Pesticides dans l’eau : des élus et citoyens unis face à l’inertie politique
Manifestation contre la pollution aux pesticides en Bretagne, le 10 janvier 2026. (Photo d'illustration) - © Léa Thomas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Manifestation contre la pollution aux pesticides en Bretagne, le 10 janvier 2026. (Photo d'illustration) - © Léa Thomas / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Portée par le député Jean-Claude Raux, la proposition de loi pour protéger l’eau potable des pesticides sera présentée le 12 février. L’élu aimerait un élan transpartisan, comme celui qu’il connaît en Loire-Atlantique.
Nantes (Loire-Atlantique), correspondance
En lieu et place de panneaux « Villes fleuries », des pancartes « Villes et villages pesticides, le label des zones de captage polluées ». Celles-ci ont fait leur apparition l’an dernier à l’entrée des 38 communes autour de la zone de captage d’eau potable du Plessis-Pas-Brunet, une trentaine de kilomètres au nord de Nantes. Une action parodique, signée par le collectif d’habitants Pour de l’eau potable. Elle visait à soutenir l’examen de la proposition de loi portée par Jean-Claude Raux, député écologiste de la 6e circonscription de Loire-Atlantique, qui n’avait finalement pas pu être étudiée.
Cette année, nouvel espoir pour ce texte, lors de la niche parlementaire du groupe Écologiste et Social de l’Assemblée nationale, prévue le 12 février. Alors collectifs, associations et syndicats [1] ont de nouveau organisé une mobilisation le 11 février, afin d’encourager les représentants nationaux à adopter ce texte. Cette fois, pas de taxe Zucman sur les ultrariches et d’obstruction démentielle en vue, qui empêcheraient a minima son examen. La proposition de loi sera en seconde position des textes soumis par le groupe.
L’ambition est nationale : prévoir d’ici 2030 l’interdiction des pesticides et engrais azotés minéraux sur l’ensemble des aires d’alimentation des 1 100 captages « prioritaires » (sur 33 000 en France), parce que les plus pollués. Une manière de répondre à la fermeture de plus en plus régulière de captages diminuant les capacités en ressource tout en évitant que les Français ne boivent une eau trop polluée. Selon les dernières données du ministère de la Santé, 28,5 % de la population a accès à une eau potable non conforme vis-à-vis des pesticides.
Captages pollués
La Loire-Atlantique sera particulièrement suspendue à ce vote, en raison de l’implication d’habitants, mais surtout de la mobilisation transpartisane d’élus sur le sujet. Le département compte 17 captages d’eau potable, dont 7 sont classés « prioritaires ». Comme celui de Plessis-Pas-Brunet, à Nort-sur-Erdre, et celui de la Chutenaie, à Saffré. Deux captages situés à « une centaine de mètres » de l’endroit où vit le député Jean-Claude Raux. « Naturellement », retrace-t-il, il s’est intéressé à la question de l’eau potable. En particulier lorsqu’il est devenu premier adjoint à Saffré en 2014, puis maire, avant de fréquenter les bancs de l’Assemblée nationale à partir de 2022.
Dès 2018, sa commune a engagé des réflexions au sujet de la préservation de l’eau potable, poussée dans cette voie par Atlantic’eau, le distributeur public d’eau potable de la plupart des communes rurales du département. Cela a conduit à la signature en 2021 — par Saffré, deux autres communes alentour et la communauté de communes, la chambre d’agriculture et le syndicat de bassin versant —, d’une charte visant à éliminer d’ici 2040 l’utilisation de pesticides sur l’ensemble du bassin versant de la nappe. Une première étape marquant la possible convergence d’élus de différents horizons politiques sur le sujet.
« Des décennies de dispositifs, de directives et de lois qui n’ont pas fonctionné »
Cet engagement n’a toutefois pas eu d’effet magique sur l’ensemble de la ressource du département. À Missillac, à l’ouest du département, Atlantic’eau a fermé un captage en 2023, en raison de la trop forte concentration d’un dérivé de fongicide. À Nort-sur-Erdre, un arrêté préfectoral a autorisé la distribution d’une eau « non conforme », mais ne présentant « pas de risque pour la santé des consommateurs » pendant quelques années, le temps que le distributeur ait le temps de construire une nouvelle usine de traitement de l’eau potable capable de faire face à de forts taux de nitrates, de pesticides et de leurs métabolites. Pendant quinze jours en 2023, femmes enceintes et nourrissons ont même eu l’interdiction de boire l’eau du robinet.
