Comment le beau ragondin est devenu un ravageur des zones humides

27 septembre 2017 / Marion Paquet et Romain Doucelin (Reporterre)



Petit mammifère de la famille des castors et originaire d’Amérique latine, le ragondin s’est installé partout en France. Au point d’appauvrir l’environnement et de répandre une maladie, la leptospirose. Mais faute d’assez de prédateurs, il est difficile de rétablir l’équilibre écologique. Enquête - et reportage photo.

Les problèmes causés par le ragondin en France sont nés de la mode des manteaux de fourrure. Mammifères à la peau brun foncé et originaire d’Amérique latine, les ragondins ont été introduits en France au XIXe siècle afin d’être transformés en vêtements. De nombreuses fermes ont vu le jour, jusqu’à ce que la mode succombe à la crise économique des années 1930. La majorité des éleveurs ont alors relâché leurs ragondins dans la nature… qui ne les attendait pas.

À l’état sauvage, ce mammifère d’environ 90 cm de long qui se distingue du castor par sa queue ronde se réfugie dans les eaux calmes et stagnantes, comme les petits bras d’eau et les étangs. Il apprécie particulièrement les zones humides qui ressemblent à son Argentine d’origine. Mais, en France, il est devenu rapidement envahissant. Grand herbivore (il consomme 25 à 40 % de son poids en végétaux verts par jour), il défriche les berges, détruisant ainsi l’habitat d’autres animaux, dont des batraciens, perturbant du même coup l’écosystème local. « C’est comme si vous passiez avec une tondeuse sur les berges », dit Paul Hurel, chargé de mission espèces invasives et mammifères de Loire à l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) ; « les ragondins se nourrissent également de la végétation semi-aquatique, comme les joncs et les roseaux, ce qui empêche les oiseaux d’y nicher. En supprimant les ceintures végétales, la biodiversité est moins riche. » Et de rappeler que « la disparition des zones humides pose problème en raison de la pollution ou des infrastructures humaines. Alors, la présence du ragondin n’arrange rien ».

« On ne peut pas introduire les caïmans et les jaguars en France » 

Le ragondin est déclaré nuisible dès 1937 par le ministère de l’Agriculture, qui a ouvert la voie à la destruction de l’animal par tous les moyens autorisés dans les départements concernés. Mais chasser ou piéger n’a pas suffi à éradiquer l’espèce, qui n’a pas de prédateur en France et qui se reproduit à une vitesse difficile à contenir : deux à trois portées par ans de cinq à sept petits chacune. « Leur prédateur, en Amérique latine, ce sont les caïmans et les jaguars, précise Paul Hurel, et l’on ne peut pas les introduire chez nous. » En France, le chien, le renard, le putois ou encore la loutre sont des prédateurs potentiels, mais insuffisants pour réguler la population de ragondins.

Le ragondin apprécie les eaux calmes et stagnantes, comme les petits bras d’eau et les étangs.

Heureusement, le ragondin se déplace peu. Il s’installe dans des espaces de 2 à 3 hectares et ne les quitte pas, sauf sous la pression de sa propre démographie. « Ils gagnent du terrain, bond par bond, depuis les années 1930 », précise Paul Hurel, n’hésitant pas à goûter aux cultures s’ils ne trouvent pas de quoi se nourrir dans les cours d’eau. Avec leurs deux grandes incisives rouge-orangé, ils s’attaquent aux pâturages, aux épis de maïs, aux céréales en herbes, aux légumes et parfois même à l’écorce des jeunes arbres.

Le ragondin est un rongeur de la famille des castors.

En plus d’avoir un impact sur les écosystèmes et les cultures, les ragondins sont une menace pour l’urbanisme. Leurs terriers le long des berges sont des galeries qui ne se limitent pas aux zones naturelles. Présent également en ville, le ragondin creuse parfois sous les infrastructures humaines, comme les trottoirs ou les routes, qui menacent parfois de s’effondrer à cause de cela. « Les travaux de réparation peuvent alors se compter en milliers d’euros », estime Paul Hurel.

Le ragondin se déplace peu, s’installant dans des espaces de 2 à 3 hectares.

Plus grave encore que les dégâts matériels, le ragondin est une menace sanitaire. Ce rongeur, qui se déplace dans l’eau, tête et hanche submergées, peut véhiculer plusieurs maladies, dont la leptospirose, une pathologie grave qui se transmet dans l’eau via l’urine des animaux porteurs. D’après Florence Ayral, épidémiologiste qui travaille sur l’effet de ce mammifère sur la santé publique, 12 % des ragondins sont porteurs de la bactérie : « Les conséquences du ragondin sur l’environnement sont un sujet d’actualité, dit l’experte. L’homme, mais également les chiens, les élevages bovins, caprins, ovins et d’autres espèces de la faune sauvage peuvent s’infecter au contact de cet environnement contaminé. » La leptospirose occasionne des troubles hépatiques et rénaux graves. D’apparition brutale, elle est marquée par une fièvre élevée, des frissons, des douleurs musculaires et des maux de tête. La maladie peut être mortelle, mais se soigne et un vaccin est également disponible pour les personnes à risque : éleveurs, égoutiers, pisciculteurs et adeptes de loisirs en contact avec l’eau : pêche, canyoning, triathlon…

« Éradiquer le ragondin, on ne pourra pas » 

En 2014, dernière année de recensement, 628 personnes ont été contaminées par la leptospirose en France, la plus forte incidence jamais enregistrée. Le ragondin n’est pas le seul rongeur porteur de cette maladie, véhiculée également par le rat musqué ou le hérisson, mais la croissance de sa population induit une augmentation du risque de contamination.

Grands herbivores, les ragondins défrichent les berges et détériorent leurs écosystèmes.

Pour lutter contre le ragondin, les moyens n’ont pas changé. Capture et chasse sont les deux solutions prônées par l’ONCFS et les fédérations régionales de défense contre les organismes nuisibles (Fredon). Il existe bien des techniques de prévention, comme boucher les terriers ou gêner l’installation des populations, mais, en l’absence de prédateurs, elles ne sont pas suffisantes pour une régulation significative. « Dans certaines zones, en Sologne (Centre-Val de Loire) par exemple, décrit Paul Hurel, un effort de chasse et de piégeage a été fait et on remarque que, lorsqu’on supprime le ragondin, la diversité revient. » Depuis l’arrêté ministériel du 26 juin 1987, le ragondin fait partie de la liste des espèces de gibier dont la chasse est autorisée et est inscrit nuisible sur l’ensemble du territoire métropolitain depuis juillet 2012. Il faut donc être détenteur d’une autorisation pour le chasser ou le piéger… et son élimination dépend donc également de la volonté des autorités à vouloir réguler l’espèce. « Éradiquer le ragondin, on ne pourra pas, précise Paul Hurel, on arrive trop tard. Dans l’ensemble, si on veut limiter son impact, il faut cibler les secteurs que l’on veut protéger et redoubler d’efforts de chasse et de piégeage dans ces zones-là. En tant que particuliers, pour nous aider, la seule chose à faire c’est de contacter les fédérations de chasseurs ou des piégeurs agréés. »

Pour éviter un problème de santé publique et protéger la biodiversité, les experts jugent qu’il faudrait mettre les bouchées doubles pour limiter la propagation de cette « espèce exotique et envahissante par excellence ».


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Lire aussi : L’impact des espèces invasives est-il vraiment négatif ?

Source : Marion Paquet pour Reporterre

Photos : © Romain Doucelin /Reporterre

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