclopédique.
Patrimoine sonore menacé
Avec gravité, il décrit son expédition il y a quelques mois aux îles Tuvalu, dans le Pacifique Sud, pour enregistrer les sons de l’archipel, alors que 95 % de ce territoire pourrait être submergé d’ici à la fin du siècle : « Ces sons existent maintenant dans une banque sonore qui gardera la mémoire de l’île », explique Charles Rose.
Aujourd’hui, plus de 40 000 espèces sont menacées dans le monde par le dérèglement climatique selon le dernier rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Pour l’audionaturaliste, il est impératif d’apprendre à respecter la nature : « Je crois que le son a un vrai pouvoir de sensibilisation. En captant le son du ver de terre qui passe sous nos pieds ou le grignotement d’une limace, je veux rendre l’être vivant encore plus vivant aux yeux des humains. Et je me dis que peut-être les gens feront plus attention où ils marchent. »
« J’ai jamais entendu ça. Je suis trop content ! »
Il se met finalement à pleuvoir. Au milieu des promeneurs du dimanche, Charles Rose est bien le seul à se réjouir. « Allons vers l’étang, ça va être génial. » Il dégaine un nouveau micro, l’immerge, enfile son casque. Immédiatement, son expression change. Le regard est dubitatif, le doigt posé sur la lèvre figure l’incompréhension : « J’ai jamais entendu ça. Je suis trop content ! »
Pour les néophytes, rien de bien incroyable dans ce son très aigu, presque désagréable à l’oreille. « C’est comme le bruit des sauterelles ou des criquets, mais sous l’eau. Peut-être des petites écrevisses », réfléchit à voix haute le chasseur de sons.
Pendant de longues minutes, il écoute, sous l’œil intrigué des passants. « Maman, il fait quoi le monsieur ? » Certains s’approchent, lui demandent à quoi sert ce câble long de plusieurs mètres qu’il enroule autour de sa main.
« Pendant une randonnée en Allemagne, je suis resté sept heures pour enregistrer une fourmilière. Forcément, les randonneurs se demandent qui est ce mec bizarre allongé avec un casque », dit-il, amusé et habitué à susciter la curiosité.
De l’écureuil à l’orignal
Un écureuil descend d’un arbre et vient se frotter à sa main, dessinant un large sourire sur le visage du chasseur de sons. Pas le temps de sortir ses micros, l’animal est rapide. « Parfois, les événements sonores arrivent d’un coup et je ne suis pas prêt, mais ça reste un beau moment. »
Le plus beau de tous, peut-être, remonte à quelques mois, lors d’une exploration en forêt québécoise. Là, Charles Rose s’est retrouvé face à un orignal. La bête était imposante. « Il était tout près, il aurait pu charger. On s’est regardé pendant deux bonnes minutes. Puis, il est parti. La nature avait moins peur au Québec », raconte-t-il.
Amoureux de la nature, végétarien, Charles Rose place le respect du vivant au cœur de sa pratique. Pour éviter de « déranger » les « non-humains » qu’il enregistre, il a fabriqué une perche pour ne pas avoir à les toucher.
Aux abords du bassin de tortues nord-américaines du parc, il approche doucement son micro d’un reptile endormi. Il abandonne au bout de quelques minutes « pour la laisser faire sa sieste tranquillement »
Car Charles Rose est un humain. Bruyant. Au cours de ses expéditions, il l’a bien compris : la nature est contaminée par le bruit que nous faisons. « J’ai fait plusieurs vidéos sur la pollution sonore. J’ai par exemple plongé mon micro dans le fleuve Saint-Laurent, au Québec, raconte-t-il. On entendait le bruit des navires qui passaient à plusieurs kilomètres, avec un effet sur les mammifères marins. »
Les zones où l’on n’entend plus que des sons d’origine naturelle ont diminué de 50 % à 90 % par rapport à l’époque préindustrielle, selon l’observatoire Bruitparif.
La nuit va bientôt tomber sur le parc lyonnais. Des nuées d’oiseaux, bruyants, le survolent. « Ouah, on les entend vraiment bien à cette heure de la journée », s’extasie l’audionaturaliste. Sans doute, pour l’oreille attentive.
« Les yeux ont des paupières, les oreilles n’en ont pas, poétise-t-il. Cette phrase m’a appris à prendre le temps de l’écoute. Un grincement, un petit animal qui rôde dans les parages… Je crois que plus on écoute, plus on respecte. »