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Chronique — Agriculture

Comment je suis devenu maraîcher bio

Moisson dans la Drôme.

« À chaque nouvel emploi, quelque chose me manquait. » À 34 ans, Mathieu Yon a décidé de devenir maraîcher, dans la Drôme. Chronique(s) de l’installation d’un paysan bio.

Mathieu Yon. © Enzo Dubesset / Reporterre
Le néopaysan Mathieu Yon est désormais chroniqueur pour Reporterre. Il vous racontera régulièrement les joies et les déboires de son installation dans la Drôme en tant que maraîcher biologique en circuit court.


J’ai passé les premières années de ma vie dans une petite maison que mes parents louaient à une famille d’agriculteurs. Nous avions peu d’argent à cette époque. Mon père était menuisier et ma mère cherchait du travail. Notre maison se trouvait au beau milieu d’une ferme, entourée d’outils agricoles rouillés et de hangars métalliques.

Je me souviens des oies en liberté qui me couraient après, et du chemin en terre avec les ornières des roues du tracteur, qui devenaient d’immenses flaques d’eau après la pluie. Je me souviens d’Alexandre, le fils de l’exploitant, avec qui nous faisions mille bêtises : sauter dans le silo à grains comme dans une piscine, se frayer des chemins dans les bottes de paille, jeter des cailloux sur les nids de frelons. Je me souviens des hirondelles revenant chaque année dans la grange et des sonnailles des moutons rentrant chaque soir à la bergerie, rappelés par les sifflements d’Alexandre.

Je me souviens aussi des courses que nous faisions au supermarché le plus proche, et des bacs de congélation dans lesquels je me penchais, le nez dans les paquets de pommes dauphines et de poissons panés. Je n’ai pas oublié l’odeur de glace et de plastique, l’odeur presque rassurante du supermarché le samedi matin, avec ses rayons toujours achalandés et ses files d’attente à la caisse.

J’ai grandi à la campagne, avec une ferme comme terrain de jeux et un frigo rempli de produits industriels. Je ne faisais pas de lien entre ce qu’il y avait dans mon assiette et les champs de blé qui poussaient autour de la maison. Les oies, les moutons, les maïs, les blés étaient des présences vivantes, que je retrouvais au supermarché sous forme de paquets de céréales, de lait en brique UHT et de viande sous cellophane.

« J’ai grandi à la campagne, avec un frigo rempli de produits industriels »

Quand mes parents ont reçu un héritage, ils ont pu accéder à leur rêve : acheter une ancienne ferme, délaissée par une famille de paysans. Nous y sommes partis. J’avais huit ans. Je laissais derrière moi les bruits de tracteur le dimanche et le ballet des mouches en été. Je laissais mon ami d’enfance et le monde paysan. Dans notre nouvelle maison, nous sommes peu à peu devenus des bourgeois. Mon père, qui avait une maîtrise en économie, est devenu directeur. Ma mère a ouvert un cabinet de psychologue à Valence. Et moi, je me suis fait de nouveaux amis, dont les parents étaient enseignants, psychiatres, chirurgiens. Je rentrais sagement dans ma classe sociale et culturelle.

Malgré un refus chronique de scolarité, j’ai passé mon bac et j’ai fait des études de philosophie. J’ai enchaîné des contrats précaires : éducateur, animateur. Mais à chaque nouvel emploi, quelque chose me manquait. Je me suis renseigné sur les moyens pour devenir maraîcher, et une amie m’a parlé d’un espace test agricole près de Montpellier. J’ai intégré ce lieu et j’ai appris le métier sur le tas, en m’inspirant des livres d’Eliot Coleman [cet Étatsunien est l’un des pionniers du maraîchage biologique] et des techniques observées chez les autres maraîchers. Et en quelques années, j’ai mis au point mon propre système de production, basé sur le non-travail du sol.

Au fil des saisons, des sensations refaisaient surface. Et je compris que la ferme de mon enfance ne m’avait jamais quitté. Les hautes herbes, les tas de fumier, l’odeur des bêtes qui s’invitaient dans la salle à manger, tout ce monde m’attendait dans un coin de mémoire. En retrouvant la terre, je ne faisais que retrouver mon enfance.

Après quatre années de maraîchage, d’abord en test, puis en tant qu’associé, je suis retourné dans la Drôme, où j’ai eu la chance de trouver un terrain en fermage pour continuer à exercer mon métier. J’ai contacté mon ami d’enfance, sans savoir si nous avions encore des choses en commun. Je voulais revoir nos terrains de jeux, lui dire que j’étais devenu paysan. Alexandre avait repris la ferme familiale avec son frère. Il avait triplé les surfaces de céréales pour atteindre 250 hectares, et continué l’élevage de 200 veaux en intégration pour lequel son père avait investi. Malgré ces agrandissements, la ferme n’avait pas tellement changé, même si le vieux mûrier devant la maison venait tout juste de tomber. Assis à la table du jardin, dans lequel nous nous retrouvions si souvent autrefois pour fabriquer des arcs et des flèches, nous avons mesuré le temps écoulé. Moi, petit maraîcher bio sur un hectare et en circuit court. Lui, agriculteur sur 250 hectares en grandes cultures, en intégration et en filières longues.

À première vue, nous étions dans des modèles que la société française oppose : l’agriculture paysanne d’un côté, l’agriculture industrielle de l’autre. Mais quand Alexandre me parla de ses revenus modestes, et qu’il évoqua la situation de céréaliers du centre de la France, sur des sols pauvres et sans irrigation, obligés de revendre une partie de leur terre à leur propre coopérative simplement pour pouvoir acheter les semences et les produits phytosanitaires de cette même coopérative : je compris que nous avions des points communs et de convergences.

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