Chez Marcel, havre autogéré sur la route des migrants

29 mars 2018 / Tristan Goldbronn (Reporterre)

Depuis l’été 2017, un collectif a rénové une maison à l’abandon près de Briançon afin d’y accueillir des demandeurs d’asile. Ceux-ci restent toujours aussi nombreux à franchir les Alpes depuis que la vallée de la Roya leur a été fermée.

  • Puy-Saint-Pierre (Hautes-Alpes), reportage

« Vous avez pris contact avec Chez Marcel ? C’est un squat, il faut que vous les rencontriez… eux, c’est très politique », sourit un bénévole de l’association Tous migrants, qui gère l’accueil de ces derniers à Briançon (Hautes-Alpes). Dans la région, certains refusent de politiser la question des migrants et les occupants de Chez Marcel se traînent une petite réputation de militants radicaux. Avec ses panneaux solaires à flanc de montagne, ses caravanes de guingois dans le jardin et sa grande banderole blanche « Ouvrons nos frontières » accrochée sur sa façade décrépie, on ne peut pas la rater, la maison de Marcel Amphoux. Située sur les hauteurs de Briançon, au Puy-Saint-Pierre, cette vieille bâtisse orientée plein sud fait l’objet d’un conflit en justice entre les ayants droit de l’ancien propriétaire. Le conflit s’éternise depuis six ans.

Scotchée sur la porte d’entrée, une pancarte met en garde les médias : « Journalistes, consultations sur rdv ! » « On a eu des journalistes qui rentraient comme ça, sans prévenir. On préfère que quelqu’un soit disponible pour répondre aux questions » prévient Michel [*], la quarantaine avec un sourire en coin et une tasse de café chaud dans une main. Emmitouflé dans un vieux pull beige, les cheveux tirés en catogan et une paire de lunettes fines sur le nez, cet « accueillant » se tient dans l’encadrement de la porte d’entrée. « Avec les journalistes embarqués, les journalistes amis, ça se passe toujours bien. Mais avec les autres, ça dépend : ils entrent dans la maison comme ça… et on peut vite avoir l’impression d’être dans un zoo. »

« Ça nous a pris au moins trois semaines pour que se soit seulement vivable » 

La maison est occupée depuis le 31 juillet 2017 pour accueillir des migrants et des demandeurs d’asile. « Ce lieu, à la base, on l’a ouvert pour pallier la fermeture probable du Centre d’accueil orientation de Briançon, où une douzaine de Soudanais étaient hébergés. On voulait éviter qu’ils se retrouvent à la rue », se rappelle Laura, une grande brune de 21 ans qui habite ici depuis l’ouverture du squat. Aujourd’hui, les premiers occupants sont partis et ils ne reste d’eux et des débuts des travaux que quelques photos épinglées sur un mur. Mais Chez Marcel perdure, car les migrants continuent d’affluer par centaines à Briançon depuis le blocage de la vallée de la Roya, au sud. Une sorte de seconde vie pour cette maison, baptisée en mémoire de l’ancien propriétaire.

« La maison était pleine de détritus. La personne qui y habitait était un peu marginale et vivait comme un ours », se rappelle Laura. Il est midi passé et quelques occupants s’apprêtent à partir en excursion pour se changer les idées, tandis que d’autres préparent le déjeuner. Laura se définit elle aussi comme une « accueillante ». Elle est arrivée il y a six mois : « J’ai grandi dans une famille avec une conscience politique très alternative. J’ai toujours été branchée sur l’“autre”. Avant, je bossais dans l’écoconstruction. C’est ça qui a fait que j’ai commencé à travailler ici. » Le maire de Puy-Saint-Pierre, Jean-Marius Barnéoud, confirme : « Fallait voir comment c’était noir de suie sur les murs. »

Durant l’été 2017, les nouveaux occupants ont entièrement vidé la caverne de détritus et récupéré l’eau courante. L’association Marcel sans frontières a été créée afin de disposer d’un compte en banque et payer les factures. En prévision de l’hiver, ils ont dressé des cloisons et isolé les murs avec des bottes de paille, des balles de riz récupérées d’une usine voisine et de la sciure trouvée dans un grenier de la maison. « Ça nous a pris au moins trois semaines pour que ce soit vivable. Bon, il y a quand même quelques portes qui ferment mal, parfois il fait froid », sourit Laura.

