Comment la grue royale a repris ses droits dans les marais du Rwanda
Le vétérinaire Olivier Ngensimana a consacré les dix dernières années à la préservation des grues royales au Rwanda. - © Paloma Laudet / Reporterre
Le vétérinaire Olivier Ngensimana a consacré les dix dernières années à la préservation des grues royales au Rwanda. - © Paloma Laudet / Reporterre
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En déclin partout ailleurs, les grues royales sont six fois plus nombreuses qu’il y a dix ans au Rwanda. Le fruit du travail d’un vétérinaire passionné et de rangers pour sauver l’espèce emblématique de la région des Grands Lacs.
Marais de Rugezi (Rwanda), reportage
« Là-bas ! Des faucheurs d’herbe ! », lance le chef des rangers, Jean-Paul Munezero, dressé à la proue d’une barque transportant une quinzaine de rangers et un rameur. La patrouille navigue entre les hautes herbes du marais de Rugezi, l’une des plus vastes zones humides du Rwanda. Véritable bastion de la biodiversité, cette réserve de plus de 6 000 hectares abrite un quart de la population de grues royales au « pays des mille collines ». Les sourcils froncés pour mieux résister au miroitement du soleil sur l’eau sombre, le chef de l’unité vise à nouveau la berge de ses jumelles. « Ils sont deux ! », précise-t-il au seul homme de l’embarcation qui ne porte pas d’uniforme.
Vétérinaire de formation, Olivier Ngensimana, tête ronde, chapeau de brousse vissé sur la tête, préfère arborer un polo marron floqué d’une grue royale au niveau du cœur. Depuis dix ans, ce docteur rwandais arpente son pays pour sensibiliser les populations locales à la préservation de cet oiseau emblématique qui figure sur le drapeau de l’Ouganda voisin. L’espèce vit en Afrique subsaharienne, mais nidifie ici, dans les grands marais d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Est.
Malgré son statut symbolique, celle qui est aussi connue sous le nom de grue couronnée grise (Balearica regulorum), est classée « en danger » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). La population décline depuis plus de cinquante ans en Afrique, selon l’ONG Nature Uganda, étant passée de 100 000 individus dans les années 1970 à 10 000 aujourd’hui.
Et pour cause, les grands marais africains subissent la pression des éleveurs et des agriculteurs. Niché à 2 100 mètres d’altitude, celui de Rugezi joue le rôle de citerne d’eau douce au Rwanda et figure parmi les sources principales du Nil blanc, qui irrigue à son tour la région des Grands Lacs.
« Dans les années 2000, l’agriculture intensive a tellement vidé le lac que l’eau ne sortait plus de Rugezi, raconte le docteur. Les usines d’électricité étaient en panne. C’est alors que le gouvernement a mis en place une grande initiative de protection du marais », qui avait été détruit à 56 % par les activités agricoles, d’après les estimations de l’UICN. En finançant des rangers et en établissant une zone tampon interdite à l’agriculture autour du marais, les politiques de conservation ont permis une « amélioration remarquable ».
Les hautes herbes menacées par l’agriculture
Malgré cela, le tableau comporte quelques taches. Le Rwanda, petit pays de la taille de la Bretagne et parmi les plus densément peuplés d’Afrique, a instauré depuis 2007 une politique de « zéro pâturage », destinée à augmenter la surface des terres arables et qui n’a pas arrangé les choses. Cette mesure pousse les éleveurs de Rugezi à remonter tous les jours des sacs entiers d’herbes fraîches du marais pour nourrir leurs bêtes. « Les grues choisissent de nidifier dans ces mêmes hautes herbes, dit Olivier Nsengimana, fondateur de l’Association pour la conservation de la nature au Rwanda (RWCA). D’autres habitants du marais vont jusqu’à brûler l’herbe pour trouver des œufs et les revendre. »
Au Rwanda, la grue royale, symbole de richesse et de longévité, a aussi longtemps été traquée à destination des jardins privés. Entre 2015 et 2020, la RWCA a dénombré 319 grues royales détenues par des particuliers à travers le pays. Jean-Paul Munezero, le chef des rangers, ne cherche d’ailleurs pas à cacher son passé de chasseur. « Je n’avais pas d’emploi. Alors, je volais les œufs, je capturais les grues et les emmenais chez moi. Ce n’était pas illégal à l’époque, confesse-t-il. Mais avec les rangers, j’ai compris l’importance du marais et de ses animaux. J’ai arrêté de les chasser et je suis devenu leur protecteur. »
À la fin de la patrouille, ce matin-là, Olivier Nsengimana et lui décident de partir vers le nord du marais, où se concentrent la majorité des actes illégaux. Un patrouilleur leur a signalé au téléphone la présence de grues couronnées. Quelques dizaines de minutes plus tard, au détour d’une colline, la route dévoile en contrebas un vaste gazon vert dont la platitude rompt avec la variation du relief environnant. Au loin, une trentaine de grues royales sont occupées à la recherche de graines, de vers et d’insectes.
