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Reportage — Grands Projets inutiles

Contre le bétonnage au sud de Paris, bienvenue à Zaclay

Zaclay, une occupation légale sur les terres de Saclay.

Au sud de Paris, des militants ont dressé un camp afin de protester contre la construction de la ligne 18 du métro du Grand Paris Express, qui va bétonner des terres agricoles. Avec l’accord du paysan, ils resteront longtemps sur cette zone, rebaptisée Zaclay.

Saclay (Essonne), reportage

Un mini village de palettes a poussé depuis samedi 22 mai sur un champ de luzerne du plateau de Saclay (Essonne), au sud de Paris. Et maintenant, la vie s’est organisée. Quelques pieds de tomates et de blettes sont plantés à côté d’une cuisine déjà équipée. Quelques bottes de paille font office de lit pour la nuit — ou la sieste — sous un barnum blanc. Des toilettes sèches et même une « Sald’o » avec une douche ont été construites. Les militants qui se battent contre la future ligne 18 du métro du Grand Paris Express semblent partis pour rester.

Parmi eux, Gaëlle [*], une étudiante en géographie née à Gif-sur-Yvette, à quelques kilomètres du plateau. Elle n’était jamais vraiment venue sur ces 5 000 hectares de terres limoneuses, dont une partie est cultivée depuis le Moyen-Âge, et qui pourraient être balafrées par la construction de cette ligne 18. « Ce projet de métro a été imposé par le haut et personne n’a jamais eu son mot à dire », dit-elle.

La « Sald’o » regroupe les toilettes sèches et la douche. © NnoMan/Reporterre

Elle est membre du Collectif citoyen contre la ligne 18, qui a initié cette occupation il y a tout juste un mois et dresse un argumentaire précis et sourcé contre ce projet. Cette ligne serait surdimensionnée, non adaptée aux problèmes de transport de la population et surtout très onéreuse : 4,457 milliards d’euros selon les chiffres de la dernière enquête publique de juillet 2020. Pourtant, il n’est pas évident de militer contre des transports en commun. « C’était plus facile de s’opposer au centre EuropaCity, à Gonesse, avec sa piste de ski », constate Sabrina, membre du collectif. Mais lorsqu’elle va tracter dans les marchés des villes avoisinantes de la vallée, elle récolte souvent des louanges. « Tous les gens que je rencontre sont choqués par la violence des travaux. Ils penchent entre défaitisme et résignation et nous remercient de continuer à nous battre. »

La Société du Grand Paris assure pourtant à Reporterre que le processus d’enquête publique a été « scrupuleusement respecté ». Le service communication promet d’ailleurs que « la ligne 18 est aussi très attendue par les habitants de ce territoire comme l’a montré une étude BVA que nous avons réalisée en fin d’année ». Sondage qui n’a hélas pas été rendu public... Il précise aussi que « le rejet des recours sur cette enquête publique, intervenu à l’été 2018, témoigne du respect de l’ensemble des procédures constitutives de l’utilité publique du projet ».

Un projet titanesque sur des terres agricoles

Pour mieux faire comprendre l’ampleur de sa bataille, Sabrina déploie une grande carte du plateau de Saclay. Car la ligne 18 n’est qu’une pièce du puzzle du Grand Paris Express et du cluster Paris-Saclay. Une sorte de Silicon Valley à la française voulue par les gouvernements successifs pour concentrer les pôles universitaires et de recherche. De fait, depuis plusieurs années, les grues ont poussé un peu partout afin de construire de nouveaux bâtiments, par exemple pour accueillir les étudiants d’AgroParisTech.

« Une vieille dame est venue nous voir dernièrement, elle était très émue car elle a vu le paysage de son enfance s’urbaniser au fil des années. Les immeubles ont grignoté les champs de blé. C’était très violent pour elle de voir tout cela sans avoir été consultée », se souvient Gaëlle. Pourtant, les enquêtes publiques sur les différents projets du Grand Paris Express se sont multipliées au point que Sabrina a arrêté de les compter. « Beaucoup ont reçu des dizaines d’avis défavorables sans pour autant être pris en compte par le commissaire enquêteur. »

Les travaux ont commencé à côté de l’École polytechnique, sur le plateau de Saclay. © NnoMan/Reporterre

Une occupation légale, pas une Zad

Après avoir multiplié les pétitions, les interpellations et les mobilisations sans succès, les militants estiment ne pas avoir eu d’autre choix que d’occuper physiquement un champ. Mais contrairement à la Zad de Gonesse, qui luttait aussi contre une ligne de métro du Grand Paris Express, l’occupation de Saclay est légale. Un couple d’agriculteurs, Cristiana et Emmanuel Vandame, leur a prêté une parcelle de leurs 236 hectares exploités en bio.