« L’esprit, c’est plus celui d’une colocation et d’un lieu de vie collectif et multiculturel » 

À l’intérieur du bâtiment, l’ambiance est pourtant chaleureuse et joyeusement bordélique. Les migrants et les accueillants dorment dans deux chambres à lits superposés au rez-de-chaussée, ainsi qu’au niveau de la mezzanine, l’ancien grenier à foin, où une douzaine de matelas recouvrent le sol. En dessous, une cuisine s’ouvre sur la salle à manger avec une grande table en bois pour accueillir les occupants et les amis de passage.

« Grande descente en luge, départ de la MJC à 14 h. » Parmi les activités de Chez Marcel, il y a de l’aide en montagne, avec des maraudes organisées par les bénévoles pour porter secours aux migrants qui tentent le passage de la frontière. Mais il y aussi cet accueil à moyen et long terme où l’on suit les demandeurs d’asile dans leurs parcours. Afin de se changer les idées et de rompre avec la monotonie de l’attente, on y prépare des démarches administratives tout en profitant des autres activités mises en place par les accueillants : ski de fond, foot, cours de français, réparations de vélo...

« C’est pas forcément l’image qu’on peut se faire d’un squat ! » dit Laura, pour qui c’est la première expérience de ce genre de vie en communauté. « On peut dire que c’est un squat parce que personne n’est propriétaire. Mais l’esprit, c’est celui d’une colocation et d’un lieu de vie collectif et multiculturel. » « Vous allez parler de la luge ? C’est bien d’en parler, enchérit Mathilde, 22 ans, en riant. Quand on pense à un squat, personne n’imagine ça, mais ça traduit bien l’ambiance qu’on peut trouver ici ! »

Dans la pièce à vivre, trois migrants, bonnets sur la tête et emmitouflés dans leurs manteaux, sont installés sur des canapés de récupération et se réchauffent les mains autour de vieux poêles à bois donnés par des habitants, qui diffusent une douce chaleur dans la pièce. Dehors, le thermomètre affiche - 5 °C. Quelques-uns écoutent de la musique et regardent des vidéos sur leurs smartphones. Au-dessus d’eux, tracé à la peinture rouge, on peut lire : « Union des forces migratoires chez Marcel », pas loin d’un vieil exemplaire du Dauphiné libéré qui rappelle le ménage tumultueux de Marcel Amphoux et de sa femme, agente immobilière : « Le mariage a viré au cauchemar. » « Marcel Amphoux, c’était un gars assez généreux. Il n’aurait peut-être pas ouvert sa maison à des migrants, mais ça le choquerait sûrement pas non plus, maintenant qu’il est mort, qu’elle serve à ça », assure Michel.

 « La mort rapide en passant la mer vaut mieux que de rester en prison »

« Tu vois, là, c’est Bamenda », dit Justin en pointant du doigt sur une carte l’épicentre de la crise des séparatistes anglophones dans l’ouest du Cameroun. Arrivé il y a trois mois Chez Marcel, il détaille les étapes de son voyage depuis le départ de son pays, il y a deux ans : Nigéria, Libye, Algérie… Les noms des pays et des étapes par lesquelles il est passé s’égrènent et donnent le vertige. « Je suis parti pour des raisons politiques : j’étais dans le parti de l’opposition. Je savais que le voyage était risqué, mais la mort rapide en passant la mer vaut mieux que de rester en prison. » En Libye, Justin a dû payer une rançon pour sa liberté. Un ami, au Cameroun, a réuni la somme pour le libérer. Il est finalement arrivé en Sicile, après avoir été secouru par un navire géorgien durant la traversée et est ensuite parvenu à rallier Turin par ses propres moyens. Il a franchi la frontière franco-italienne une première fois, puis une seconde. À chaque fois, il a été arrêté par la police et ramené en Italie.

Justin s’interrompt pour s’assoir dans un fauteuil et masser son genou douloureux. « J’avais du mal à marcher... J’ai été torturé au genou une première fois au Cameroun, puis de nouveau en Libye… Ici en France, on m’a prescrit une IRM, mais je dois encore attendre ma carte de santé. »

Ce grand Camerounais de 36 ans est arrivé à Briançon le 17 octobre dernier et est passé par le refuge solidaire mis en place par l’association Tous migrants. Sauf que Justin venait de déposer une demande d’asile politique et qu’il ne pouvait rester au refuge solidaire plus de quelques jours. « Je ne connaissais personne, alors on m’a proposé de monter Chez Marcel en attendant de trouver une solution. Ici, c’est plus qu’une famille. Tout le monde est très solidaire. »

Au squat de Chez Marcel on rencontre des Guinéens, des Ivoiriens, des Soudanais, des Camerounais, des Français… « Il y a aussi eu des Nigériens et des Burkinabés, ainsi qu’un Tunisien », précise Michel. Tous ou presque, ont débarqué en Sicile, puis ont pris le train, en passant par Turin jusqu’à Bardonnèche, Oulx et Claviere : des petites stations de sports d’hiver italiennes. Ils ont poursuivi à pied, souvent la nuit, passant clandestinement la frontière par les cols de l’Échelle et de Montgenèvre.

