Cindy Wiesner : Justice climatique et justice sociale, c’est le même enjeu

6 novembre 2017 / Entretien avec Cindy Wiesner



Le concept de justice climatique rend compte du caractère socialement inégalitaire de l’exposition aux conséquences de la crise environnementale. Dans cet entretien, Cindy Wiesner en appelle à la convergence des luttes pour parvenir à un changement du système capitaliste, qui « affecte les gens, la planète et le bien-être de tous les êtres vivants ».

Cindy Wiesner est la coordinatrice nationale de Grassroots Global Justice Alliance, un réseau basé aux États-Unis qui regroupe 65 associations locales — nommées « grassroots organizations » en anglais — autour des questions de justice : justice climatique, justice raciale, justice de genre.

Cindy Wiesner.

Reporterre — Le terme de justice climatique est encore peu connu en France. Comment le définiriez-vous ?

Cindy Wiesner — Aux États-Unis, le mouvement environnementaliste se bat depuis longtemps pour la conservation de l’environnement. Mais la crise écologique n’affecte pas uniquement les animaux, les terres et les ressources : elle a un impact sur les gens.

Aux États-Unis, les centrales nucléaires, les raffineries, les forages pour le gaz de schiste se situent dans des communautés pauvres, dans des réserves, ou près de la frontière mexicaine. C’est un choix délibéré de la part des industriels et des autorités.

Au Dakota du Nord, un oléoduc devait être construit à travers la ville de Bismarck, une ville à majorité blanche. Les gens ont dit non au pipeline, qui a donc été décalé 100 miles [160 km] vers le sud, au milieu de la réserve indienne de Standing Rock. Les autorités se fichent de savoir si les peuples autochtones veulent ou pas d’un tel projet ! La question écologique a une dimension raciale.

En parlant de justice climatique ou environnementale, nos organisations apportent une analyse plus globale : le système capitaliste affecte les gens, la planète et le bien-être de tous les êtres vivants.

Nous ne pouvons pas nous contenter de lutter pour la conservation ou pour un renforcement de la réglementation, nous devons aussi construire une contre-force, une réelle alternative. Comment organiser une transition juste vers une économie qui préserve les gens et la planète ?

Est-ce pour cela que votre réseau veut faire converger toutes les luttes, qu’elles soient féministes ou écologistes ?

Toutes les injustices sont connectées. Le mal-logement, la dégradation de l’éducation, les violences de genre, les discriminations raciales ou les pollutions ont bien souvent les mêmes racines. Le système économique capitaliste, la définition de la citoyenneté, la xénophobie, le patriarcat sont autant de causes qui détruisent les liens et la vie des gens. Ensuite, chacun se mobilise dans sa communauté en fonction de ce qui semble prioritaire. Mais il ne faut jamais oublier de faire le lien entre toutes les oppressions, au niveau national et aussi mondial. Les États-Unis sont une force impérialiste et prédatrice pour bon nombre de communautés dans le monde.

Il faut donc à la fois nous organiser localement, au niveau communautaire, et nous mettre en réseau mondialement, avec d’autres organisations.



Ceci serait-il votre stratégie pour changer le système ?

Les personnes les plus affectées par le système d’oppression sont celles qui ont le rôle le plus stratégique à jouer. Au XIXe siècle, les communistes expliquaient que les classes ouvrières démonteraient le capitalisme. Dans notre contexte états-unien contemporain, les communautés opprimées, celles qui auront un rôle clé dans la transition, sont plus diverses : les Afro-Américains, les Latinos, les Asiatiques, les peuples natifs, mais aussi les classes blanches populaires. D’où la nécessité de construire une vision commune entre tous.

Cela passe par l’empowerment  autonomisation », « pouvoir d’agir »] des communautés. Nous devons prendre le leadership, car nous sommes les mieux placés pour déterminer et agir sur les conditions sociales, économiques, politiques ou écologiques auxquelles nous sommes confrontés. Nous vivons les problèmes, nous avons les solutions. Parallèlement, nous devons renforcer et élargir notre base, construire notre pouvoir par le bas, afin de mener les luttes. Enfin, il faut bouleverser l’hégémonie culturelle en proposant un autre récit, une autre vision des choses. Les gens ont des solutions à tous ces problèmes, pourvu qu’on leur laisse l’espace et qu’on leur donne les moyens et la parole pour les exprimer.

Kali Akuno (debout), ancien gangster, défend lui aussi l’idée que la justice sociale et l’environnement sont indissociables. Il le met en pratique avec l’organisation Cooperation Jackson, dans cette ville pauvre et majoritairement noire du sud des États-Unis.

En amont de la COP21, nous avons travaillé avec les communautés affectées par la crise écologique — par exemple en Louisiane avec les sinistrés du cyclone Katrina — pour que ce soit elles qui se mobilisent, fassent valoir leur droit et leurs solutions. Dix ans après l’ouragan, des gens sont toujours en train de se battre en justice. L’État n’est pas venu en aide aux victimes pauvres du cyclone, et ce qui a été reconstruit immédiatement, ce sont les bâtiments et les infrastructures touristiques.

Nous ne parviendrons à un changement systémique qu’en étant solidaires. Quand la communauté musulmane est attaquée par Trump, nous devons sortir avec elle dans la rue.



Est-il plus difficile de se mobiliser sous Trump ?

À ceux qui croyaient que les années Obama avaient permis de tourner la page du racisme aux États-Unis, la campagne et le régime de Donald Trump nous montrent qu’on a encore du travail pour défaire le suprématisme blanc !

Trump préside suivant une idéologie blanche et nationaliste, profondément xénophobe. Dans notre histoire récente, nous n’avons jamais atteint un tel niveau de racisme et de misogynie. En même temps, il parle aux classes populaires blanches en récupérant ce sentiment qu’elles ont d’être abandonnées par le système. Il est ainsi devenu une figure très anti-establishment, alors qu’il est un pilier du système économique ! Il est opportuniste, c’est un milliardaire qui n’en a rien à faire des pauvres.

Les coupes dans les budgets sociaux, la privatisation de l’éducation et même la construction du mur, vont contre les intérêts de ces mêmes communautés. Mais comme ils sont l’impression d’avoir un des leurs à la Maison-Blanche, ils n’y font pas attention. Trump est un menteur et un manipulateur, il sape toute forme de vérité, mais les gens continuent à lui donner une chance. C’est effrayant ! En plus, il a réveillé et il nourrit le ressentiment des communautés blanches à l’égard des communautés de couleur (noires, latinos, asiatiques). C’est très dangereux, car ce processus va durer bien au-delà du mandat de Trump. Ce que les mouvements féministes, écologistes et des droits civiques ont mis des années à conquérir, ce président pourrait le défaire en très peu de temps.

Il nous faut répliquer par de l’éducation politique, populaire, et donner aux gens une vision alternative. Nous devons plus que jamais être en résistance permanente, en solidarité avec toutes les communautés attaquées.

  • Propos recueillis et traduits par Lorène Lavocat.




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Lire aussi : Kali Akuno, militant noir et écolo, se bat aux Etats-Unis pour la justice climatique

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Dessin : © Berth/Reporterre

Photos :
. portrait : © Lorène Lavocat/Reporterre
. militants : Cooperation Jackson

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