Grâce à eux, les militants campent légalement sans l’épée de Damoclès de l’expulsion au-dessus de leur tête. Sabrina rechigne d’ailleurs à utiliser le mot « Zad », l’estimant inexact : « Ce n’est pas le même engagement en termes de répression policière. » Pourtant, beaucoup surnomment déjà le campement « Zaclay ». Mais ici, pas de tour de garde pour surveiller les rondes policières ; les militants qui viennent pour quelques heures ou quelques nuits ont le temps de lire, réfléchir, échanger et créer des liens avec les agriculteurs alentour.

Le dortoir, pour les occupants sans tente ou qui veulent se reposer. © NnoMan/Reporterre

D’ailleurs, en cette fin d’après-midi, alors que les rayons du soleil couchant commencent à lécher les épis de blé du champ voisin, Stéphane Vandame, le frère du propriétaire de la parcelle, arrive pour ravitailler la troupe en eau potable. Ce paysan robuste, au franc-parler, est né sur ces terres qu’il continue de travailler. « Quand je vois ce qui se passe ici, j’ai un nœud au ventre. Ce projet est un non-sens. Toutes nos parcelles vont être coupées en deux, comment ferons-nous passer le matériel agricole ? Personne ne répond à nos questions. » La Société du Grand Paris assure pourtant à Reporterre que les échanges avec les agriculteurs se poursuivent « dans un esprit constructif, notamment dans le cadre de la mise au sol potentielle de la ligne à Villiers-le-Bâcle, à proximité des terrains occupés ».

Dans les conclusions de l’enquête publique, le commissaire enquêteur demandait à la Société du Grand Paris de prendre les mesures nécessaires pour assurer la continuité des activités agricoles. Mais Stéphane Vandame n’y croit pas. Il n’a pourtant rien d’un fervent militant et ne connaissait pas vraiment ceux du collectif contre la ligne 18. « Dans un monde où chacun ne pense qu’à son nombril, je tire mon chapeau à ceux qui se battent pour des terres qui ne leur appartiennent même pas. »

Maya et Gaëlle fabriquant une étagère. © NnoMan/Reporterre

Sur la quinzaine d’exploitations agricoles du plateau, celle des Vandame serait la plus impactée par le passage de la ligne 18. Les autres exploitants, souvent âgés ou en cours d’expropriation, ne prennent pas part à la lutte. « On peut comprendre qu’ils n’aient pas le courage de se battre et se disent qu’il vaut mieux partir sur une belle vente », remarque Tom [*], étudiant et occupant du campement. Pourtant, préserver ces terres permettrait de relocaliser la production maraîchère en Île-de-France en approvisionnant 20 000 personnes, selon le collectif. « Si ça continue, il va falloir apprendre à nos enfants à manger du béton », s’insurge Stéphane Vandame.

« Des légumes, pas du bitume », à l’extérieur du dortoir. © NnoMan/Reporterre

ZPNAF, un statut pas assez protecteur

Le plateau de Saclay est pourtant protégé par le statut de Zone de protection naturelle, agricole et forestière (ZPNAF) créé en 2010. Dans l’enquête publique consacrée à la ligne 18, l’avis du commissaire enquêteur enjoint d’ailleurs la Société du Grand Paris à respecter cette ZPNAF. « Ce n’est pas assez contraignant, estime Sabrina. La ZPNAF a été lancée pour faire taire les oppositions citoyennes et tout ce qui n’était pas dans la zone a été bétonné. » Dans le cadre de son mémoire de master, Gaëlle a interrogé des élus locaux à ce sujet et a été étonnée de leur réponse : « On m’a dit littéralement que les lois n’engageaient que ceux qui y croyaient. »

Le député de l’Essonne Cédric Villani avait pourtant tenté de renforcer le statut de la ZPNAF en inscrivant l’existence de la charte et du comité de pilotage dans la loi Climat. Sans succès. « C’est une vraie déception pour nous, d’autant que j’avais reçu des assurances orales de la part du gouvernement, explique-t-il à Reporterre. Cela émet des doutes sur sa sincérité quand il parle de protection du plateau. » Le député tient toutefois à distinguer la partie Est de la ligne 18 — qui relierait Massy à Saclay et joue un rôle important dans la desserte des différentes universités et lieux de recherche — de la partie Ouest, qui traverserait les terres agricoles. « Cette partie mérite d’être encore rediscutée et je vois bien que les réunions de concertation n’ont rassuré personne », poursuit-il.