« Il y a quelques années, on comptait les grues sur les doigts de la main »
Les deux hommes rejoignent les berges de cette prairie couleur vert pomme. Olivier Nsengimana s’y aventure précautionneusement. Sous ses pieds, le sol se résorbe, engloutit sa botte puis la recrache, comme un ballon liquide au bord de l’explosion. « Sous cet entrelacs d’herbes et de racines gît un lac de 6 à 12 mètres de profondeur, dont chaque pas menace de trouer le marais mouvant, avertit le docteur. De nombreuses personnes meurent noyées en tentant de couper l’herbe du marais. Tout un troupeau de moutons s’est récemment fait engloutir. »
Au loin, les grues couronnées s’y posent avec agilité, narguant les deux hommes qui manquent de vaciller à chaque pas. Avec leurs trois orteils élargis et leur poids plume de 4 à 5 kilogrammes, les oiseaux se meuvent sans encombre dans cet environnement hostile aux humains. Loin de vouloir rivaliser, le vétérinaire affiche un visage radieux : « Il y a quelques années, on les comptait sur les doigts de la main. Leur présence est un signe que le marais est en bonne santé, à nouveau. »
À contre-courant du déclin mondial de l’espèce, au Rwanda, la population de grues royales a sextuplé ces dix dernières années, passant d’environ 200 à 1 293 individus. L’oiseau de deux mètres d’envergure doit notamment ce grand retour au travail du vétérinaire et de ses 270 rangers à travers le pays. Connu pour ses « mille collines », le Rwanda l’est moins pour ses 860 zones humides, réserves naturelles pour les grues mais aussi pour tout un écosystème fragile.
Dans celle de Rugezi, le président de la RWCA dénombre plus de 900 espèces classées « en danger » par l’UICN, « dont quatorze espèces endémiques, précise-t-il. Les marais jouent un rôle crucial dans l’équilibre de la biodiversité, et pourtant, ils disparaissent dans toute l’Afrique. La démographie explose sur le continent et les gens conservent leurs pratiques d’exploitations agricoles des marais ».
« Les solutions plutôt que les punitions »
Pour pallier ce problème, la RWCA mène des campagnes de sensibilisation et de recrutement auprès des communautés locales. Sur les hauteurs du marais, dans le village de Miyove, l’association du vétérinaire accompagne une cinquantaine d’agricultrices du Rugezi vers de nouveaux métiers, comme la couture ou le tressage, moins ravageurs pour l’environnement.
Vestine Kabihogo, équipée d’une blouse et d’une charlotte blanches, figure parmi les femmes assises en rang d’oignons dans le hangar de la coopérative des couturières de Miyove. Cette ancienne « faucheuse » du marais accompagne d’un geste délicat un pagne rose et bleu sous l’aiguille endiablée d’une machine à tisser. « Avant, je fauchais l’herbe du marais pour en faire des tapis, des nattes, des pièges à poissons, ou bien pour faire du feu, raconte la nouvelle couturière. Je ne gagnais pas assez d’argent. Ce nouveau travail m’offre une vraie stabilité. »
À travers son association, le docteur Nsengimana souhaite développer « une approche éducationnelle » en mettant davantage l’accent sur « les solutions plutôt que sur les punitions. On veut que les enfants grandissent en regardant les rangers et se disent : “Oh ! Je veux être comme mon frère, ma sœur ou ma mère qui protège le marais.” Cela fonctionne. Petit à petit, les gens prennent conscience et, aujourd’hui, nous voyons les grues revenir ».