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Nature

Chasse : les munitions en plomb empoisonnent les rapaces

Un pygargue à queue blanche en Suède.

Des données récoltées depuis les années 1970 dans treize pays le prouvent : le plomb des munitions des chasseurs finit par intoxiquer les rapaces. « Cette menace pourrait être évitée facilement », dit un chercheur.

La nouvelle a de quoi mettre du plomb dans l’aile aux efforts de conservation de la biodiversité. Selon une étude parue mercredi 16 mars dans la revue Science of the total environnement menée par des chercheurs de l’université de Cambridge, l’ingestion de plomb issu des munitions de chasse empoisonne fortement les rapaces.

Les auteurs de l’étude estiment que les populations européennes de rapaces adultes de dix espèces cibles — les plus vulnérables au plomb — sont en moyenne 6 % plus petites qu’elles ne le seraient si elles n’avaient pas avalé ce métal. En cause, le saturnisme, une intoxication liée à l’ingestion de plomb qui cause chez les animaux des troubles neurologiques et moteurs. Résultat ? 55 000 oiseaux adultes en moins dans le ciel européen. 8 000 tonnes de plomb seraient déversées chaque année dans la nature, selon un chiffre relayé par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en 1999 — sans compter les amateurs de tir sportif et les pêcheurs au plomb.

Le vautour fauve (Gyps fulvus), l’aigle royal (Aquila chrysaetos), le pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla), la buse variable (Buteo buteo) ou le milan royal (Milvus milvus) sont en tête de liste. Ces rapaces sont en partie nécrophages, c’est-à-dire qu’ils consomment des cadavres. Or leurs proies ingèrent des petites billes de plomb, ou peuvent avoir été blessées à cause d’un tir de chasseur, contaminant ainsi toute la chaîne alimentaire. « Il a fallu des décennies aux chercheurs de toute l’Europe pour accumuler suffisamment de données pour nous permettre de calculer l’impact du saturnisme sur les populations de rapaces », déclare dans un communiqué la professeure Debbie Pain de l’université de Cambridge, coautrice de l’étude.

Plus il y a de chasseurs, plus il y a empoisonnement

Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont utilisé des données recueillies depuis les années 1970 à partir du foie de milliers de rapaces morts dans treize pays et ont établi une relation avec le nombre moyen de chasseurs par kilomètre carré. Les résultats sont clairs : les endroits où la densité de chasseurs est la plus élevée comptent davantage de rapaces empoisonnés.

« Jusqu’à maintenant, les études portaient à un niveau individuel seulement. Cette étude est importante car elle s’est focalisée sur les populations », dit à Reporterre Julien Terraube, chercheur au Vulture Conservation Foundation. « Beaucoup de menaces comme la perte d’habitat ou les collisions avec les infrastructures électriques peuvent être difficiles à enrayer, mais pas le plomb. Cette menace pour ces rapaces pourrait être évitée facilement. »

Julien Terraube pointe le fait que l’étude s’est intéressée à de forts taux de contamination au plomb, de l’ordre de 20 parties par million (ppm). « Ces doses entraînent la mort, mais on ne sait pas ce qui se passe pour des valeurs plus faibles, le succès reproducteur [1] pourrait diminuer par exemple. L’impact sur les populations de rapaces est certainement encore plus fort que l’on ne le pense. » D’après d’autres études, l’intoxication au plomb perturberait le vol de l’aigle royal causant ainsi des collisions.

Une prise de conscience européenne

Actuellement, seuls le Danemark et les Pays-Bas ont interdit la grenaille de plomb — des petites billes qui partent en gerbe pour tuer un animal en vol par exemple — avec de très bons résultats sur la démographie des rapaces, indique l’étude de l’université de Cambridge. Depuis, le Danemark prévoit d’interdire aussi les balles de fusil en plomb. Fort de ces constats, le Parlement européen a voté en novembre 2020 l’interdiction de l’utilisation de munitions au plomb dans les zones humides d’Europe. Le plomb est en effet majoritairement utilisé pour le gibier présent dans les zones humides, comme les canards. Le texte doit être appliqué dès février 2023. La zone d’interdiction devait initialement être de 400 mètres autour des zones humides, mais sous la pression du lobby de la chasse, elle a été abaissée à 100 mètres. En France, l’emploi de la grenaille de plomb dans les zones humides mentionnées a été interdit en 2006 (mais l’utilisation de balles reste autorisée).

Un aigle royal. « L’impact sur les populations de rapaces est certainement encore plus fort que l’on ne le pense. » Flickr / CC BY 2.0 / Ron Knight

L’Union européenne et le Royaume-Uni envisagent tous deux d’interdire toutes les munitions au plomb mais de nombreux groupes de chasseurs s’y opposent, notamment en France. L’idée : les remplacer par des munitions en acier. Celles-ci seraient moins efficaces — de densité inférieure, elles perdent plus vite de la vitesse —, beaucoup plus chères, et rendraient obsolètes un certain nombre de vieilles armes. La transition est jugée trop rapide selon le patron des chasseurs Willy Schraen. « On peut probablement abandonner les balles de plomb en trois à cinq ans. Mais sur la grenaille, il nous faudra au minimum huit à dix ans », a-t-il dit dans Le chasseur français.

« L’interdiction totale du plomb dans tous les écosystèmes est urgente. D’autres pays ont réussi leur transition facilement, la France y viendra à court terme. Le problème prendra forme dans le respect de l’interdiction à l’échelle locale : il y a un gros manque de personnel pour s’assurer que les lois environnementales sont respectées », conclut Julien Terraube.

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