Une génération militante

Sur la zone occupée, un petit groupe de vététistes déboule en vélo au bord du campement qui longe un chemin de randonnée. Les cyclistes saluent les militants d’un joyeux : « Tenez bon les gars ! » Belou et René les regardent en souriant. Les deux étudiants vivent en colocation à L’Haÿ-les-Roses, à une vingtaine de kilomètres, et sont aussi venus en vélo. « C’est une lutte qui nous touche, nous avions envie d’expérimenter le mode de vie en Zad, de rencontrer des gens et de filer un coup de main », assure Belou.

Son colocataire René, en thèse à la faculté d’Orsay toute proche, regrette que son laboratoire n’arrive pas à mobiliser les étudiants sur ce sujet. « Ils ne vivent pas ici et ne se sentent pas concernés. J’essaie un peu d’“évangéliser” mais cela ne prend pas. » Le duo commence à déplier leur tente dans le champ : « On va rester seulement ce soir, on espère revenir souvent dans les prochaines semaines. »

Espace central de la zone, où les occupants se retrouvent pour manger. © NnoMan/Reporterre

Belou, René, Gaëlle, Tom et bien d’autres font partie d’une jeune génération engagée, biberonnée par l’histoire de Notre-Dame-des-Landes. Ils ont défendu les terres de Gonesse, sont passés au Carnet et soutiennent la lutte contre le bétonnage des jardins ouvriers d’Aubervilliers. « Venir ici permet de concrétiser des fantasmes, car il existait un réservoir militant dans les grandes villes qui n’était pas encore occupé, explique Tom. On ne se bat pas seulement contre une ligne de métro, mais contre tout un projet de société néfaste. »

Pour eux, s’opposer à la ligne 18, c’est également s’ériger contre l’idéologie de l’hyper mobilité qui oblige les Franciliens à effectuer en moyenne 44 minutes de trajet par jour pour aller travailler. C’est également lutter contre la spéculation immobilière, qui pousse les plus précaires toujours plus loin des centres d’activité, les obligeant ainsi à passer de longues heures dans les transports en commun.

Deux nouveaux occupants viennent d’arriver pour s’installer. © NnoMan/Reporterre

Le colonialisme parisien

Mais tous les militants de Saclay n’ont pas moins de 30 ans. Marianne est une chercheuse en physique à la Sorbonne qui passe beaucoup de temps sur le site. Elle assure que ses collègues sont mal informés des impacts de la future ligne 18, mais surtout, que beaucoup n’ont pas envie de s’en soucier. « L’une de mes collègues est par exemple arrivée pour travailler ici et aimerait avoir tout le paquet : le super boulot, la belle maison et les transports en commun qui vont avec. Elle ne comprend donc pas les gens qui protestent contre la ligne 18. Pour moi, c’est comme si elle se comportait comme un colon. » Dans l’enquête menée pour son mémoire, Gaëlle a interrogé beaucoup de locaux qui confessent leur sentiment d’impuissance face au capitalisme périurbain : « Les nouveaux arrivants débarquent ici et s’attendent à avoir une ligne de métro au bout de la rue, comme à Paris. Nous ne sommes pas à Paris et nous n’avons pas envie d’y être ! D’autant que cette ligne n’arrivera pas au pied de chez eux, contrairement à ce qu’on leur fait croire. »

Dans la cuisine, de nombreux slogans sont inscrits sur les palettes, dont une citation détournée du rappeur Medine : « La Zad influence Paname, Paname influence le monde. C’est nous le Grand Paris. » Les occupants du plateau de Saclay espèrent que leur combat pourra inspirer et nourrir d’autres luttes en Île-de-France et ailleurs. Mais surtout, ils souhaitent un moratoire sur la construction de cette ligne pour envisager d’autres alternatives de transport, s’appuyant notamment sur le renforcement des infrastructures existantes. Cette occupation légale fera-t-elle pencher la balance ? « C’est une poussière dans les yeux de l’administration, mais ça les embête, dit Stéphane Vandame. Les gendarmes que je connais m’ont dit que leur hiérarchie n’était pas tranquille. Alors, pourvu que ça dure... »

Notre reportage en images :


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