Les contraceptions « naturelles » : féministes ou réacs ?
Contraceptions « naturelles » : émancipation ou essentialisation des femmes ? - © Juliette de Montvallon / Reporterre
Contraceptions « naturelles » : émancipation ou essentialisation des femmes ? - © Juliette de Montvallon / Reporterre
Durée de lecture : 12 minutes
Les contraceptions sans hormones trouvent un intérêt chez les écologistes. Sous prétexte de se réapproprier son corps, elles cachent pourtant un conservatisme et des dérives antisciences.
Elles ont décidé d’éviter toute contraception hormonale, et privilégient d’autres méthodes dites « naturelles ». Terminé la pilule et le stérilet, bonjour à la technique du calendrier et aux prises de température. « J’ai lu que les hormones contenues dans les pilules se retrouvent dans les urines puis dans l’eau, avec des effets sur les poissons », écrit à Reporterre Coline, qui évite les grossesses en analysant ses sécrétions et en utilisant une application de suivi de cycle. « Les préservatifs restent des déchets massivement polluants incompatibles avec mes convictions », selon Laëtitia, qui « s’observe » et « commence à savoir quel est son [pic] de fécondité ». Emma, elle, pratique la symptothermie, une méthode couplant observation de la glaire et prise quotidienne de sa température, depuis neuf ans, pour ne plus se « polluer » aux hormones...
Le succès de l’appel à témoignages sur les contraceptions dites « naturelles » lancé fin 2024 par Reporterre a été immédiat, et montre l’intérêt grandissant des écologistes pour ces méthodes basées sur la détermination de la période de fécondité de la femme — dont l’efficacité varie en fonction des techniques, ou est peu fiable, comme le retrait, ou coït interrompu, avec un taux de grossesse de 20 % à un an d’utilisation courante, et que Reporterre a volontairement mis de côté.
Pour certaines, c’est une manière de concilier contraception et préoccupations écologiques, tout en apprenant à mieux connaître son corps. Mais cela peut aussi véhiculer une certaine conception de la « nature » féminine — soumise à des fluctuations d’humeur, de libido et d’émotions au gré de ses variations hormonales.
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Sensiplan, M Fertilité, Billings, Fertility Care… Ces méthodes restent largement minoritaires et touchent moins de 5 % des femmes concernées par la contraception. « Force est de constater un regain d’intérêt des femmes pour les contraceptions non hormonales », observe cependant Geoffroy Robin, secrétaire général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF).
Cette évolution remonterait à la « crise des pilules » de 3e et 4e génération fin 2012, et à leur déremboursement en 2013 en raison d’un risque de thrombose veineuse profonde — la formation d’un caillot dans le sang pouvant se compliquer en embolie pulmonaire.
L’engouement n’est pas seulement lié au respect de l’environnement, donc. Les écologistes restent toutefois parmi les premières à s’intéresser à ces méthodes, rappelle la sociologue Cécile Thomé, autrice de l’enquête Des corps disponibles.
Omniprésence des catholiques conservateurs
Dès 1976 paraît en France la traduction de Lunaception, de l’Étasunienne Louise Lacey, qui invite les femmes à retrouver la « forme naturelle de la contraception féminine » en synchronisant leurs cycles avec celui de la Lune pour ne plus être « radioguidées » par la pilule.
En 1982, la journaliste féministe et écologiste Françoise-Edmonde Morin publie La Rouge différence ou les rythmes de la femme, où elle dénonce le caractère « totalitaire » des contraceptions médicalisées et promeut la méthode d’observation qu’elle utilise elle-même. Ces voix sont à l’époque peu audibles. « En France, la pilule a très vite été investie comme une conquête féministe. Dans les années 1970, ceux qui la critiquaient ou promouvaient d’autres méthodes étaient soupçonnés de vouloir priver les femmes du contrôle de leur corps reproductif », explique Cécile Thomé.
Ce sont finalement les catholiques qui ont développé les méthodes dites « naturelles », sous l’impulsion de l’encyclique Humanæ vitæ de 1968, qui rappelle l’interdiction de la contraception par l’Église. En reprenant une rhétorique écologiste et « féministe », surtout à partir des années 2010.
« La stérilité volontaire implique un gigantesque marché, avec son industrie pharmaceutique dominée par des géants comme Bayer-Monsanto, leader mondial des pesticides et des OGM, ses pilules chimiques pleines de perturbateurs endocriniens emballées dans du plastique et ses préservatifs en latex issu de la déforestation », charge la philosophe Marianne Durano dans son livre Naître ou le néant, dans lequel elle plaide pour continuer à faire des enfants malgré la crise écologique.
