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Tribune — Culture et idées

Cinq propositions pour sortir la montagne du tout-ski

« La montagne au-delà du tout ski, c’est possible », écrivent les autrices et auteurs de cette tribune. La fermeture des remontées mécaniques, Covid oblige, est l’occasion de réfléchir à l’avenir de nos montagnes : plutôt que de s’obstiner, il faut s’adapter, et prendre soin de l’environnement comme des humains.

Cette tribune est le premier texte du Collectif pour une montagne en transition.


La montagne est une sentinelle du climat. On y voit plus tôt qu’ailleurs les effets des changements climatiques, elle nous impose de réagir. Quand les glaciers disparaissent, quand les crues détruisent des villages, des vallées, quand les stations de basse altitude dépourvues de neige déroulent de tristes serpents boueux en guise de pistes de ski, quand des pans de montagne s’effondrent de plus en plus fréquemment, la montagne nous rappelle que les humains ne gagnent pas contre la nature.

Face à cette injonction impérieuse, nous avons le choix entre deux attitudes :

  • S’obstiner : la fuite en avant le plus longtemps possible pour s’accrocher au monde d’avant, avant les +2 °C, +4 °C [par rapport à l’ère préindustrielle]. Fabriquer une neige artificielle à grands coups de canons, rendant toujours plus chère la pratique du ski et du snowboard ; sacrifier le rêve d’une montagne accessible au plus grand nombre et populaire, qui a fait rêver nos parents et grands-parents ; s’obstiner à investir dans cette neige artificielle qui déçoit les visiteurs et les amoureux et amoureuses des sports d’hiver ; s’obstiner à dynamiter la montagne pour proposer de nouvelles pistes, en fuyant vers le haut pour attirer un public plus aisé et plus restreint à qui on suggère que plus les forfaits sont chers, meilleure sera la glisse ! S’obstiner à créer toujours plus de retenues qui modifient la ressource en eau, alors même que nos montagnes sont particulièrement sensibles au risque de manquer d’eau ; pour finalement se heurter tout de même au mur du réchauffement climatique. Au-dessus de 0 °C, même les canons ne crachent plus de neige.

Cette attitude est une attitude de privilégiés : l’association France Montagnes compte plus de trois cents stations en France. Une vingtaine seulement peuvent espérer maintenir la pratique actuelle du sport d’hiver à long terme.

Nous ne souhaitons pas d’extension des domaines skiables, pas de nouvelles remontées mécaniques ni de canons à neige.
  • Ou alors on peut s’adapter. On peut continuer à utiliser les infrastructures existantes le temps d’inventer d’autres pratiques, le temps de réapprendre à aimer la montagne pour ce qu’elle est : un espace naturel fantastique, avec de la neige pour glisser, mais pas uniquement et pas partout. Utiliser ces infrastructures pour faire autre chose que du sport d’hiver. De la neige toujours, en haute montagne, des paysages beaux et hostiles, qu’un siècle de conquête de la montagne a par endroits transformé, artificialisé, bétonné, avant que l’on comprenne aujourd’hui qu’on ne vient pas chercher en montagne le béton des villes. Ce temps est révolu et nous n’allons pas nous accrocher aux folies du passé. Nous nous appuierons sur l’existant pour retrouver cette montagne pour toutes et tous, sa neige, ses paysages, ses rivières, ses lacs, ses falaises. Territoires diversifiés pour des activités de nature et pas seulement pour « la glisse ».

Entendons-nous bien : nous ne voulons pas renoncer à glisser en hiver, ce surprenant moyen de se déplacer, de faire corps avec la neige, avec la montagne. Nous souhaitons simplement arrêter de détruire cet environnement si fragile, ne plus « fabriquer » une montagne qui dépend de cette mono-activité. Nous continuerons à glisser quand la neige est là et là où est la neige, en essayant d’avoir le moins d’effets possible sur la nature.

Alors que proposons-nous ?

  • Nous proposons de permettre aux classes moyennes et populaires de profiter de la montagne en soutenant les centres de vacances, des transports en commun et navettes au départ de villes proches pour profiter d’une journée de sport d’hiver ou de promenade en montagne, et pas seulement l’hiver ! Nous voulons développer des activités, hiver ou non, au faibles conséquences environnementales, avec les guides de haute montagne, les accompagnateurs et moniteurs indépendants qui peuvent jouer un rôle pédagogique important : ski de fond, ski de randonnée, balade en raquette, éducation à l’environnement, photo nature, découverte des fermes d’élevage en moyenne montagne, du patrimoine, des ateliers d’artisans, de la richesse du vivant aussi.
  • Nous proposons de transformer les stations de ski en stations de montagne et permettre à toutes et tous de profiter de la montagne, en créant des emplois diversifiés à l’année, car la montagne peut être attractive toute l’année. L’hiver avec la neige, le printemps avec la découverte de la biodiversité, les sports de nature — kayak, escalade, randonnée… — l’été pour échapper aux canicules, et l’automne pour visiter le patrimoine, historique, industriel et parcourir les forêts.
  • Nous proposons d’orienter cette diversification pour permettre de créer des emplois pérennes, sans abandonner les sports d’hiver, et développer les offres de tourisme diffus pour faire connaître d’autres pépites qui échappent à la surfréquentation des stations.
  • Nous proposons de soutenir les AOP [1] dans nos montagnes, un élevage et une agriculture de qualité, bio. De favoriser l’installation des nouveaux agriculteurs, agricultrices, éleveurs et éleveuses en favorisant l’accès au foncier pour les jeunes et diversifier ces activités. Soutenir une agriculture paysanne durable, adaptée aux écosystèmes montagnards. Ces activités sont indissociables de la beauté de la montagne, elles sont à l’origine d’une partie des paysages. Nous souhaitons utiliser les PNR comme moteurs et exemples d’une nouvelle manière de concilier l’humain et le reste du vivant.
  • La sobriété et la résilience : pas de travaux pour de nouvelles pistes, pas d’extension des domaines skiables, pas de nouvelles remontées mécaniques ni de canons à neige, pas de nouvelle retenue collinaire. Nous souhaitons rénover les anciennes, proposer des liaisons plus propres avec les vallées, faciliter l’accès des stations et villages de montagne au plus grand nombre avec des modes de transport les moins carbonés possibles.

