Comment s’est élaborée « l’acceptabilité sociale » des nanotechnologies

28 juillet 2016 / Sarah Lefèvre (Reporterre)



Grenoble est le centre français des nanotechnologies. Elles s’y développent par une alliance sans faille entre l’Etat, les entreprises et le Commissariat à l’énergie atomique. Qui ont réussi à avancer sans que les citoyens prennent conscience de ce que représente cette voie technologique.

- Grenoble (Isère), reportage

Au cœur des monts de l’Isère, Grenoble a la réputation d’être le plus influent technopôle européen. À l’origine de cette mutation high tech, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et son Leti, le Laboratoire d’électronique et de technologies de l’information, en plein cœur de la ville. Ils planchent de concert avec les géants voisins de la microélectronique : Philips, Motorola, STMicroelectronics ou IBM. Il y a dix ans, sous l’impulsion du CEA, le campus s’est agrandi d’un complexe de huit hectares, destiné à l’enseignement et à la recherche sur les micro et les nanotechnologies : Minatec.

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Minatec, le campus dédié aux nanos, sur la presqu’île de Grenoble.

Son inauguration, le 1er juin 2006, a rassemblé près d’un millier d’opposants à l’initiative du collectif OGN, Opposition grenobloise aux nécrotechnologies, et de Pièces et Main d’œuvre (PMO), pour la première manifestation au monde contre les nanos. « Sur les 8,6 milliards de dollars consacrés en 2004 dans le monde à la recherche et au développement des nanotechnologies, une bonne part l’aura été grâce à des budgets militaires », dénonçaient les opposants au projet. « Contre l’homme-machine, le mouchardage électronique et la tyrannie technologique », pouvait-on lire sur les tracts. Des centaines de CRS furent déployés dans Grenoble, et l’inauguration reportée au lendemain. Jacques Chirac, alors président de la République, aurait dû être de la fête inaugurale, mais ce rassemblement citoyen l’en dissuada : l’Élysée tint son locataire en lieu sûr, craignant d’attirer l’attention de la presse sur les critiques contre Minatec. Quelques politiques décidèrent malgré tout de célébrer l’événement : André Vallini, le président PS du conseil général de l’Isère, gestionnaire du projet, et le ministre de l’Industrie, François Loos.

« Capitale secrète de l’Europe pour l’innovation »

« On a entendu parler de Minatec dans la presse dès 1998, se rappelle l’un des membres de PMO, qui désire ne pas être nommé. C’était d’abord évoqué dans le compte-rendu d’un conseil de la communauté d’agglomération. Et puis, on a appris un beau jour que l’on allait investir pour développer la filière des micro et nanotechnologies. » Dans la ville, une personne sur cinq travaille aujourd’hui dans l’enseignement et la recherche. Le second membre de PMO poursuit : « Pour investir utilement et ne pas saupoudrer des crédits sur tout le territoire français — une mauvaise stratégie —, il faut renforcer les points forts. C’est ce que les technocrates appellent un “écosystème”, avec une liaison forte entre la recherche, l’industrie, les pouvoirs publics et l’armée, qui est toujours là. Un monde où tous parlent le même langage. » Le premier rebondit, non sans ironie : « Tout ça fonctionne en parfaite harmonie dans un consensus politique global. »

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Les (nombreux) mécènes du nouveau quartier de la presqu’île de Grenoble.

Après une consultation du site internet du laboratoire de pointe du CEA, la conversation prend tout son sens : « Leti, l’innovation au service de l’industrie. »

S’il est un homme qui incarne ce succès, c’est Jean Therme, ancien directeur des deux entités, CEA-Leti. Diplômé de l’école polytechnique de Grenoble, cet enfant du pays a d’abord fait carrière à « des postes opérationnels » au sein de Philips, Thomson, CSF, Alcatel et STMicroelectronics, vante sa fiche biographique. Qui précise : « Fervent promoteur des projets fédérateurs associant des personnels de disciplines et de cultures différentes en lien étroit avec le monde de l’industrie, il est le père du pôle d’innovation Minatec, premier centre de recherche européen dans les micro et nanotechnologies. » PMO rappelle que « l’homme n’a jamais été élu, mais il a fait sa carrière au sein des labos publics au service de l’industrie et a sans cesse soufflé à l’oreille des politiques ce qu’il fallait faire ».

Michel Destot, lui, a été élu. Il est resté 19 ans à la mairie de Grenoble après avoir dirigé le CEA. Geneviève Fioraso, députée PS de l’Isère et ancienne ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, fut aussi la présidente directrice générale de la plateforme de Minatec, chargée de faire le lien entre la recherche publique et les entreprises. « Grenoble, la capitale secrète de l’Europe pour l’innovation. » La formule est prometteuse en une du site de Minatec entreprises…

« Faire participer, c’est faire accepter »

Comment atteint-on ce « consensus politique global » ? À la table des discussions ministérielles, l’ensemble des corporations patronales et industrielles françaises : le Medef, l’Union de l’industrie chimique, l’Association nationale des industries alimentaires, la Fédération des entreprises de la beauté… Tous les secteurs voient la possibilité de conférer à moindre coût de nouvelles propriétés à leurs produits. Le tout sans contrainte, puisque les nanos ne subissent aucune réglementation. France nature environnement (FNE) est le seul représentant de la société civile depuis 2006. « C’est un monde fermé, difficile à comprendre. Il y avait à l’époque peu de littérature expliquant ce que sont les nanos. Il était très difficile de s’y pencher », dit José Cambou en charge du dossier au sein de l’association.

