Chute du mur de Berlin : les écologistes étaient en première ligne

Durée de lecture : 8 minutes

9 novembre 2019 / Violette Bonnebas (Reporterre)

Le gouvernement de l’Allemagne de l’Est, lancé dans une course effrénée au productivisme et à l’industrialisation, redoutait les défenseurs de l’environnement. Et pour cause : ils furent une force motrice du mouvement citoyen qui a balayé le régime totalitaire.

  • Berlin (Allemagne), correspondance

« Les mains en l’air ! Éteignez les rotatives ! » : dans la nuit du 25 novembre 1987, une unité de vingt hommes de la police politique est-allemande, la Stasi, prenait d’assaut la Umweltbibliothek, à Berlin. Créée dans le plus grand secret au sous-sol de l’église protestante de Zion, cette bibliothèque rassemblait des livres et magazines sur l’environnement interdits en République démocratique allemande — la RDA, ex Allemagne de l’Est. La Stasi arrêta sept activistes et confisqua ouvrages et imprimantes qui servaient à éditer la revue clandestine Umweltblätter.

C’était la première fois en quarante ans que la dictature communiste s’en prenait ainsi à des bâtiments religieux. Le choc fut énorme. Des veillées de soutien furent organisées dans le pays, les médias occidentaux, alertés, s’emparèrent de l’affaire. Le régime fut contraint de relâcher les militants écologistes.

Lors du raid contre la Umweltbibliothek de Berlin en 1987, photo prise par la Stasi.

Cet épisode, oublié en France, est pourtant essentiel dans le processus qui a mené à la chute du mur de Berlin il y a trente ans, le 9 novembre 1989. Il montre à quel point le SED, le parti unique de l’Allemagne de l’Est, redoutait les défenseurs de l’environnement. Sans doute à raison : ils ont été l’une des forces motrices du mouvement citoyen qui a balayé le régime totalitaire.

Les églises protestantes, seuls espaces de liberté d’expression, où trouvaient refuge les contestataires

« Cette opération ratée a eu une portée symbolique énorme, raconte Christian Halbrock, l’un des fondateurs de la Umweltbibliothek. C’était la première fois que l’on tenait tête au SED, que l’on parvenait à le faire échouer. Je crois que le parti nous a sous-estimés, il ne s’attendait pas à ce qu’on se défende. »

En RDA, les églises protestantes étaient les seuls espaces de liberté d’expression, où trouvaient refuge les contestataires. D’abord des militants des droits de l’Homme, des anti-militaristes. Puis, dans les années 1980, les écologistes, alors que les dégâts causés par la production de masse, l’industrie de la chimie et du charbon, dans des installations vieillissantes, étaient de plus en plus évidents.

La RDA couvrait 70 % de ses besoins en énergie avec une sorte de charbon particulièrement sale, le lignite, ce qui en faisait le plus gros émetteur de CO2 d’Europe. Dans les régions charbonnières, comme à Leipzig (Saxe), un enfant sur deux souffrait de maladies respiratoires. L’agriculture intensive et les décharges sauvages polluaient les eaux souterraines et de surface. Près de la moitié de la population recevait au robinet de l’eau non potable. Étouffées par les pluies acides, plus de la moitié des forêts ont été abîmées. Une réalité niée par les autorités, qui assuraient que les problèmes environnementaux ne pouvaient exister que dans une société capitaliste.

Affiche clandestine qui dénonce les pluies acides qui ravagent les forêts des monts Métallifères, dans le sud de la RDA.

Aujourd’hui chercheur aux Archives de la Stasi, l’ancien opposant Christian Halbrock se souvient de ses débuts militants. « On remettait en cause la légitimité de l’État et sa politique, mais avec des actions difficiles à criminaliser : on plantait des arbres, on ramassait les ordures », Le fils de pasteur poursuit :

Surtout, peu à peu, on a réussi à briser l’isolement dans lequel le régime voulait nous enfermer. Il y avait des dizaines de groupes écologistes à travers le pays. On s’est coordonné : on échangeait des informations, des photos de dommages environnementaux, on faisait passer des livres interdits en contrebande via la frontière tchécoslovaque. On parvenait à toucher une partie de la population, aussi bien en ville qu’à la campagne, même si beaucoup de gens ne voulaient pas entendre la vérité. »

Le SED, parti unique de l’Allemagne de l’Est, s’est lancé dans une course effrénée au productivisme et à l’industrialisation

Plus les militants se radicalisent, plus la répression s’accentue. Certains sont poussés à l’exil, d’autres finissent en prison. Christian Halbrock, lui, est espionné, conduit en interrogatoire toutes les trois semaines pour « organisation de manifestations subversives », condamné à des amendes. « On essayait aussi de me mettre sur le dos des délits que je n’avais pas commis, comme du détournement de fonds, affirme celui qui n’a jamais baissé les bras. On a même sectionné les freins de mon vélo. »

La protection de l’environnement avait pourtant été érigée en « objectif d’État » dans la constitution de la RDA dès 1968. Un ministère de l’Environnement avait été créé, qui employait 38.000 fonctionnaires. Mais quelques années plus tard, le SED s’est lancé dans une course effrénée au productivisme et à l’industrialisation, quel qu’en fut le prix écologique. En 1982, la question devint tabou : les données environnementales seraient désormais classifiées.