Cécile Thomé y voit « une analogie faite par les catholiques, dans le cadre du développement de la thématique vaticane de l’écologie humaine, entre danger écologique et danger moral auxquels le monde serait confronté ». Contre lesquels il conviendrait de revenir à certaines normes religieuses présentées comme « naturelles » et intangibles : complémentarité des femmes et des hommes, modèle de la famille hétérosexuelle, rejet de la contraception médicalisée, de l’avortement et de la procréation médicalement assistée (PMA) pour les femmes seules et les couples lesbiens.
De fait, ces méthodes sont défendues par un courant catholique extrêmement conservateur. Marianne Durano fut un pilier des Veilleurs, un groupe opposé au mariage pour tous et à la PMA pour toutes.
L’association Fertility Care, qui promeut une méthode basée sur l’observation de la glaire, était présente à la Nuit du bien commun de 2021, une soirée de soutien à des organisations catholiques dures fondée par l’entrepreneur d’extrême droite et catholique traditionaliste Pierre-Édouard Stérin.
Glissement vers le « féminin sacré »
Les catholiques n’ont pas le monopole de l’utilisation de ces méthodes. La sociologue spécialiste de l’écoféminisme Constance Rimlinger a observé un recours accru à des contraceptions non hormonales chez des femmes rencontrées dans des lieux néoruraux permacoles.
Elles étaient déjà utilisées dans la seconde moitié des années 1970 dans la communauté non-mixte écologiste, féministe et non-violente des Circauds et transmises lors d’ateliers de self-help et d’autogynécologie, raconte l’éditrice et chercheuse Isabelle Cambourakis. On les retrouve aussi dans les milieux autonomes. L’idée est alors de s’émanciper de la médecine et de l’industrie pharmaceutique dans une perspective à la fois féministe et technocritique, tout en s’affranchissant d’éventuels effets secondaires liés aux hormones de synthèse.
De fait, Reporterre a reçu plusieurs témoignages de femmes trouvant dans les méthodes « naturelles » bien plus que simplement éviter une grossesse. Malgré les contraintes inhérentes à ces méthodes — comme une charge mentale accrue sur les femmes —, elles y puisent une reprise de contrôle et une meilleure connaissance de leur corps. « Je comprends mes besoins en sommeil, mon irritabilité peut varier selon le moment de mon cycle et cette connaissance me permet de donner du sens à mes émotions, ce qui me permet de les vivre au mieux », apprécie Coline.
« Cela renforce l’idée que les femmes sont gouvernées par leurs hormones »
Mais là aussi, un glissement peut se produire vers l’essentialisation des femmes — cette idée qu’elles disposent de qualités spécifiques liées à leur sexe biologique, par exemple le fameux « instinct maternel » — quoique sur un autre registre. Le « féminin sacré », un mouvement d’inspiration New Age qui reconnaît aux femmes une plus grande proximité à la nature et un pouvoir spécifique lié à leur capacité à porter la vie, est présent dans certains milieux écolos, observe Constance Rimlinger.
Cette idée irrigue l’univers du développement personnel, avec des ouvrages proposant l’image des « saisons internes » de la femme — printemps après les règles, automne en phase lutéale, hiver pendant les règles — et appelant à en tenir compte dans sa vie quotidienne.
« Je trouve formidable de mieux connaître son corps. Mais attention au discours qui consiste à dire aux femmes qu’elles sont très créatives dans leur “printemps”, mais qu’il vaut mieux qu’elles évitent de faire quoi que ce soit pendant leur “hiver”, alerte Cécile Thomé. Cela renforce l’idée que les femmes sont gouvernées par leurs hormones et donc peu fiables, en réactualisant des schémas très anciens du type homme/culture et femme/nature. »
Dérives sectaires
Autres risques liés au fait que les formations aux méthodes de contraception basées sur l’observation du cycle soient principalement proposées par des organisations catholiques ou des praticiens en médecines alternatives, l’emprise, le découragement au soin, voire la dérive sectaire.
Après plusieurs mois sans obtenir de grossesse, Julie et son mari ont suivi une formation à la méthode symptothermique et à la naprotechnologie, une technique de « restauration de la fertilité » promue dans les milieux catholiques. « La monitrice ne nous a pas lâchés. Quand on lui a dit qu’on faisait des examens médicaux en parallèle, elle nous a répondu que la science pouvait se tromper », écrit la jeune femme à Reporterre.