Depuis l’été 2017, la ville de Briançon et ses alentours connaissent un afflux inégalé de migrants. À tel point que l’ancienne caserne de CRS de Briançon a été réquisitionnée par les bénévoles de l’association Tous migrants. Mais les capacités de ce lieu sont insuffisantes : prévu pour une quinzaine de personnes, il a pu abriter certains soirs jusqu’à 120 migrants.

« On s’approprie quelque chose parce qu’on ne peut plus trop compter sur l’État pour l’humain » 

« La CRS, c’est un accueil d’urgence, les migrants restent seulement deux ou trois jours le temps de reprendre des forces et de décider où aller », précise Philippe, un bénévole de passage Chez Marcel, tandis que plusieurs migrants préparent le déjeuner dans la cuisine. Ici, au contraire, la halte a vocation à être de longue durée, uniquement pour les majeurs et les demandeurs d’asile. Certains s’y projettent sur quelques années, le temps qu’aboutissent les demandes d’asile. Pour d’autres, il s’agit seulement de quelques semaines, le temps de prendre un train et de partir vers une autre étape d’un long voyage.

« Contrairement au refuge de la CRS, ici, on est dans un squat, et pas dans un lieu prêté par la mairie. Il fallait un lieu pour accueillir des gens à moyen et long terme », explique Michel, qui souligne néanmoins la complémentarité entre le squat et le refuge. « Entre ceux qui s’impliquent et ceux qui dorment ici, près de 200 personnes ont franchi le seuil. »

L’aspect politique de Chez Marcel.

« La manière dont on a ouvert ce lieu est politique, explique Laura. On s’approprie quelque chose parce qu’on ne peut plus trop compter sur l’État pour l’humain. Chez Marcel, on peut retrouver des gens de la Zad et des mouvements No TAV et No THT : il y a une convergence. On sent les liens qui unissent les mouvements contre les grands projets inutiles et les lieux d’accueil. C’est la même politique qui empêche les humains de passer que celle qui accepte de vendre la vallée pour construire des lignes à très haute tension. »

Dans la maison, on vit avec les moyens du bord, notamment des dons de vêtements et de nourriture. Financièrement, les accueillants et les migrants ne roulent pas sur l’or et mettent chacun un peu d’argent dans une caisse commune. Et puis, il y a aussi les soirées de soutien, où toute la troupe organise des concerts et des repas, dans les alentours et jusqu’à Grenoble. De temps en temps, les occupants de Chez Marcel font les marchés et jouent de l’accordéon, vendent du vin chaud et tiennent un infokiosque. L’occasion de discuter avec le reste des habitants. « Les gens aiment plutôt bien ce qu’on fait. Après, on a des façons de vivre et d’agir qui sont parfois éloignées de celles des autres. S’il y a une manif’ sauvage à Briançon, c’est clair pour tout le monde que ça vient de nous », s’amuse Laura.

Il est bientôt 21 h et Laura et Mathilde, accompagnées de Jacques, un Ivoirien de 22 ans, Booba et Secouba, deux Guinéens de 25 et 26 ans, montent à la mezzanine. Ce soir, c’est soirée cinéma. Chacun s’installe dans un fauteuil ou sur les canapés de la bibliothèque et sort un ordinateur portable… avant de finalement s’emparer d’un xylophone, de quelques djembés et d’un accordéon. Sous un air de fanfare et les encouragements de l’assistance, Booba et Mathilde improvisent une valse musette. C’est la Bande à Marcel, celle qui rythme les sons des marchés lorsque la petite troupe descend en ville.

La Bande à Marcel.

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[*Son prénom a été changé à sa demande.


Lire aussi : Quand la police refuse l’accouchement à une femme… migrante

Source : Tristan Goldbronn pour Reporterre

Photos : © Tristan Goldbronn/Reporterre



Documents disponibles

  L’aspect politique de Chez Marcel.   La Bande à Marcel.
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