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ReportageLuttes

Colère des agriculteurs : les manifs reprennent

Le 19 février, au cours de la manifestation des agriculteurs dans le quartier Joliette, à Marseille.

Les agriculteurs ont repris leur mouvement de protestation dans l’Ouest et le Sud. À Marseille, les Jeunes agriculteurs et la FRSEA ont manifesté ce 19 février en ciblant les administrations.

Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

Une vache qui mène au pas une file d’une cinquantaine de tracteurs et quelques centaines d’agriculteurs dans les rues de Marseille. La scène a de quoi amuser les badauds, dont beaucoup sortent leur téléphone pour filmer. Derrière Iris — la ruminante — ils ont convergé de plusieurs départements, à l’appel de la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles (FRSEA) et des Jeunes agriculteurs (JA).

« Notre objectif est simple. Nous avions promis il y a 15 jours que si le Premier ministre ne tenait pas parole, nous reviendrions manifester », dit Laurent Depieds, le président de la FRSEA de Provence-Alpes-Côte d’Azur devant le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (Mucem) lundi 19 février avant le départ du cortège. « Premièrement, nous voulons des réponses sur le revenu des agriculteurs. Quand, sur cent euros de produits vendus, seulement dix euros reviennent au producteur, c’est du mépris de classe », affirme le syndicaliste.

Les tracteurs des agriculteurs ont défilé sur le Vieux-Port de Marseille. © Anthony Micallef / Reporterre

« Le deuxième sujet, c’est la souveraineté alimentaire. Il faut arrêter de laisser entrer des poulets qui viennent d’Ukraine ou du Brésil, le miel de Chine et les cerises de Turquie. Le troisième point, c’est l’oppression administrative. Les paysans en travaillant risquent plus que les délinquants », poursuit Laurent Depieds, cultivateur de plantes aromatiques en bio dans les Alpes-Haute-Provence. « On veut que le Premier ministre sache que, quand il ira au Salon de l’agriculture [qui s’ouvre le 24 février], ce ne sera pas pour faire des belles photos et alimenter son Facebook, ce sera pour venir avec des propositions concrètes », conclut le syndicaliste au micro.

« Au Salon de l’agriculture, ce ne sera pas pour faire des belles photos »

La manifestation doit s’élancer, mais une trentenaire en habit de travail demande la parole. Amandine, « vigneronne dans le Var » se dit « pas d’accord avec les mesures annoncées. Ça ne changera rien. Ce ne sont que des broutilles. À la FNSEA, au sommet, c’est corrompu, il y a des conflits d’intérêt. Il faut que l’on se fédère par la base pour sortir de l’Union européenne. Il nous faut un Frexit, c’est le seul moyen de sortir du cercle infernal de cette Europe pourrie », exhorte-t-elle. Quelques voix s’élèvent pour désapprouver. « J’ai jamais entendu de conneries pareilles », beugle un homme.

«  Nous voulons des réponses sur le revenu des agriculteurs  », demande Laurent Depieds devant Iris et le Mucem de Marseille. © Anthony Micallef / Reporterre

Installé sur 100 hectares en polyculture à Velaux (Bouches-du-Rhône), Lionel Giordano est venu avec son fils. Il n’a pas l’intention de voir ce dernier prendre sa suite. « Non, c’est trop dur. Mon père, je ne le vois jamais », confirme Mathieu, 19 ans.

Lionel Giordano a arrêté de faire des volailles, « la semaine dernière ». Trop compliqué avec la grippe aviaire, alors que son exploitation est à proximité des couloirs de migrations de l’avifaune sauvage. Il poursuit ses cultures de fruits et légumes bios vendus en Amap et pour la restauration collective, commencées en 2008, après une première carrière d’ouvrier qualifié dans la pétrochimie, à Berre.

