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Reportage — Social

Cookies, cadeaux… Les bénévoles prennent soin des oubliés du Père Noël

Philippe, Patricia, Monique, Geneviève et Christian habillés en Père Noël vert.

En ces fêtes de fin d’année, les bénévoles du Secours populaire de Seine-Saint-Denis distribuent aux plus démunis des denrées festives. Objectif de ces Pères Noël verts : leur « mettre du baume au cœur ».

Les Lilas (Seine-Saint-Denis), reportage

Dans les préfabriqués du Secours populaire, à quelques pas de la mairie des Lilas, des petits sapins et des guirlandes artisanales décorent une bibliothèque exiguë. Au milieu des livres, trois femmes, bonnet vert du Père Noël sur la tête, préparent des colis alimentaires festifs pour les plus démunis.

La soixantaine pimpante, Monique, Patricia et Geneviève remplissent des sacs en papier kraft avec des denrées alléchantes : « Nous avons des tranches de truite fumée, des œufs de truite, des rillettes de truite, de la confiture... mais surtout d’exquis cookies ! » s’enthousiasme Monique Jean, 68 ans, secrétaire générale du comité. Les bénévoles avouent « raffoler » de ces cookies, et se font une joie de les distribuer pour les fêtes. « Ces colis festifs ne sont peut-être pas des produits de première nécessité, mais cela met du baume au cœur et permet à tous de vivre un moment différent du quotidien », sourit Geneviève, « la jeunette » de la bande, âgée de 59 ans.

Christian distribue des denrées à une bénéficiaire. © Anna Kurth/Reporterre

Depuis 1976, partout en France, les bénévoles du Secours populaire permettent aux enfants, familles et personnes isolées de fêter Noël dans la dignité. Ils et elles collectent et offrent des jouets, des livres, des colis alimentaires festifs ou organisent des sorties. « Sous le sapin, les inégalités sociales sont très visibles, explique Monique Jean. Le Père Noël rouge n’amène pas grand-chose aux enfants défavorisés, les Pères Noël verts compensent pour leur apporter du réconfort. »

Geneviève (à g.) et Marie-Jo distribuent à une famille une « box de Noël » et un colis festif. © Anna Kurth/Reporterre

« Quand les enfants rentrent à la maison, il n’y a pas de sapin, pas de cadeaux »

« Bonjour ! » C’est Madame Ayed, habitante des Lilas, qui emprunte la venelle et se dirige vers les trois femmes. Ce jour-là, elle garde les quatre enfants d’une amie, également inscrite au Secours populaire. En plus d’un colis festif, Patricia et Geneviève donnent à chacun une « box de Noël », initiative des habitants des Lilas, qui offrent aux plus démunis une boîte à chaussure composée d’« 1 truc chaud, 1 produit de beauté, 1 truc bon, 1 loisir et 1 message bienveillant ». Le petit Youssef, son gros paquet cadeau dans les bras, sourit de toutes ses dents de lait.

Un sapin de Noël accueille les bénéficiaires à l’entrée. © Anna Kurth/Reporterre

« Cette période peut être très inconfortable pour nous, parce qu’à l’école, nos enfants entendent parler de sapins, de cadeaux, mais quand ils rentrent à la maison, il n’y a rien de tout cela », regrette Madame Ayed, qui vit seule avec ses deux fils. En 2017, cette architecte a quitté une « bonne situation » en Tunisie pour que son aîné, handicapé mental, puisse intégrer un Institut médico-éducatif (IME). « En Tunisie, les structures n’étaient pas du tout adaptées pour lui ».

