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IdéeNature

Télé, jeux vidéo... Peut-on apprendre à aimer la nature via les écrans ?

Les grandes marées filmées durant une semaine, 24 heures sur 24.

Grandes marées dans la baie du Mont-Saint-Michel, brame du cerf ou migration des élans en Suède... Les « slow TV », qui filment la nature 24 h sur 24, plaisent. Reporterre analyse les raisons de ce succès, et ses limites.

Sur l’écran, les herbus de la baie du Mont-Saint-Michel s’étendent à perte de vue, comme d’immenses langues verdoyantes entourant la mer. De temps en temps, on peut apercevoir des moutons qui paissent, ignorant superbement la caméra qui filme à quelques centimètres d’eux. En arrière-plan, la silhouette du mont Saint-Michel se détache sur la ligne d’horizon. Soudain, ce paysage pastoral est remplacé par des étendues vaseuses et désertiques. Parfois on a la chance d’apercevoir des échassiers, des aigrettes garzettes ou des avocettes élégantes… Parfois, rien. C’est le jeu de la « slow TV » télé lente »).

Pendant huit jours, du 4 au 11 novembre, onze caméras et un drone filment en direct 24 heures sur 24 les grandes marées dans la baie du Mont-Saint-Michel. Le tout sans aucun commentaire, avec des plans fixes qui durent parfois une dizaine de minutes, invitant à l’observation, et à la contemplation. Certaines caméras sont placées dans les prés salés, ou sur des vasières au milieu de la baie, d’autres sont perchées tout en haut des flèches du Mont-Saint-Michel… L’objectif : capter tous les bouleversements, les changements de paysage et de biodiversité qui interviennent lors de ce phénomène, où la mer se retire parfois jusqu’à 15 km des côtes !

Un besoin de « reprendre son souffle »

Cette émission de Slow TV est la deuxième proposée par France 3 depuis la rentrée. La première, sur le brame du cerf en septembre, avait rencontré un succès retentissant. France TV a donc voulu réitérer l’expérience avec cette nouvelle séquence sur les grandes marées, réalisée par Nicolas Sallé et Olivier Marin et produite par la société Eden.

Les audiences sont très bonnes [1], avec un démarrage plus fort que pour le live sur le brame du cerf, selon les informations transmises par la communication de France TV. Pourquoi un tel engouement ? Qu’est-ce que cet attrait pour un programme lent, qui filme la nature, dit de nous ?

« La slow TV répond à un besoin de ralentir, de reprendre son souffle. Elle aide à retrouver le calme dans un monde de tempêtes et de crises écologiques, politiques, et géopolitiques », répond le chercheur Minh-Xuan Truong, spécialiste des émissions de slow TV sur la migration des élans, en Suède. « Le principe même de la Slow TV prend à contrepied une époque qui va vite, où l’on est nourries de contenus optimisés, rapides, bruyants... C’est l’inverse des réseaux sociaux. »

Dans cette slow TV suédoise sur les élans, un tchat permet aux internautes de partager leur enthousiasme ou leurs connaissances. Capture d’écran / svt

La slow TV répond aussi à un besoin de nature inassouvi dans une société de plus en plus artificialisée, où les espaces naturels se réduisent. « Dans le cadre de mes recherches sur la Slow TV, les gens me disaient souvent “C’est comme une fenêtre ouverte sur la nature dans mon salon” », rapporte Minh-Xuan Truong.

Bien-être et santé mentale

Or, cette incursion de la nature chez soi procure un sentiment de bien-être : « On sait depuis longtemps que regarder des images de nature peut avoir un effet bénéfique sur la santé mentale, ou le bien-être général », abonde Anne-Caroline Prévot, chercheuse et spécialiste des expériences de nature par média interposé. Une étude publiée dans la revue Nature Communications en mars montrait que le simple fait de regarder des images de nature peut réduire la sensation de douleur.

Si elle n’est pas encore prescrite à la place du Doliprane, la slow TV permet en tout cas d’accéder à une nature numérisée pour des personnes ne pouvant plus se déplacer, ou vivant dans des espaces très artificialisés. « En Suède, l’émission de slow TV est diffusée dans les salles d’attente, dans les prisons, dans les hôpitaux… Et il n’y a jamais de publicité. C’est une vraie émission de service public », précise le chercheur Minh-Xuan Truong, qui a aussi travaillé sur la nature dans les jeux vidéo.

« En Suède, l’émission de Slow TV est diffusée dans les prisons »

Selon ses observations, certains jeux avec des décors très naturels permettent aux joueurs de combler en partie leur manque de nature : « Pendant le confinement, il y a beaucoup de joueurs de Zelda Breath of the Wild [un jeu vidéo particulièrement axé sur la nature], qui m’ont dit qu’ils s’en étaient servi comme d’un remplacement aux expériences de nature extérieure. Ou comme d’un simulateur de randonnée », explique le chercheur qui fait le rapprochement avec les effets de la slow TV.