Les agriculteurs ont déposé des branches et du fumier devant les bâtiments marseillais de plusieurs administrations. © Anthony Micallef / Reporterre

À 28 ans, Marianna Briançon s’est associée à son père pour reprendre l’élevage ovin viande de 200 têtes à Veynes (Hautes-Alpes). Celle qui fut désignée Miss France agricole 2022 a une incertitude à propos de l’accès aux pâturages. Les propriétaires des terres qu’exploite son père ne souhaitent pas renouveler la location. Il va donc falloir en trouver d’autres, mais « dans les Hautes-Alpes, c’est très compliqué. Il y a une grosse pression foncière », explique-t-elle sous sa casquette et son drapeau étiquetés JA.

Ferme et vente en direct

Pour améliorer les revenus de la ferme, elle développe de la vente en direct. Ce qui lui occasionne un surplus d’activités pour « produire, commercialiser, communiquer et les journées ne durent que 24 heures », explique-t-elle malgré tout avec enthousiasme. Elle espère que son père pourra avoir « une retraite décente. S’il prend sa retraite à l’âge légal, il n’aura pas de quoi manger ».

«  Si mon père prend sa retraite à l’âge légal, il n’aura pas de quoi manger  », dit Marianna Briançon, 28 ans, éleveuse dans les Hautes-Alpes. © Anthony Micallef / Reporterre

Marianna déplore que les raisons sociales de la colère des agriculteurs aient été rangées au second plan par les annonces du gouvernement reprises dans les médias pour la suspension du plan Écophyto. « Notre liste de revendications est longue comme le bras et le seul truc qui est ressorti, ce sont les phytos », fustige-t-elle.

À Laurent Depieds, nous rappelons que son syndicat est régulièrement critiqué pour sa défense des pesticides. « Notre idée n’est pas d’opposer l’environnement à l’agriculture. Il ne peut pas y avoir d’arrêt des pesticides sans substitution. Il faut donner les moyens aux agriculteurs de le faire », répond-il.

Des branches pour la Direction régionale de la forêt, du fumier pour celle de l’Environnement, dont l’entrée a été défoncée. © Anthony Micallef / Reporterre

Les manifestants s’en sont pris à plusieurs services de l’État. Dans une cacophonie de klaxons et de sonnailles de brebis, ils ont déposé des branches élaguées devant la Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf). Juste avant de benner du fumier devant la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal), le conducteur du tracteur a ostensiblement enfoncé le rideau métallique et la porte en verre de l’administration avec sa remorque.

Un cendrier sur la tête

Quelques minutes avant, un homme balançait un cendrier du haut du bâtiment de l’administration, qui a atterri sur la tête d’un manifestant, légèrement blessé au cuir chevelu. Pour détourner ses troupes de l’envahissement du bâtiment, Laurent Depieds a promis qu’il demanderait au préfet « de le faire dégager ».

Les éleveurs de bovins à viande ont le niveau de vie le plus faible parmi les agriculteurs, selon l’Insee. © Anthony Micallef / Reporterre

Pour calmer les esprits échauffés par l’évènement, le directeur de la Dreal est venu parlementer sur le trottoir. « Vous vivez tous grâce à nous. Il y a des agriculteurs qui gagnent 600 euros par mois et vous, votre salaire est à plusieurs milliers d’euros », l’a apostrophé un lavandiculteur du Verdon (Alpes-de-Haute-Provence). La journée a pris fin devant la préfecture, où du fumier a également été déposé.

La Conf contre les supermarchés

Réactivée, la colère des agriculteurs ne s’était pas non plus volatilisée. D’autres manifestations et blocages — notamment appelés par la Coordination rurale — se sont tenus il y a quelques jours dans l’Ouest et le Sud-Ouest.

La Confédération paysanne a choisi, elle, de viser la grande distribution en bloquant des supermarchés ou en organisant des marchés paysans à leur entrée. Sur le parvis du Mucem, Lionel Giordano, non syndiqué, s’est agacé de voir les drapeaux FNSEA et JA flotter dans le mistral. « Il faudrait que l’on soit ensemble, sans ces logos. C’est toute la profession qui est concernée. »




Notre reportage en images :


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