Selon elle, la seule avancée obtenue lors du Grenelle de l’environnement, en 2007, est la tenue d’une consultation citoyenne. La Commission nationale du débat public (CNDP) devait l’organiser dans plusieurs villes de France réunissant scientifiques, politiques, industriels et quelques rares associatifs, comme FNE. « Cela aurait pu être l’occasion d’un échange entre tous les acteurs dans plusieurs villes de France. Cela permettait à chacune des associations de s’emparer du sujet pour nourrir le débat public. » Mathilde Detcheverry, de l’association Avicenn, et José Cambou regrettent que le débat n’ait pas vraiment eu lieu.

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Le chantier du projet Giant, extension du campus dédié aux nanotechnologies.

Pourquoi ? Le gouvernement venait d’accorder 70 millions d’euros annuels pour un plan de développement des nanotechnologies sur cinq ans. Les opposants radicaux comme PMO ont investi les salles de réunions avec des sifflets pour « empêcher la mascarade », confient-ils. « Nous organisions des débats depuis 2002 à Grenoble et dans d’autres villes de France. En 2009, le gouvernement prend la mesure du risque d’opinion avec les textes que l’on diffuse. S’il ont décidé d’organiser un pseudo-débat, c’est pour dire ensuite : “Vous voyez, on a débattu, ceci est démocratique, les citoyens ont pu s’exprimer, il n’y a plus de problème avec ça.” »

Car le principe du débat citoyen repose sur un concept sociologique bien connu des politiques : « Il est apparu important à la mission de dresser un constat et de faire des recommandations relatives à “l’acceptabilité sociale” des nanotechnologies et des autres technologies émergentes. En effet, pour développer ces dernières, la création d’un consensus social, même limité, s’avère nécessaire. » Extrait d’un rapport cosigné des ministères de la Défense, de l’Économie, de l’Écologie, de l’Agriculture et de l’Enseignement supérieur qui énonce, dès le titre, leurs intentions : « Le déploiement industriel des nanotechnologies et de la biologie de synthèse sur les territoires, précurseur des manufactures du futur. » « L’acceptabilité sociale » consiste à tester l’opinion publique. Les sociologues de l’acceptabilité disent eux-mêmes : « Faire participer, c’est faire accepter. » « On en conclut que participer, c’est accepter », explique PMO pour justifier le blocage du débat public de 2010.

Tranquillement, la France a rejoint la tête de peloton des leaders mondiaux du marché des nanos. Avec 600 millions de dépenses publiques en 2012, elle se situe en 4e position, derrière les États-Unis, le Japon et l’Allemagne.

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Dépenses comparées dans le domaine des nanotechnologies par les États et les entreprises sur le marché mondial (en millions de dollars).

Au début de 2016, Stéphane Siebert a remplacé Jean Therme à la tête du CEA Grenoble. Le nouveau nommé est aussi le compagnon de l’ancienne ministre Geneviève Fioraso. Jean Therme, de son côté, a fort à faire depuis 2010 à la tête du High level group, qui conseille les commissaires européens sur les Key Enabling Technologies ou « technologies clés de l’avenir », dont les nanos font partie.

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Jean Therme reçu à l’Élysée, en novembre 2015.

Minatec a bien grandi. De huit hectares en 2006, il en occupe vingt aujourd’hui et regroupe « 3.000 chercheurs, 1.200 étudiants et 600 industriels et spécialistes du transfert technologique ». Les mots-clés de la réussite sont répétés : « rayonnement national et international » et surtout « innovation ». Les auteurs, qui n’ont pas peur de la redondance, sont parvenus à glisser ce dernier 4 fois dans les 7 premières lignes du document.

Autour du bâtiment blanc, juste derrière la caméra de vidéosurveillance, on aperçoit des grues qui s’activent sur la presqu’île du futur. Le projet Giant, « nouveau campus de l’innovation technologique », se déploie : 1,3 milliard d’euros investis sur cinq ans, 250 hectares de nouveaux laboratoires, de bureaux, de logements, d’hôtels, de commerces et de services. Le tout desservi par une ligne de tramway au gazon bien coupé. Les partenaires sont nombreux.

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La ligne de tramway qui dessert le technopôle grenoblois.

« Que reste-t-il de libre dans l’exercice politique qui ne soit pas arrimé à l’ambition technique ? » s’interroge la journaliste Dorothée Benoit Browaeys, auteure de l’enquête « Les transhumains s’emparent des nanotechs ». Face aux technologies convergentes, la convergence des luttes a encore de beaux jours devant elles.


- Cet article est le cinquième publié par Reporterre d’une enquête approfondie sur les nanomatériaux.
. 1e volet, « Le monde des nanomatériaux s’élabore en cachette », est à lire ou à relire ici.
. 2e volet, « Des nanoparticules s’imposent en secret dans les aliments », est à lire ou à relire ici.
. 3e volet, « Les travailleurs sont les premiers exposés », est à lire ou à relire ici
. 4e volet, « Le but ultime des nanotechnologies : transformer l’être humain », est à lire ou à relire ici.




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Lire aussi : Nanotechnologies

Source : Sarah Lefèvre pour Reporterre

Dessin : © Félix Blondel/Reporterre

Photos : © Sarah Lefèvre/Reporterre
sauf : . Élysée

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