Manifestation organisée en 1984 par l’Église protestante de Bitterfeld près de Leipzig pour dénoncer l’industrie chimique de RDA.

C’est ce qui a poussé Martin Kühne à entrer en résistance. En RDA, ce météorologue était en poste dans la petite ville de Cottbus (Brandebourg), entourée de mines de charbon. « J’étais confronté en permanence avec la politique de dissimulation et de manipulation du SED, se rappelle-t-il. Le parti empêchait volontairement l’accès aux informations sur l’environnement, par exemple sur la qualité de l’air. »

Il intégra le Kirchliches Forschungsheim Wittemberg, un centre ecclésiastique de recherche à l’origine de plusieurs enquêtes compromettantes pour le régime communiste, notamment sur la pollution liée à l’exploitation de l’uranium dans les régions de Saxe et de Thuringe. Les publications se diffusaient sous le manteau, en échappant à la censure grâce à la mention « pour usage interne à l’Église ».

Le mouvement sortit de l’illégalité avec la Révolution pacifique de 1989, qui conduisit à la chute du mur de Berlin le 9 novembre. Les revendications environnementales allaient de pair avec l’appel à des élections libres et à un régime démocratique. L’Histoire s’accéléra, et emmena avec elle les militants écologistes, devenus incontournables : en février 1990, deux d’entre eux, Klaus Schlüter et Matthias Platzeck, furent nommés ministres dans le dernier gouvernement de la RDA. Alors qu’il n’existait jusqu’alors aucun espace naturel protégé, cinq parcs nationaux, six réserves de biosphère et seize parcs naturels sont créés, représentant au total 11 % de la superficie de la RDA.

L’environnement, l’un des chantiers prioritaires du gouvernement élu démocratiquement

La plupart des groupes écologistes se fédérèrent sous la bannière Bündnis 90 — L’Alliance 90 — Les Verts — et se présentèrent aux premières (et dernières) élections libres d’Allemagne de l’Est, recueillant 2,9 % des suffrages. Le score était faible mais la victoire ailleurs : la question environnementale devenait un des chantiers prioritaires du gouvernement élu démocratiquement en mars 1990. Toutes les centrales nucléaires de RDA, jugées trop dangereuses, furent fermées, ainsi que les usines chimiques les plus polluantes. Les centrales à charbon furent équipées, comme à l’Ouest, de dispositifs de désulfuration. « Soudain, il se passait bien plus que tout ce dont on pouvait rêver à l’époque », s’exclame Christian Halbrock.

Au mois d’octobre 1990, la RDA fut intégrée dans la République fédérale d’Allemagne, l’Allemagne de l’Ouest. Et la parenthèse écologique se referma. Le choc économique qui suivit la réunification ralentit, de fait, les industries polluantes, mais il mit aussi au chômage un Allemand de l’Est sur cinq. La question environnementale devint encombrante.

« On nous avait promis des “paysages florissants” à la réunification, alors on ne voulait pas mettre de bâtons dans les roues », explique Martin Kühne, devenu conseiller municipal Vert de Cottbus. « Rapidement, le problème de l’emploi dans les industries chimiques et du charbon a éclipsé le reste. »

Panneau d’exposition sur le mouvement écologiste en RDA, dans la cour de l’ancien siège de la Stasi.

Trente ans après, les ravages environnementaux causés par la RDA sont encore visibles. Malgré le milliard d’euros dépensé à Bitterfeld (Saxe-Anhalt), ville la plus polluée d’Europe dans les années 1980, il reste encore beaucoup à faire : dans les eaux souterraines, les taux de chlorobenzène, DDT et acide sulfurique, dépassent de 10.000 fois les normes autorisées à la consommation.

Sur le plan politique, les membres de Bündnis 90 ont rejoint les Grünen, le parti écologiste de l’Ouest. Ensemble, ils forment les Verts allemands, devenus aujourd’hui la deuxième force politique de l’Allemagne réunifiée. Sauf à l’Est, où leurs faibles résultats électoraux témoignent de la méfiance qui persiste à l’égard de ces empêcheurs de polluer en rond. « Être écologiste, c’est une insulte aujourd’hui pour les gens d’ici qui ne veulent toujours pas entendre parler d’une sortie du charbon », regrette Martin Kühne.


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Lire aussi : 6.000 activistes ont neutralisé le charbon allemand

Source : Violette Bonnebas pour Reporterre

Photos :
. chapô : Manif Cospuden. La dictature tombe, la société civile s’éppanouit : en mars 1990, 10.000 personnes réclament et obtiennent l’arrêt d’une mine de charbon à ciel ouvert à Cospuden. Source : Bundesarchiv
. Umweltbibliothek. Source : archives de la Stasi
. Manifestation organisée en 1984 par l’Église protestante de Bitterfeld près de Leipzig pour dénoncer l’industrie chimique de RDA. Source : Robert-Havemann-Gesellschaft. Homme au centre : Christian Halbrock.
. Affiche clandestine qui dénonce les pluies acides qui ravagent les forêts des monts Métallifères, dans le sud de la RDA. Source : Archives de la Stasi/BSTU
. Panneau d’exposition sur le mouvement écologiste en RDA, dans la cour de l’ancien siège de la Stasi. © Violette Bonnebas

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