« Elle essayait de nous éloigner de la science sous prétexte de la foi »
Finalement, le couple a coupé les liens et s’est tourné vers la fécondation in vitro (FIV). « Elle essayait de nous éloigner de la science sous prétexte de la foi », raconte Julie.
Une difficile quête de neutralité
Des acteurs émergents proposent une troisième voie. C’est le cas de Laurène Sindicic, ancienne avocate devenue naturopathe et formatrice à la méthode Sensiplan. « Quand je me suis formée, ces méthodes avaient une dimension soit très catho, soit très “cercles de femmes”. J’avais l’impression d’être à contre-courant : je ne suis pas antipilule, je trouve cool d’utiliser des préservatifs en période fertile et je suis écolo, sans avoir envie de m’aventurer sur le terrain du “féminin sacré”. J’avais besoin de quelque chose de neutre, scientifique, sans dimension spirituelle », raconte-t-elle à Reporterre.
Elle a fondé en 2020 la plateforme Émancipées, au ton résolument moderne et humoristique, qui connaît rapidement un succès important sur Instagram, démultiplié par le très populaire podcast Bliss. Ses « Fertility Club » et « Serenity Club » attirent toute sorte de profils : des femmes âgées de 21 à 45 ans, en couple ou célibataires, certaines souhaitant tomber enceintes et d’autres non.
« Il faut parler d’ovulation, de règles et c’est tout, sans parler de la Lune ou de yoni »
« Ces méthodes ont souffert d’approches parfois trop dogmatiques, regrette-t-elle. Il faut les remettre où elles sont, parler d’ovulation, de règles et c’est tout, sans parler de la Lune, de yoni [1] ou que sais-je. C’est ainsi qu’on gagnera la confiance des femmes et du corps médical. »
De fait, le secteur médical, longtemps à la traîne, commence à s’y intéresser. « Lors de mes études de sage-femme il y a vingt ans, les méthodes “naturelles” ont été abordées en moins de cinq minutes, pour dire qu’elles étaient réservées aux couples écervelés qui voulaient des grossesses inopinées. J’ai aussi lu dans le livre de préparation au concours de l’internat de médecine en gynécologie qu’elles avaient donné le baby-boom... », se désole Marion Vallet.
La sage-femme a fondé en 2017 l’Institut de formation à la fertilité, et cofondé en 2021 l’association Focus Fertilité. Celui-ci propose des soirées de formation aux professionnels de santé et a élaboré un programme de formation pour les étudiants en maïeutique. Elle observe un intérêt grandissant : « En cette année scolaire 2024-2025, 5 des 35 écoles de sages-femmes de France ont intégré notre formation de six heures à la physiologie du cycle et aux méthodes d’observation. »
Cécile Thomé y voit une évolution intéressante. « Ces méthodes peuvent ouvrir des possibles pour les femmes en situation d’impasse contraceptive, lorsqu’elles ont tenté de nombreuses méthodes médicalisées et qu’aucune ne leur convient. Pour autant, il ne faut pas que ça devienne un prétexte pour taper sur les autres moyens de contraception comme la pilule, qui vont très bien à certaines. Ce qui doit primer en contraception, c’est le principe du choix et de l’ouverture des choix. »
Moins de 5 % d’utilisatrices
D’après Santé publique France, 4,6 % des femmes concernées par la contraception recouraient à des méthodes dites « naturelles » — dans laquelle elle inclut la symptothermie, la méthode des températures et le retrait — en 2016, « principalement après 25 ans, indépendamment du fait d’avoir des enfants ou non ».
Deux profils d’utilisatrices se dégagent : des « femmes sans diplômes, peut-être moins bien informées sur les autres contraceptions possibles et/ou pour qui un accès à une contraception médicalisée est plus problématique pour des raisons économiques », et « des femmes très diplômées, très informées et qui sortent ainsi de la norme sociale par refus des risques liés aux hormones ».
La sociologue Cécile Thomé a aussi observé que de nombreuses utilisatrices y recourent après des années d’errance contraceptive. C’est le cas de Sara, qui utilise désormais la symptothermie après avoir vécu « l’enfer » avec un stérilet hormonal : « acné, cheveux gras, sautes d’humeur, fatigue », jusqu’à un retrait par cœlioscopie car le dispositif avait migré sous son estomac.
• Lire l’autre volet de notre enquête : Contraceptions « naturelles », comment démêler le vrai du faux