Comment les auteurs écolos tentent d’échapper à la bollorisation de l’édition
La France compte quatre grands groupes d'édition : Hachette (Vincent Bolloré), Éditis (Daniel Křetínský), Madrigall (Antoine Gallimard) et Média-Participations (Vincent Montagne). - Montage illustratif. © Mélissa Germany / Reporterre
La France compte quatre grands groupes d'édition : Hachette (Vincent Bolloré), Éditis (Daniel Křetínský), Madrigall (Antoine Gallimard) et Média-Participations (Vincent Montagne). - Montage illustratif. © Mélissa Germany / Reporterre
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Le monde du livre se concentre entre les mains de quelques grandes fortunes. Entre boycott des groupes d’édition au service d’idées réactionnaires et soutien aux structures indépendantes, plusieurs stratégies cohabitent parmi les penseurs de l’écologie.
Jamais la concentration des maisons d’édition entre les mains de quelques fortunes n’a atteint un tel niveau. « Si le phénomène n’est pas nouveau, il n’avait jamais servi aussi clairement un projet politique », alerte l’éditeur indépendant Florent Massot, en référence à Vincent Bolloré. Fin 2023, le milliardaire d’extrême droite, à la tête d’un puissant empire médiatique, a racheté le groupe Hachette (2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024), n° 1 de l’édition en France.
L’année suivante, Vincent Bolloré a confié la direction de la maison Fayard à Lise Boëll, ex-éditrice d’Éric Zemmour et de Philippe de Villiers. Une nomination qui laisse entrevoir la même stratégie appliquée à I-Télé, devenue CNews, ou encore au Journal du dimanche : imposer une ligne éditoriale conservatrice, avec une large place aux discours réactionnaires sur l’immigration, l’insécurité, l’anti-« wokisme » et la remise en cause de l’écologie.
En France, quatre groupes (Hachette, Éditis, Madrigall et Média-Participations) produisent plus de 60 % des livres. Selon la carte « Édition : qui possède quoi ? » par Agone avec Le Monde diplomatique et Le Vent se lève, 90 % de l’édition est aujourd’hui « contrôlée par une poignée de grandes fortunes plus ou moins liées aux milieux financiers et industriels ».
« Pour l’instant, dans les maisons d’édition rachetées par les milliardaires, il y a une tolérance pour les voix écologistes. Même si nos livres ne rapportent pas toujours. Mais pour combien de temps ? » s’inquiète Dominique Bourg, philosophe et directeur de la collection L’Écologie en questions aux éditions PUF, détenues par le groupe Albin Michel, propriété du millionnaire Francis Esménard. Celui-ci est issu d’une famille historique du secteur de l’édition – ce qui est également le cas du groupe Madrigall – contrairement aux milliardaires qui eux ont fait leur fortune dans la mine de charbon (pour Křetínský) et l’industrie et la logistique (pour Bolloré).
Dominique Bourg, spécialiste des questions environnementales, craint que la chasse aux sorcières intellectuelle lancée par Donald Trump aux États-Unis, où des livres féministes, décoloniaux sont bannis de bibliothèques publiques, inspire les milliardaires « qui sont à 80 % trumpistes », selon lui.
Face à cette offensive réactionnaire, 128 maisons indépendantes ont coédité l’ouvrage Déborder Bolloré, qui analyse les conséquences de la concentration éditoriale déjà à l’œuvre : une réduction de la diversité des publications, une marginalisation des voix critiques et une dépendance des maisons d’édition aux logiques de marché.
Pour résister, plusieurs stratégies émergent. Le boycott d’abord : en 2024, une centaine de librairies ont cessé de vendre les titres Hachette (Fayard, Stock, Grasset, Le Livre de poche…).
Depuis le 26 août, Les Soulèvements de la Terre ont lancé une campagne d’interpellation « Chère auteurice » sur les réseaux sociaux à destination de onze plumes célèbres — Virginie Despentes, Mona Chollet, Gaël Faye, Titiou Lecoq ou Rebeka Warrior — publiées par Hachette. « À nous de rendre inéluctable ce mot d’ordre : déserte Hachette ! » écrit le collectif. « Les auteurs et autrices sont à la source de toute la chaîne de valeur du livre. Leur pouvoir politique est énorme », estime Fifi [*], libraire qui a participé à l’élaboration de la campagne.
Interrogée par Le Monde, l’artiste Rebeka Warrior assume son choix de paraître chez Stock, propriété du groupe Hachette : « La lutte prend corps quand on affronte les gens qu’on déteste, quand on devient des intrus chez eux. »
Un métier précaire
Quitter les grandes maisons contrôlées par les milliardaires n’a rien d’évident, explique Mathilde Charrier, coordinatrice de l’Association pour l’écologie du livre : « Toute la chaîne du livre repose sur l’industrie. Que ce soit la fabrication, la production, la diffusion, la vente, c’est très compliqué de produire un livre sans passer par ces structures. »
Les propriétaires des maisons d’édition sont les mêmes qui détiennent des médias et les outils de distribution du livre, et qui peuvent donc favoriser la circulation des livres dans l’espace public. « Les auteurs ont ainsi moins de chance d’être visibilisés dans les maisons indépendantes », analyse-t-elle.