Pour Jean-Claude Raux, tout cela est la conséquence de « décennies de dispositifs, de directives et de lois qui n’ont pas fonctionné, avec des objectifs sans cesse repoussés ». Avec des effets non seulement sur la qualité de la ressource en eau, mais aussi sur la santé et les finances publiques — de lourds investissements étant nécessaires pour tenter de traiter les pollutions, et encore, lorsque les techniques le permettent.
Un ras-le-bol des élus
Chloé Girardot-Moitié est aussi tombée des nues lorsqu’elle a été élue au conseil départemental en 2021, où elle est devenue vice-présidente en charge des ressources, des milieux naturels, de la biodiversité et de l’action foncière. Bien qu’ancienne directrice du plaidoyer de l’organisation écologiste WWF, elle n’a pris conscience des enjeux autour de l’eau qu’en prenant ses fonctions : « J’ai découvert qu’il était possible de continuer d’utiliser des intrants chimiques sur les aires d’alimentation de captages pourtant classés prioritaires, décrit-elle. Cela signifie qu’il y a des programmes d’action plus ou moins ambitieux et respectés et qu’en fonction de l’endroit où l’on habite, tout le monde n’a pas accès à la même qualité d’eau. »
Même sentiment d’amertume du côté de Françoise Brisson, adjointe depuis 2020 en charge de l’agriculture, de la qualité de l’eau et de la biodiversité à Machecoul, commune située 40 km au sud-ouest de Nantes. « À mon arrivée à la mairie, j’ai pris connaissance du bilan d’un premier plan d’action sur notre captage qui ne montrait aucune amélioration dans les concentrations en nitrates ou en pesticides. Je me suis dit : cinq ans de travail pour rien. »
Parce qu’ils se sentaient un peu démunis face à l’enjeu, une dizaine d’élus de différentes fonctions et sensibilités politiques du département ont alors décidé de créer un collectif, baptisé Capt’Eau. « Nous participions à des réunions, en ayant la sensation que nous n’étions jamais vraiment écoutés. Face au surplace, il y avait un ras-le-bol des acteurs et collectifs engagés depuis longtemps sur le sujet », continue Chloé Girardot-Moitié.
« C’est une histoire de courage et de volonté politique, pas de dogmatisme »
Parmi les actions imaginées : la rédaction d’un manifeste pour que les élus locaux affirment leur souhait d’interdire l’utilisation de pesticides sur les aires d’alimentation des captages d’eau potable, prélude au texte de loi de Jean-Claude Raux. « Nous voulions exercer une saine pression dans le débat public », explique la vice-présidente du département.
Bien sûr, il a fallu chercher à convaincre, comprendre les différentes problématiques locales liées à l’eau et au secteur agricole. Mais le manifeste a été adopté en février 2025 à l’unanimité des élus, de gauche comme de droite, au sein du conseil départemental de Loire-Atlantique. Puis, des communes de différentes couleurs politiques ont repris et adopté ce manifeste sous la forme d’un vœu en conseil municipal. Soit plus de 150 élus (conseillers départementaux, parlementaires, maires…) et une trentaine de communes affichant désormais officiellement leur soutien à cette mesure.
La FNSEA en embuscade
Seul éclat véritablement apparent dans cette belle vitrine départementale : la section locale du syndicat agricole majoritaire et productiviste, la FNSEA. Lors de la publication du manifeste, ses représentants ont estimé que les élus signataires étaient « hors sol ». Puis en avril 2025, une vingtaine de tracteurs ont fait irruption à Machecoul à l’entrée d’une conférence sur l’eau organisée par la mairie.
Aujourd’hui, Michaël Trichet, président de la FNSEA 44, soutient toujours cette position. Pour lui, l’agriculture est trop dans le viseur, et il rejette la faute sur les rejets des stations d’épuration ou l’utilisation de produits chimiques par les particuliers. Il s’inquiète d’une interdiction pure et dure de l’utilisation de pesticides, qui impliquerait « une responsabilité pénale » pour les agriculteurs selon lui, et du manque d’accompagnement financier durable. « On nous dit qu’il faut passer en agriculture biologique, mais certains d’entre nous ont déjà du mal à écouler leur production », dit-il.
Le consensus affiché en Loire-Atlantique se répercutera-t-il à l’échelle de l’Assemblée nationale ? Pas évident, Les Républicains et le Rassemblement national ayant déjà annoncé de nombreux amendements. Sans compter la récente position du gouvernement concernant un moratoire sur toutes les décisions liées à la politique de l’eau. Jean-Claude Raux se désole : « Ce n’est pas un combat militant que nous menons, mais une défense de l’intérêt général. C’est une histoire de courage et de volonté politique, pas de dogmatisme. »