La montagne est un milieu fragile, un milieu naturel, qu’il nous faut préserver. La montagne agit fortement sur nos imaginaires, parce que nous nous y sentons en prise directe avec la nature : la neige, les rivières, les roches, les sommets... C’est autour de cela que nous construirons la transition des stations et nous savons que ce chemin est le bon. La montagne au-delà du tout ski/glisse, c’est possible, sans trahir l’histoire de nos vallées et de nos sommets, en corrigeant les erreurs du XXe siècle pour mettre en place une économie solide qui nous projette sur le long terme.


Pour signer, vous aussi, cette tribune, cliquez-ici.


Premiers signataires :

• François Astorg, maire d’Annecy
• Alain Audigier, artisan de matériaux naturels, moniteur de ski, directeur de l’ESF au Mont-Dore
• Yann Borgnet, guide de haute montagne
• Jean-Baptiste Bosson, géographe
• Jean-Michel Bernardon, accompagnateur en montagne, formateur et coordinateur du diplôme d’État d’alpinisme d’accompagnateur en montagne pour le Centre national de ski nordique et des Métiers de la montagne (École nationale des sports de montagne), formateur pour l’Association nationale d’étude de la neige et des avalanches
• Sophie Boussemart, présidente de la MJC de Lugrin (74)
• Georges Bouvier, skieur de fond
• Fred Caizergues, guide de haute montagne, Bureau des Guides des Carroz
• Sylvia Caizergues, maire-adjointe à la ville de Thyez, chargée de l’environnement
• Florence Cerbaï, conseillère régionale écologiste Auvergne-Rhône-Alpes, membre du groupe Rassemblement citoyens, écologistes, solidaires
• Claude Comet, maire d’une commune de montagne
• Vincent Delebarre, guide de haute montagne, moniteur de ski et entraîneur en trail
• Thomas Dossus, sénateur écologiste du Rhône
• Christophe Dumarest, alpiniste, guide, cofondateur de l’association Actions Collectives de Transition pour nos Sommets et d’Ocean Peak
• Jean-Marc Favre, photographe
• Rémi Forsans, ex-entrepreneur / ex-directeur exécutif Outdoor Sports Valley
• Fabienne Grébert, candidate écologiste pour les Régionales en Auvergne-Rhône-Alpes
• Etienne Hubert, champion du monde de kayak
• Véronique Lebar, présidente du comité éthique et sport
• Émilie Le Fur, présidente de l’association des ecoathletes, triple championne d’Europe de cross triathlon, 5e du marathon ski tour 2019 (ski de fond)
• Didier Lehénaff, président fondateur de SVPlanète et auteur de "Un sport vert pour la planète"
• Pierre Mériaux, adjoint au maire de Grenoble en charge du Personnel
• Corinne Morel Darleux, conseillère régionale en Auvergne-Rhône-Alpes, membre du groupe Rassemblement citoyens, écologistes, solidaires
• Julie Nublat-Faure, adjointe aux sports à la ville de Lyon
• Yves Paccalet, écrivain, philosophe, journaliste et naturaliste
• Bruno Pellicier, guide de haute montagne à Grenoble
• Arnaud Petit, grimpeur, guide et cofondateur de l’association Actions collectives de transition pour nos sommets (ACTS)
• Franck Piccard, champion olympique de ski alpin / super-G
• Éric Piolle, maire de Grenoble
• Antoine Sauer, fondateur de la solution RopeUp !
• Heïdi Sevestre, glaciologue
• Sandra Stavo-Debauge, journaliste indépendante
• Guillaume Tatu, maire adjoint à la ville d’Annecy, en charge de la jeunesse et de la vie étudiante
• Yannick Vallençant, guide de haute montagne - Président du Syndicat Interprofessionnel de la Montagne
• Grégoire Verrière, membre du comité syndical du Parc Régional des Volcans d’Auvergne
• Daniel Villanova, accompagnateur montagne, coordinateur départemental de l’Union nationale des accompagnateurs en montagne.

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