© Anna Kurth/Reporterre

Aujourd’hui, la famille vit avec « 400 ou 500 euros par mois », qui correspondent aux aides qu’elle reçoit de proches et à ses petits boulots, dont des heures de ménage que Mme Ayed accomplit tant bien que mal quand son fils est à l’IME. « Le problème, c’est que tout notre argent part dans le loyer », déplore-t-elle. Dans ces conditions, « chaque colis compte : sans les associations, nos ventres seraient vides ». Mais depuis quelque temps, une pensée lui fait de la peine : « Mon fils a honte que nous venions ici, ses camarades se moquent de lui. Mais nous n’avons pas choisi d’être pauvres, nous faisons de notre mieux. »

Liliane, 91 ans, est la doyenne des bénévoles. © Anna Kurth/Reporterre

« Mon rêve, ce serait qu’on n’ait plus besoin de nous »

Comme Madame Ayed, aux Lilas, 184 familles et 512 personnes sont aidées par l’association. En-dehors de la période de Noël, elles peuvent récupérer un colis tous les quinze jours, composé de produits d’hygiène, ou d’aliments tels que riz, semoule de couscous, céréales, conserves, purée mousseline ou confiture. Après l’école, une trentaine de minots ont aussi l’habitude d’investir les locaux préfabriqués, où les bénévoles les accueillent chaleureusement. « Certaines familles sont logées dans des appartements trop petits, voire des hôtels sociaux, explique Monique Jean. Pour les enfants, il est difficile de trouver le calme, alors ils viennent ici pour prendre le goûter, lire ou bénéficier d’aide aux devoirs. »

Pendant ce temps, les adultes peuvent suivre des cours d’alphabétisation et sont soutenus dans leurs démarches administratives. « Nous rencontrons des personnes en grande détresse, dit Monique Jean. Elles souffrent de la fracture numérique, galèrent pour obtenir leurs cartes de séjour ou faire leurs demandes d’aide médicale de l’État (AME). On les aide et à force, on devient des expertes ! Mais nous avons vraiment le sentiment de faire tampon face aux manques de l’État, du département. »

Philippe (à g.) et Christian proposent aux bénéficiaires les différents produits à disposition et constituent le panier selon les besoins. © Anna Kurth/Reporterre

Et depuis la pandémie de Covid-19, les bénévoles sont débordés. « Mon rêve, ce serait qu’on n’ait plus besoin de nous, souffle Monique. Malheureusement, avec le Covid, on voit toujours plus de nouvelles têtes, de gens qui basculent dans la précarité. » En 2021, le comité des Lilas a distribué 2 059 colis alimentaires, contre 920 en 2019. « Les chiffres donnent le tournis », souffle Patricia, 63 ans. Biologiste dans un laboratoire d’analyse jusqu’à fin 2020, elle a d’abord rencontré le virus « au bout de l’écouvillon ». Quand elle a pris sa retraite et rejoint le Secours populaire, elle a découvert l’« autre facette du Covid : les conséquences sociales, l’accélérateur de misère ».

En Seine-Saint-Denis, département le plus pauvre de France, « le nombre de personnes bénéficiaires de l’aide alimentaire a doublé depuis 2019 — il était de 29 000 et dépasse aujourd’hui 60 000, déplore Philippe Portmann, président de la fédération de Seine-Saint-Denis (SPF93), joint par Reporterre. Ce n’était jamais arrivé, précise-t-il. Des travailleurs du spectacle ou des étudiants ont basculé dans la précarité. Et encore, nous n’en touchons qu’une partie. » Pour faire face à la demande, le SPF93 s’est doté d’un camion réfrigéré pour livrer des produits frais.

Au total, l’équipe de bénévoles a préparé pas moins de 45 colis festifs et 37 ont été distribués. © Anna Kurth/Reporterre

Plus que de présenter un espoir, l’élection présidentielle inquiète les trois bénévoles des Lilas : « Pendant que les candidats s’écharpent sur le prétendu “grand remplacement” ou anticipent la suppression de postes de fonctionnaires pour faire des économies, ils ne parlent pas de la précarité et des moyens de lutter contre », s’indigne Geneviève, qui a quitté un emploi à La Poste de façon anticipée, lassée « de devoir vendre des forfaits La Poste mobile ou des placements ». « La teneur des débats m’horripile, poursuit Monique. Pendant ce temps, des familles s’enfoncent durement dans la précarité, dans l’indifférence générale. Toute notre bonne volonté ne suffira pas à les tirer de là. » « Merci pour tout, et joyeuses fêtes », leur souhaite Madame Ayed, avant de s’éloigner avec les enfants, son sac en papier kraft à la main.


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