Climat : la jeunesse refuse de prendre part à son anéantissement

16 mars 2019 / Laurence Hansen-Löve


Nous assistons au soulèvement d’une « jeunesse qui refuse d’être partie prenante de son propre anéantissement », comme l’explique l’autrice de cette tribune, professeure de philosophie. Une rébellion contre les futurologues transhumanistes et le « parti des récalcitrants, arc-boutés sur les dogmes du monde d’avant ».

Laurence Hansen-Löve est membre du collectif Enseignants pour la planète et professeure de philosophie. Elle est l’autrice de Simplement humains. Mieux vaux préserver l’humanité que l’améliorer (Éditions de l’Aube, 2019).



Une bonne indication des enjeux du mouvement pour la justice climatique  la marche du siècle ») est l’ampleur des résistances qu’il rencontre. Les motifs de ce rejet sont si nombreux et si profonds qu’on serait tenté de croire la bataille perdue avant même être engagée. Nombre de savants, on le sait, se disent désespérés.

Pourtant, en voyant la jeune Greta Thunberg, 16 ans, apostropher les grands de ce monde, on se dit qu’il ne devrait pas être si difficile de choisir son camp. Comment ne pas voir qu’il y a, d’un côté, le parti des récalcitrants, arc-boutés sur les dogmes du monde d’avant (la « Sainte Trinité » : croissance-emploi-profit). De l’autre, celui d’une jeunesse qui refuse simplement d’être partie prenante de son propre anéantissement.
 « Je ne veux pas de votre espoir. Je veux que vous paniquiez. » L’angle choisi par la jeune suédoise surprend. Il s’explique pourtant : l’approche rationnelle est restée à ce jour inopérante.

La jeunesse se trouve dans une situation comparable à celle de Galilée voulant convaincre ses accusateurs de la validité de l’héliocentrisme : notre religion aujourd’hui ne peut laisser prospérer en son sein aucune hérésie, il en va de sa crédibilité comme de sa survie. Le nouveau clergé est productiviste. Ses arguments sont puissants, à première vue imparables : « Sans croissance pas de progrès, notamment pour les plus pauvres. » « Il est impossible de changer de système en quelques mois. » « On ne peut pas se passer du pétrole, du nucléaire et du charbon, encore moins renoncer à l’automobile, à la viande, au trafic aérien. » Et puis, pour finir, l’argument qui tue : « Pourquoi restreindre notre empreinte carbone quand les autres acteurs de par le monde continuent de dévaster la planète et de déterrer pétrole, gaz et métaux rares, sans limite et sans vergogne ? » Ou, dans sa version la plus triviale : « À quoi bon se priver de coton-tiges quand les décisions qui comptent sont prises par Donald Trump, Vladimir Poutine, l’Arabie saoudite etc., soutenus par les lobbies industriels et financiers du monde entier ? »  


Les données scientifiques expliquant que le changement climatique est en cours restent sans effet

Devant ce type d’objections, les données scientifiques qui permettent d’affirmer que les risques d’effondrement sont réels, que la « sixième extinction » est déjà commencée, que le changement climatique est en cours, et bientôt irréversible… restent sans effet. L’explication est connue : nous ne croyons pas ce que nous savons, nous ne voulons pas savoir ce que nous refusons de croire. Les intérêts en jeu sont bien trop considérables. Personne n’envisage de changer son mode de vie, même précaire, pour un résultat plus qu’incertain — la prospective n’est pas une science exacte. Et, pour tout arranger, le monde scientifique est divisé, les futurologues ne sont pas tous alarmistes. Les transhumanistes, notamment, nous promettent que l’avenir nous apportera de divines surprises, comme par exemple la possibilité d’un devenir cyborg nous permettant de survivre par n’importe quelle température, ou bien en immersion partielle — comme les crapauds. Les abeilles et les vers de terre seront bientôt remplacés par des robots et nos bébés eux-mêmes, bientôt miniaturisés, et programmés véganes, peupleront une planète reverdie et climatisée ! Une possible migration vers Mars nous ouvrira de nouveaux horizons enchanteurs. Le génie technicien de l’homme est tel qu’il n ‘y a vraiment pas lieu de s’affoler.
 


Tandis que les climatologues, savants, les philosophes, s’époumonent en vain, c’est un cri de détresse qui se fait entendre ces jours-ci sur la planète tout entière, une sourde plainte, une supplication. Ces nouveaux acteurs tentent d’atteindre notre part d’humanité sensible tout en sollicitant ce qui nous reste d’intelligence non suicidaire. Après tout, les plus riches d’entre nous, et même les climato-sceptiques, pourraient un jour être affectés par les bouleversements en cours. Sinon eux, peut-être leurs enfants. Anéantis, liquidés, « disruptés », « collapsés », sans laisser de trace ni de descendance. Même au vu de notre propre intérêt de nantis, n’est-il pas temps d’anticiper ? 










Lire aussi : Les ressorts psychologiques du déni climatique

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : Gréve du climat (Lausanne, le 2 février 2019) Flickr (Gustave Deghilage/CC BY-NC-ND 2.0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.



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