Ces émissions « scotchent à l’écran plutôt que de nous faire sortir »

« Cela ne remplacera jamais une expérience réelle dans la nature », nuance Marie-Laure Girault, codirectrice du Frene (le réseau français d’éducation à la nature et à l’environnement). Pour elle, ces émissions de Slow TV occultent tout un panel de sensations, d’odeurs, de goûts et d’expériences qu’on ne peut connaître qu’en accédant directement à un espace naturel. « Quand on est dans la nature, on vit de l’émerveillement, mais aussi parfois des expériences inconfortables : on peut se faire surprendre par un orage, rencontrer des insectes piqueurs… C’est le dialogue entre ces différentes facettes de la nature qui nous permet d’apprendre à la mieux la connaître, et à nous lier avec elle. Ce qu’on ne retrouve pas du tout dans ces expériences de nature digitale. »

Si elle admet que la slow TV peut marginalement contribuer à la découverte de la nature, elle reste catégorique : « Ça nous scotche à l’écran plutôt que de nous faire sortir. C’est une facilité de promouvoir ce type d’émissions plutôt que de mettre de l’argent dans des classes découvertes, ou de permettre aux gens d’aller en forêt en finançant des bus gratuits par exemple. »

De l’attente, même en ligne

Le chercheur Minh-Xuan Truong, lui, voit plutôt le verre à moitié plein : « Bien sûr, l’expérience de la nature technomédiée n’est jamais suffisante. Ce n’est qu’une étape, un barreau de l’échelle vers une reconnexion à la nature. Mais il y a des gens pour qui c’est la seule solution pour être en contact avec la nature, et c’est déjà beaucoup mieux que rien. »

Par ailleurs, ce scientifique écologue de formation est persuadé que la slow TV peut justement donner envie aux spectateurs de sortir dans la vraie nature : « Lors de mes recherches sur les jeux vidéo donnant une place importante à la nature, de nombreux joueurs m’ont dit que ça leur avait donné envie d’aller observer les insectes dans le monde réel, ou de faire de l’affût pour observer les animaux en vrai. »

Pendant sept jours, du 4 au 9 novembre, neuf caméras filment en direct 24 heures sur 24 les grandes marées dans la baie du Mont-Saint-Michel.

Pour lui, la même chose se produit avec la slow TV, car à l’instar des jeux vidéo, ces émissions sont basées sur l’attente et l’incertitude : « On laisse les gens prendre le temps, on ne les guide pas en leur disant ce qu’ils voient à l’écran, ni comment réagir. On ne sait pas ce qui va se passer, quel animal va surgir à l’écran… » C’est cette posture de « spectateur-acteur » qui crée les conditions pour avoir envie d’en savoir plus, et s’intéresser vraiment à la nature.

En outre, ces émissions permettent la vulgarisation et la mise en commun des connaissances naturalistes. Dans la slow TV suédoise sur les élans qui existe depuis 2019, il y a un tchat et une application pour discuter de l’émission. De nombreux groupes Facebook permettent aussi aux spectateurs les plus assidus de discuter des observations qu’ils font à l’écran, de donner leur avis… Ce qui crée une émulation, une envie de se spécialiser, d’aller plus loin dans les connaissances sur la nature. « Cette initiation par les pairs est hyperimportante dans la constitution d’une relation à la nature et d’une identité environnementale », analyse Minh-Xuan Truong.

Au fil des années, ces émissions pourraient aussi permettre de faire prendre conscience des enjeux climatiques. Par exemple, en Suède cette année, la neige a fondu plus tôt, donc la migration des élans a été avancée, entraînant de fait le décalage de l’émission de slow TV. « Sur les tchats et les canaux de discussion, les gens se sont étonnés qu’il y ait si peu de neige. Ils ont commencé à parler du changement climatique », rapporte le chercheur français, qui vit désormais en Suède.

La slow TV serait un outil efficace pour intéresser les gens à la nature, selon Minh-Xuan Truong.

Un « outil parmi d’autres »

À l’inverse, Marie-Laure Girault, du Frene, craint que l’intérêt grandissant pour ces émissions entraîne un afflux massif de touristes dans ces espaces naturels sensibles, et aboutisse in fine à la destruction de ces écosystèmes. « Bien sûr que ça peut donner lieu à des dérives, abonde Minh-Xuan Truong. Ici en Suède, il y a des tour opérateurs pour voir les élans en vrai, aux alentours du lieu de tournage, qui lui, est protégé. » Outre l’empreinte écologique de ce tourisme « de niche », il craint surtout que des plateformes peu scrupuleuses ne produisent des émissions moins contrôlées et moins éthiques.

Malgré cela, le chercheur français considère que la slow TV constitue plutôt un outil efficace pour intéresser les gens à la nature. Lui qui passe sa vie devant les écrans en connaît bien les dangers, mais estime qu’ils peuvent servir la cause environnementale lorsqu’ils sont correctement utilisés : « Exclure les expériences digitales de nature au motif qu’elles se font derrière un écran, ce serait vraiment dommage… Il est important de les comprendre et d’en faire un outil parmi d’autres pour que les gens s’intéressent à la nature, et à sa conservation. »

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