« Tout le monde n’est pas Marc Levy », réagit sur les réseaux sociaux Pauline Harmange, autrice et militante féministe, qui publie chez JC Lattès, après avoir été médiatisée avec son essai Moi les hommes, je les déteste (éd. Monstrograph), dans une maison associative et indépendante.
« Auteurice est un job précaire. Les grands noms qu’on connaît tous ont sûrement plus de moyens que les inconnus, mais il est faux de penser que la notoriété fait automatiquement le pouvoir économique dans ce métier », écrit-elle en réaction à la campagne « Chère auteurice ».
« Tout quitter me paraît irréaliste »
Selon un rapport publié par des syndicats des travailleurs de l’art et la commission culture du Parti communiste français, « pour un projet d’édition, la rémunération prendra la forme d’un “à-valoir” sur les droits d’auteurs allant de 2 à 3 000 euros pour 6 à 8 mois de travail ». Ainsi, en 2021, seuls 10 % des artistes-auteurs dépassent le salaire annuel net médian français grâce à leurs revenus artistiques.
Garder un pied dans le pas de la porte
Faute de pouvoir déserter entièrement, certains penseurs et penseuses, à l’instar d’Emma Bigé, philosophe des écologies queer, naviguent entre grosses structures et éditeurs indépendants. Son premier essai Mouvementements : écopolitiques de la danse, publié en 2023 à La Découverte, lui a permis d’obtenir « une légitimité institutionnelle ». « C’était important pour une première diffusion de pouvoir être validée par une grosse maison d’édition », explique-t-elle. La Découverte est en effet détenue par le groupe Éditis, propriété du milliardaire Daniel Křetínský (Marianne, Franc-Tireur, TF1).
Les moyens financiers et les opportunités professionnelles qu’elle tire de cette première collaboration, elle les utilise depuis pour traduire gratuitement des ouvrages de maisons d’édition indépendantes en accès libre sur internet.
« J’oscille entre utiliser les voies de communication offertes par les grands groupes d’édition pour y faire exister les voies mineures, tout en veillant à ce qu’elles ne soient pas juste utilisées pour faire du fric. Mais tout quitter me paraît irréaliste, l’espace de circulation des idées resterait le même », explique-t-elle.
Chacun sa ligne rouge
« Chacun se fixe sa ligne rouge, analyse Corinne Morel Darleux, autrice et essayiste. Il ne faut pas sous-estimer les liens humains, professionnels et de confiance qui lient un auteur avec son éditeur. » Si elle publie ses essais dans la maison indépendante Libertalia, la militante « écosocialiste » continue de faire paraître chez Dalva. Une maison indépendante, désormais hébergée chez Robert Laffont. « J’ai tout simplement suivi mon éditrice. »
En revanche, quand elle a été approchée par des maisons du groupe Hachette, après le succès de son essai Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, Corinne Morel Darleux a décidé de rester chez Libertalia.
« Il y a un enjeu économique pour les maisons d’édition indépendantes d’avoir des livres qui marchent. D’autant que je suis dans une relation de cohérence politique avec Libertalia et que mon bouquin n’aurait pas été mieux défendu ailleurs. » Vendu quasiment à 60 000 exemplaires, l’ouvrage a permis à l’éditeur de survivre financièrement à la crise du Covid-19.
Un livre de Damasio « assure l’activité de la maison d’édition pour six ans »
Autre exemple : en faisant paraître un livre à La Volte, « Alain Damasio, célèbre auteur de science-fiction, assure l’activité de la maison d’édition pour six ans », explique Ezra Pontonnier, assistante d’édition dans cette structure qui produit environ huit livres par an.
Ces succès ponctuels sont vitaux, car ce sont souvent les petites maisons qui osent miser sur de nouvelles voix. Mais les grands groupes récupèrent ensuite les talents, comme dans un mercato littéraire, laissant aux 3 000 maisons indépendantes — souvent bénévoles — un combat de plus en plus inégal face à des géants qui contrôlent librairies, distribution, médias et prix. « Nous disparaîtrons si les auteurs à succès ne nous aident pas », alerte l’éditeur Florent Massot.
Subsiste le paradoxe de dénoncer les ravages du capitalisme tout en publiant dans les groupes qui l’incarnent. Pour Emma Bigé, cette dissonance cognitive comporte un risque à long terme, celui de brouiller le message auprès des lecteurs et lectrices : « Dans ce contexte, la pensée écologiste devient une idée culturelle parmi d’autres au lieu d’être une pratique de lutte. »